Félix Vallotton, La Blanche et la Noire, 1913. Huile sur toile, 114 x 147 cm
Winterthur, Kunst Museum Winthertur Fondation Hahnloser/ Jaeggli Photo : Reto Pedrini/Zürich
Dans le cadre du Bicentenaire le Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et la Fondation Félix Vallotton déroule le tapis rouge (je devais dire vert, tellement cette couleur est importante chez l’artiste !) à l’enfant du pays, parisien d’adoption qui trouve dans la Ville Lumière la réalisation de son destin. Réunissant 250 pièces, l’exposition « Vallotton Forever » tente de percer le mythe et d’aller au-delà du miroir d’un artiste qui reste si énigmatique. Inclassable, c’est au sein du mouvement nabi qu’il se réalise pleinement à partir de 1893 et de l’aventure de la Revue blanche entre postimpressionnisme, réalisme, symbolisme même s’il se tient à l’écart de toute classification. Peintre, graveur, illustrateur de mode, activiste politique… c’est l’ensemble de ses facettes qui sont explorées par les commissaires Catherine Lepdor, conservatrice en chef MCBA et Katia Poletti, conservatrice Fondation Félix Vallotton, à partir d’un ensemble de prêts internationaux prestigieux et d’œuvres du MCBA, richement doté.

Vues de l’exposition Vallotton Forever. La rétrospective. MCBA, Lausanne
Photo, Etienne Malapert, MCBA Scénographie : © 2025 – Cécile Degos
Le parcours sur 1400m2 est réparti entre deux étages et séquencé de façon chrono-thématique. La question des nus et de la représentation du corps féminin, l’exploration de l’intime et ses ambiguïtés, des apparences et hypocrisies d’un milieu bourgeois qu’il intègre à travers son mariage avec la fille du célèbre marchand Alexandre Bernheim, de certaines dissonances sociales en font un artiste peu conventionnel pour son époque et relativement précurseur. C’est d’ailleurs ce que souligne l’artiste contemporaine Gloria Oyarzabal qui revisite la figure de l’odalisque à partir de la toile iconoclaste « La Blanche et la Noire » et selon une approche décoloniale à Photo Elysée mais n’allons pas trop vite, j’y reviendrai…

Félix Vallotton, Le bain au soir d’été, 1892-1893
Zurich, Kunsthaus Zürich, Fondation Gottfried Keller, Office fédéral de la culture, Berne, 1965 photo : Kunsthaus Zürich
Le parcours ouvre sur les débuts de Vallotton à son arrivée à Paris à l’âge de 16 ans bien décidé à percer : « Me voici donc à Paris. J’ai dix-huit ans…du courage, peu de besoin et de l’estomac : pourquoi l’avenir ne m’appartiendrait-il pas ? » Sa veine réaliste est déjà troublée par un sens de l’équivoque avec l’Étude de fesses (1884) sorte de pendant de l’Origine du monde de Courbet. Dans l’Autoportrait de ses 20 ans, l’on sent une attitude relativement assurée, si ce n’est arrogante, le regard est froid. Un tournant se joue avec l’œuvre « Bain au soir d’été » présentée au Salon des Indépendants de 1983 qui malgré les railleries de la critique, marque son entrée chez les Nabis. Cette version des Bacchanales où des femmes de tous âges se livrent à des ablutions sur fond de lavoirs publics à de quoi dérouter. Entre dissimulation et art de l’effeuillage ces femmes ne sont en rien soumises au male gaze selon l’appellation contemporaine, elles se prélassent et se laissent aller à leur bon plaisir. Certaines sont assez laides si l’on se réfère aux canons de la beauté féminine. Le vert qui va habiter nombre de ses tableaux suscite déjà un trouble, selon le symbolisme attaché à cette couleur ce qui est souligné par l’historienne de l’art et conservatrice Choghakate Kazarian dans un chapitre passionnant du catalogue qui accompagne l’exposition. Associé aux nus chez Vallotton cette couleur dégage une sorte de corruption toxique, d’acidité venimeuse et lugubre comme on le découvre dans la 2ème partie du parcours autour des nus. La chair est triste chez Vallotton, une morosité sans doute liée à sa neurasthénie chronique.

Félix Vallotton Autoportrait, 1897,
Paris, musée d’Orsay, photo Grand Palais Rmn (musée d’Orsay)/ Hervé Lewandowski
A partir du moment où il se forme à la gravure, Vallotton développe un intérêt pour la foule, les attroupements et le vêtement comme indice d’appartenance sociale. Il devient un observateur privilégié de la société parisienne comme dans les « Rassemblements » (1896) un ouvrage de luxe où chaque badaud devient prétexte à un inventaire du style. La foule c’est aussi celle des Grands Magasins comme avec le « Bon Marché », temple du goût fondé par les Boucicaut qui inspirera Zola pour le Bonheur des Dames. Ce triptyque est présenté à l’occasion de l’exposition des Nabis Chez Ambroise Vollard en 1898 dans une profusion de marchandises et de figures. Le motif de la Parisienne apparait en toile de fond et va devenir l’une des obsessions du peintre. Misia Natanson, l’épouse de Thaddée fondateur de la Revue Blanche est l’égérie des Nabis, muse et mécène, elle est la quintessence du chic comme on la voit à sa coiffeuse. Bientôt l’artiste se déplace vers des scènes d’intérieurs bourgeois dégagent de profondes tensions. Avec d’une part la série de gravures sur bois, « Intimités » et la série qui marque son retour à la peinture de six « Intérieurs avec figures » dont « La chambre rouge » proche de la scène de crime, il suggère une véritable déflagration de violence dans une dramaturgie redoutablement efficace. Un sentiment d’oppression saisit le regardeur. De même avec « Le dîner, effet de lampe » (1899) où il traduit l’atmosphère pesante d’un dîner familial avec sa femme et ses belles filles, une femme recomposée avant l’heure. Autant de fausses notes à l’œuvre également avec ce couple dans « La loge de théâtre » et cette main gantée qui surgit de l’ombre du balcon peint en jaune, couleur qui peut être associée à la trahison et au mensonge selon Michel Pastoureau. Le hors champ est une donnée importante chez Vallotton dans une approche cinématographique avant l’heure. Le monde des spectacles donne lieu à de nombreuses collaborations pour l’artiste notamment avec Le Théâtre de l’œuvre.

