Interview Clothilde Morette, directrice artistique de la MEP : « Remettre au centre de l’histoire de l’art et de la photographie certains artistes invisibilisés » 

Vue de l’exposition Dennis Morris « Music + Life », MEP Paris 2025 courtesy the artist © Margot Montigny

Il flotte un air très british sur la MEP avec l’exposition évènement de Dennis Morris, musicien, directeur artistique et compagnon de route d’icônes telles que Bob Marley, les Sex Pistols, Marianne Faithfull… alors que rien ne prédestinait le gamin de la communauté jamaïcaine du Londres des années 1960 à un tel destin ! Une aventure hors norme que nous retrace Clothilde Morette, directrice artistique de la MEP, responsable des expositions et également de la programmation du Studio, espace dédié à l’émergence qui accueille en ce moment la lauréate du Prix Dior de la photographie, l’artiste taiwanaise Chia Huang, diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris. Son projet autour de l’autisme dévoilé aux Rencontres d’Arles cet été s’inscrit dans ces démarches singulières que Clothilde Morette aux côtés de Simon Baker cherche à mettre en avant. A partir d’avril, le Studio se penchera sur la pratique d’Amandine Kuhlmann dont les recherches s’articulent autour des dérives narcissiques et injonctions féminines encouragées par les réseaux sociaux. Clothilde revient sur la grande polyvalence de son métier aux multiples interactions, les expositions qui l’ont marqué -à son actif ou non- (Viviane Sassen, Annie Ernaux, Zanele Muholi.. entre autres) et la ligne qui l’anime autour d’un dialogue entre la photographie et d’autres champs d’expression (littérature, danse, sciences..), alors que se prépare la grande exposition qui sera consacrée à la photographe Marie Laure de Decker, trop souvent cantonnée à ses documentaires de guerre au Tchad. Clothilde nous donne ainsi à voir les coulisses de tels projets et le quotidien d’une équipe de 5 personnes pour la programmation (27 pour l’ensemble des salariés de la MEP) et dont les ambitions sont grandes !

Clothilde Morette, directrice artistique MEP © Mathieu Meyer

Marie de la Fresnaye. Directrice artistique de la MEP, quelles sont vos missions et priorités au quotidien ?

Clothilde Morette. Les missions sont variées car je travaille à la fois sur la programmation des expositions que ce soit pour le Studio depuis 3 ans et les expositions principales de la MEP. Un travail mené au quotidien aux côtés de notre directeur Simon Baker, mes collègues commissaires Victoria Aresheva et Laurie Hurwitz ainsi que Yuko Ikegami, en charge de la programmation culturelle et de l’itinérance et Elisa Monteillet, chargée de production. En plus des expositions, nous proposons toute une saison d’évènements soit un programme chaque jeudi soir pendant les nocturnes ou certains week-end sous forme de projections, performances, concerts conférences autour de sujets connexes aux thématiques portées par les expositions. Nous proposons aussi des évènements à la bibliothèque sur lesquels je travaille avec Aurélie Lacouchie, responsable et Cécile Tourneur. 

En ce qui concerne l’itinérance et depuis l’arrivée de Simon Baker, nous assurons la diffusion extérieure des expositions dont nous réalisons le commissariat par le biais d’institutions partenaires à travers un réseau à chaque fois rejoué. Par exemple l’exposition Boris Mikhaïlov est ainsi partie en Italie (Rome), à La Haye, Copenhague ou celle de Viviane Sassen au Japon, Chine, Amsterdam et prochainement Stockholm.

Nous sommes une petite équipe de 27 personnes (au total) et j’interagis avec l’ensemble de mes collègues. Travailler sur des expositions c’est se poser la question du financement avec l’équipe du mécénat, des contrats avec l’administration etc…Mon rôle est donc très polyvalent.

Vue de l’exposition Dennis Morris « Music + Life », MEP Paris 2025 courtesy the artist © Margot Montigny

MdF. Pour revenir sur l’itinérance, qu’est ce qui est prévu pour Denis Morris ? 

Ch M. Cette itinérance est rendue possible par la co-production mise en place avec The Photographers Gallery, basée à Londres. Elle aura donc une 2ème occurrence Outre-Manche. Nous sommes encore dans une phase de prospection pour assurer sa diffusion au-delà. 

Vue de l’exposition Chia Huang « Silence is Speaking », MEP 2025 courtesy the artist, © Margot Montigny

MdF. Vous êtes notamment responsable de la programmation du Studio dédié à l’émergence : quels sont vos critères de sélection des artistes ? 

Ch M. Bonne question dans la mesure où nous ne procédons pas par appel à candidature, le processus de sélection se passe en interne. L’idée est d’offrir à un ou une artiste, ayant eu ou non des expositions à l’étranger dans des institutions muséales, un premier solo show dans une institution culturelle parisienne. Cette impulsion est née de Simon Baker qui lors de son arrivée à Paris, s’est rendu compte de la difficulté des jeunes artistes à obtenir une exposition personnelle dans un centre d’art ou un musée.

L’exposition est toujours produite par la MEP, les œuvres revenant à l’artiste qui reçoit bien entendu des honoraires. Au moment de la création du Studio, nous souhaitions montrer des artistes dont la pratique pouvait entrer en résonance avec les thématiques portées par les expositions des galeries principales de la MEP. Au fur et à mesure, le Studio s’est émancipé pour devenir un espace indépendant. 

En termes de temporalité nous proposons 6 expositions par an soit une durée de deux mois. Nous avons mis aussi en place ce que l’on appelle des fanzines, des éditions limitées autour de chaque exposition. Nous travaillons avec une maison d’édition londonienne Morel Books. Pour certains artistes, cela représente leur premier ouvrage. Nous organisons également un évènement à l’auditorium ou la bibliothèque, ce qui donne à l’artiste exposé.e l’occasion de présenter plus en détail son projet ou recherche. Des interviews entre le ou la commissaire et les artistes présentés sont également proposées via le podcast mis en place par l’équipe de communication, disponible sur le site de la MEP ou Spotify. 

Tous ces moyens offerts aux artistes via le Studio ne seraient possibles sans le soutien de Dior Parfums, notre mécène qui nous accompagne depuis 3 ans. Le partenariat s’est noué de façon assez évidente à travers le prix Dior dédié à la jeune création né à la même période que le Studio alors que Simon Baker était membre du Jury. Nous exposons chaque année la lauréate du Prix comme c’est le cas actuellement avec Chia Huang. Photographe Taïwanaise, elle a fait ses études à l’École des Beaux-Arts de Paris et à la Villa Arson. Elle a remporté le prix alors qu’elle était encore étudiante.  

Vue de l’exposition Chia Huang « Silence is Speaking », MEP 2025 courtesy the artist, © Margot Montigny

MdF. Quelle est la démarche de Chia Huang ?

Ch M. Son travail se porte sur une famille mono parentale, la mère étant très malade et en incapacité de s’occuper au quotidien de ses deux fils atteins d’autisme. Elle s’est immergée dans leur quotidien et intéressée à leur mode de communication non pas verbale mais qui passe par le corps et la pratique du dessin. 

MdF. Prochainement, le Studio sera dédié à Amandine Kuhlmann qui interroge les représentations du corps féminin à l’ère des réseaux sociaux et du deepfake : en quoi reflète-t-elle les évolutions qui traversent le champ de l’image actuellement ? 

Ch M. Il est intéressant de voir comment certains artistes se saisissent de ces techniques numériques, notamment de l’IA et en font un outil créatif. C’est le cas pour Amandine qui développe un travail sensible et pertinent sur la question des réseaux sociaux et leur impact sur la santé mentale des jeunes comme cela est signalé par de nombreuses études actuelles. Elle s’intéresse plus particulièrement à la représentation et marchandisation du corps féminin.