Félix Vallotton, L’affichage moderne, dessin pour le livre Les Rassemblements, 1896
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne photo MCBA, Lausanne
Le thème des nus est l’un des plus complexes à lire et interpréter aujourd’hui entre retour au lassicisme, humour grivois, sensualité corrompue et female gaze triomphant. Le tableau manifeste que Vallotton envoie au Salon d’Automne de 1905 « le Repos des modèles » trouve un accueil très mitigé, ces deux femmes sur un fond vert qui va devenir omniprésent. La lumière est crue, blafarde, on est loin des codes de l’Olympia de Manet. De même avec « La Blanche et la Noire » déjà abordée, traduisant une relation saphique. Plus troublant encore la toile « L’automne » (1908) avec cette écharpe verte et le regard frontal de cette femme. La Salamandre laisse échapper un érotisme rampant avec le corps de cette femme de dos devant un poêle (qui donne son nom du tableau), tandis qu’avec « Le nu à l’écharpe orange » c’est un poulpe qui vient effleurer le sexe (menace ou jouissance ?), tout comme dans « Nu à l’écharpe verte », l’accessoire qui revient tout comme ce tissu de « la Femme au Perroquet », étoffe qui suggère autant qu’elle masque. Même stratégie quelques années plus tard « La Baigneuse retirant sa chemise » de 1917 avec un nu proche de Tamara de Lempicka.

Félix Vallotton, Nu à l’écharpe verte, 1914
La Chaux-de-Fonds, Collection du Musée des Beaux-arts photo Pierre Bohrer, Le Locle
Il y a une ironie à peine masquée chez lui à contourner les mythes. Les femmes de la Bible prennent un malin plaisir avec « Orphée dépecé ». Dans « Persée tuant le dragon » le dragon est transformé en un crocodile rieur, Persée le héros est sans gloire et Andromède est non prisonnière. Dans une autre version, seule sur son rocher, Andromède apparait embourgeoisée et pleine de dégoût pour la scène.
Avec « le Crime châtié » la femme prend une tournure allégorique de la guerre avec cette longue robe qui fond sur sa victime. Naturalisé français, Vallotton souhaite s’engager dans les tranchées ce qui lui est refusé. Il obtient malgré tout une mission artistique aux armées et livre avec Verdun (1917) une vision synthétique d’une grande force. A la fin de sa vie il se consacre aux natures mortes et au paysage.

Félix Vallotton, Derniers rayons, 1911
Quimper, Collection du musée des Beaux-arts photo mbaq
Le vert revient dans une version saturée presque hyperbolique dans le sillage du Douanier Rousseau qui le fascine. Dans les « Derniers rayons » la lumière chaude du sud de la France où il s’ajourne à Cagnes sur mer et retrouve un semblant de bonheur le dispute avec le vert chlorophylle même si ces arbres penchent curieusement comme livrés à une sorte de chorégraphie. Une étrangeté qui n’a de cesse de se poursuivre où l’on retrouve le côté fantastique de la Mare (1909) en allant vers le surréalisme.
Décidément Vallotton n’a pas fini de nous révéler tous ses mystères…
Une visite s’impose dans la ville de naissance du maître !
En complément Espace Focus. Vallotton L’ingénieux laboratoire
Catalogue Vallotton Forever. La rétrospective
CHF 49. 240 pages, édition Scheidegger & Speiss.
Disponible à la librairie boutique du musée
Pour les parisiens qui ne feront pas le déplacement découvrir « Impressions Nabies » à la BnF : relire mon interview avec Céline Chicha-Castex, Conservatrice chargée des estampes du XXème siècle, et co-commissaire (lien vers).
Infos pratiques :
Vallotton Forever. La rétrospective
jusqu’au 15 février 2026
MCBA Lausanne
Egalement à découvrir à Plateforme 10 :
Gen Z. Un nouveau regard, Photo Elysée
« LEHNERT & LANDROCK. Relecture d’une archive coloniale »
Jusqu’au 1er février
Kevin Germanier, les Monstueuses, mudac
jusqu’au 22 mars
Tisser son temps : Goshka Macuga x Grayson Perry x Mary Toms, mudac
jusqu’au 8 mars
Billet couplé les 3 musées :
Adulte plein tarif : CHF 19.
18-25 ans : gratuit