Si je maitrise assez mal les réseaux sociaux, j’ai cependant grandi comme de nombreuses femmes avec des magazines féminins véhiculant un certain nombre d’injonctions également présentes dans l’espace public via la publicité. A la faveur de mes échanges avec Amandine, je me suis rendu compte que ces injonctions sur papier étaient malgré tout moins présentes que sur les réseaux sociaux avec ces vidéos présentant des archétypes numériques comme le raconte et l’analyse très bien la journaliste Anne Chirol dans sa chronique « Toi-même » dans le Monde. Amandine se concentre sur la question de l’identité féminine à travers des vidéos et des photographies où elle explore ces archétypes…archétypes réducteurs comme par exemple, la #cleangirl le phénomène de ces jeunes femmes qui détaillent leurs routines matinales : médiation, produits de beauté, séance sportive, petit déjeuner. jusqu’à la  #tradwife une femme très conservatrice revendiquant des modèles de couples patriarchaux. Des patterns très présents sur les réseaux qui ont un impact sur la perception de soi dans la sphère intime et sociale et qui viennent en quelque sorte, s’auto contredire.  Amandine a utilisé la technique du deepfake permettant de choisir d’autres visages sur des corps déjà existants. Elle a sélectionné des jeunes femmes blondes, blanches avec des traits assez proches des siens et au fur et à mesure quelque chose de l’ordre de la folie et de l’excès se dégage à travers ces différents personnages qui finissent par n’en faire qu’un et qui perdent le contrôle. Une façon de détourner et de déjouer ces injonctions par le biais de l’humour. Un travail pertinent dans sa forme et de ce qu’il véhicule du quotidien de ces femmes qui sont à un moment de construction décisive de leur personnalité. 

MdF. Comment l’avez-vous découverte ? 

Ch M. Je l’ai découverte à travers l’artiste Karla Hiraldo Voleau exposée au Studio en 2022 lors d’un talk organisé pour la sortie de son livre chez Delpire. Le processus est souvent le même à savoir que les artistes exposés au Studio sont des personnes que nous suivons depuis plusieurs années jusqu’à ce que nous sentions que c’est le bon moment de venir leur offrir une visibilité et un accompagnement supplémentaires. 

MdF. Quelle exposition de la MEP vous a-t-elle particulièrement marqué ces dernières années ? 

Ch M. Toutes ! (rires)

Ch M. Nous venons de finir l’exposition « Science-Fiction, une non-histoire des plantes », un projet sur lequel j’ai beaucoup travaillé. Un projet conçu à la sortie du Covid et ensuite mené à deux avec ma collègue Victoria Aresheva. Une expérience très stimulante. De nombreux artistes étaient réunis autour de cette exposition très ambitieuse alors que nos moyens restent limités. Nos équipes sont très impliquées et une grande énergie en interne a été cristallisée autour de ce projet. Des profils assez éloignés ont pu être réunis et confrontés que ce soit en art contemporain comme avec Pierre Joseh, Angelica Mesitit, Eleonore False, Olga Grotova et des photographes comme Rebecka Deubner, Anais Tondeur, en biologie, en littérature Le sujet autour de la question écologique reste de plus très politique. Une exposition importante pour moi.

J’ai également beaucoup apprécié « Love Songs – Photographies de l’intime » qui dévoilait une partie de notre collection. A partir d’un sentiment assez banal et de sa représentation, étaient abordées toute la diversité et complexité du prisme des relations amoureuses, ce qui est le propre d’une exposition. 

L’exposition « Annie Ernaux et la photographie » a été un temps fort évidemment et de nouveau à partir d’œuvres de la collection. 

En ce qui concerne les expositions solos, il est difficile de se limiter si l’on songe à Zanele Muholi, Boris Mikhaïlov, Viviane Sassen, cette dernière ayant réussi à allier sa pratique personnelle et des commandes avec la mode dans un équilibre subtile et rare, tout en créant un langage très singulier.

Je tiens à souligner que les artistes sont tous très généreux de leur temps avec les équipes et le public.

Pour venir à l’exposition actuelle, « Dennis Morris Music + Life » son travail et sa vie sont fascinants car rien ne le prédestinait enfant, à la carrière qu’il a connue. Dennis fait partie de la génération diasporique des Caraïbes de Londres. Il quitte la Jamaïque avec sa mère à tout juste 6 ans. Il découvre la photographie grâce au photo club de l’église qu’il fréquente tout jeune, à Hackney comme membre de la chorale. A ce moment, il a l’intime conviction qu’il va devenir photographe et ne lâche rien. Il va forcer son destin et réalise ses premières photographies documentaires entre 9 et 16 ans avec une rare acuité de la société qui l’entoure, de ces communautés qui sont marginalisées et dont il fait partie. Entre pauvreté et résilience, il capte cette culture vibrante : les sound systems et les blues dances qui déferlent en Angleterre à une période décisive d’affirmation politique et sociale. 

MdF. Quels critères défendez-vous avec Simon autour des expositions ?

Ch M. Tout d’abord majoritairement la photographie contemporaine et ses pratiques soit la seconde moitié du xxème siècle à nos jours, à quelques exceptions près si l’on pense à « Science-Fiction ». Notre ligne est de montrer les pratiques de la photographie en dialogue avec la vidéo, l’installation mais aussi les autres domaines artistiques (peinture, sculpture,..), ainsi qu’en lien avec d’autres champs comme la danse, la littérature, la science, la musique comme avec Dennis Morris…

Nous tenons aussi à rendre justice à des personnes parfois passées inaperçus ou n’ayant pas eu de grandes expositions personnelles en France, comme c’est le cas de Dennis dont tout le monde connait les photographies de Bob Marley sans avoir connaissance de ses débuts et de l’amplitude de ses activités de musicien, directeur artistique, graphiste…

Notre prochaine exposition sera consacrée à la photographe française Marie-Laure de Decker, grande reporter de guerre qui a eu une exposition il y a 20 ans à la MEP uniquement sur le Tchad alors nous allons déployer l’ensemble de son univers. Ma collègue Victoria Aresheva qui en est la curatrice, est partie de négatifs de planches contact qui n’ont jamais été révélés. Marie-Laure a voyagé dans le monde entier et témoigne des grands conflits et changements sociaux politiques des années 1970 à 90, ce que peu de personnes savent. 

Pour résumer, nous avons à cœur avec Simon Baker, de remettre au centre de l’histoire de l’art et de la photographie certains noms.  Au-delà des sujets, ce sont les trajectoires de vie qui nous intéressent. 

MdF. Quels autres lieux dédiés à l’image en France et en Europe vous inspirent-ils ? 

Ch M. Tout d’abord en ce qui concerne Paris, il est vrai que nous sommes gâtés ! Je vais régulièrement voir les expositions du BAL, du Jeu de Paume, de la Fondation Cartier Bresson mais également sur le territoire francilien du Centre Photographique d’Ile de France. A l’échelle de l’hexagone, nous avons une vraie dynamique avec un maillage en région exceptionnel si l’on songe aux Rencontres d’Arles, au Centre photographique des Hauts de France, à l’Institut de la photographie de Lille mais aussi au Musée Niepce de Chalon sur Saône dans ma région d’origine où j’allais très souvent. Un tel déploiement est propre à la France. 

Je suis également férue d’art contemporain autour de lieux comme le Palais de Tokyo mais également le Crédac, la fondation Ricard…

A l’international je suis avec intérêt ce qui se passe au Huis Marseille à Amsterdam, au FOMU d’Anvers, Barbican Center à Londres…

MdF. l’IA est l’un des défis qui attend la photographie : menace ou opportunité ? 

Ch M. Je pense qu’un photographe documentaire n’aurait pas la même réponse qu’un artiste sur ce sujet. Selon moi, l’IA est un outil parmi d’autres et non une fin en soi. C’est la réponse que j’ai donné à l’ECAL de Lausanne qui m’a interrogé sur le sujet à l’occasion d’un symposium sur l’AI et son impact sur la photographie. Souvenons-nous que Photoshop devait sonner le glas de la photo ce qui n’a pas été le cas, et si l’on remonte à l’invention de la photo, elle devait être en concurrence directe avec la peinture. De mon point de vue, il faut considérer ces nouvelles technologies comme un renouvellement et observer comment les artistes s’en saisissent et pensent l’IA comme un objet qui va là où l’on décide de l’emmener. Les propositions les plus intéressantes dans le domaine émanent d’artistes qui ont recours à la fois à des techniques analogiques et digitales. Malgré tout, nous sommes encore tous au stade de la stupeur face à ces nouvelles avancées qui se développent à une vitesse exponentielle. Cela créé obligatoirement de l’anxiété et des dérives dystopiques, autant de fascination que d’angoisse. Ces nouveaux usages vont avoir un réel impact sur des enjeux économiques si l’on songe notamment aux créateurs d’images pour des entreprises ou à la photo de presse. 

Pour conclure et d’un point de vue strictement artistique, je verrais plus l’IA comme une chance même si j’ai bien en tête que certaines professions n’auraient pas la même réponse.  

Infos pratiques :

Dennis Morris « Music + Life »

Jusqu’au 18 mai 

au Studio :

Chia Huang « Silence is Speaking »

Jusqu’au 30 mars

Amandine Kuhlmann “Cash Me Online”

à partir du 3 avril 

https://www.mep-fr.org/que-faire-a-la-mep/expositions