Interview Julie Crenn, Friche la Belle de Mai : « comprendre des imaginaires décloisonnés, incarnés, riches d’une poésie hautement politique… »

Vue de l’exposition Astèr Atèrla, Triangle-Astérides, Friche La Belle de Mai photo Jean-Christophe Lett

Dans le cadre d’une démarche de valorisation des artistes ultra marin.es (Caraïbe et la Réunion) la saison Un champ d’îles propose à la Friche la Belle de Mai les expositions « Astèr Atèrla » (Frac RÉUNION et Friche la Belle de Mai) et « Des grains de poussière sur la mer » (Fræme). Julie Crenn, historienne de l’art et commissaire indépendante en assure le commissariat dans le prolongement d’un travail au long cours mené avec le Frac RÉUNION, coproducteur du projet avec le CCC OD à Tours. Astèr Atèrla pour « maintenant et ici » en créole ; réunit 34 artistes actifs à la Réunion autour de problématiques multiples qui traversent le territoire forgeant un imaginaire commun, visible ou invisible, matériel et immatériel, transitoire ou intemporel mais toujours en communion avec le vivant. Les questions du corps, de la mémoire ou de l’amnésie, du passage, du rite et des mythologies, de l’émancipation et de la lutte traversent les pratiques que l’on soit face à de la vidéo, performance, art textile, peinture murale…Julie Crenn revient sur la genèse de cet ambitieux projet qui met en lumière les mécanismes de résistance engagés pour faire face, dépasser un trauma originel pour inscrire un nouveau récit. Et comment Baudelaire s’invite dans le débat des stéréotypes coloniaux…Elle a répondu à mes questions.

Comment avez-vous procédé au choix des artistes sans tomber dans l’écueil de l’essentialisation ?

En 2015, Béatrice Binoche, directrice du FRAC Réunion, m’a invité à venir à La Réunion pour y rencontrer des artistes sous la forme de visites d’ateliers et de repas partagés. Depuis 2015, je ne fais que revenir à La Réunion. J’ai eu la chance de pouvoir travailler en compagnonnage avec le FRAC pour présenter des expositions, écrire des textes ou prendre la parole. Le projet Aster Aterla est né d’une volonté collective de présenter les œuvres d’artistes réunionnais.es en France continentale. Le choix des artistes et des œuvres s’est fait dans le temps long de nos échanges depuis 2015. Les choix se sont aussi fait en cohérence avec les thématiques qui traversent l’exposition : l’Histoire, les mémoires, les spiritualités, les résistances, les imaginaires, l’oralité, la kwirité, la créolité, l’île et la région dans laquelle elle s’inscrit.

En quoi l’insularité influence t-elle ces pratiques ?

Peu importe où vivent les artistes, le territoire auquel ielles sont lié.es agit dans leurs pratiques artistiques. Cela étant dit, vivre sur une île influe nécessairement votre manière de vivre, de penser le monde. Les relations au territoire ne sont pas les mêmes, l’océan est autant une frontière, un horizon, qu’une forme de prison. J’imagine qu’il existe autant de manières de vivre l’île qu’il existe d’habitant.es. Pour ce qui concerne l’exposition et les oeuvres présentées, la question d’un vivant situé est centrale : Florans Feliks agit dans la ravine de Saint-Paul, Tatiana Patchama récolte des feuilles tombées dans l’est de l’île, Kako et Stéphane Kenkle cultivent des légumes et plantent des arbres à Kour Madam Henri dans le sud de l’île, Sanjeeyann Paleatchy imagine les gardien.nes de lieux à protéger. Les exemples sont nombreux. L’île est aussi un territoire de rêve et d’imaginaires puissants pour réparer une histoire coloniale violente, pour fabriquer des échappées, pour nourrir une amnésie collective ou encore pour se relier à la région indo océanique. L’île n’influe pas seule, la culture créole (la langue, les traditions, la musique, la cuisine, les modes de vie, etc.) joue un rôle prépondérant.

Quels partis pris vous ont-ils guidé pour l’organisation du parcours entre les deux plateaux de la Friche ?

L’exposition a été présentée une première fois au CCC OD à Tours, les espaces de la Friche Belle de Mai sont complètement différents. Deux plateaux nous ont été proposés, j’ai gardé la scénographie de l’exposition de Robert Guédiguian : murs noirs, quelques espaces cloisonnés, beaucoup de respiration. Ce premier plateau m’a permis de présenter des œuvres vidéos dans de bonnes conditions. Les murs noirs et la semie-obscurité sont rattachés au fénwar, l’obscurité profonde, la nuit, qui, dans la culture créole réunionnaise, est un moment propice à l’imaginaire, aux apparitions, aux peurs et aux rêves. Le second plateau est doté d’une scénographie fixe à laquelle je me suis adaptée, les murs sont blancs et la lumière naturelle traverse le plateau, une toute autre ambiance est donc travaillée. Ici le vivant s’exprime plus largement. Dans une pensée du maillage, l’idée était aussi de ne pas cloisonner les artistes chacun.e dans un espace dédié, mais bien au contraire de relier les espaces en créant des dialogues entre les œuvres, entre les artistes.

Qu’est-ce qui se dégage de ces imaginaires individuels et collectifs ?

La question est complexe. Comme je le dis souvent, est-ce que nous nous poserions cette question si le projet concernait la scène bretonne ou limousine ? Aster Aterla n’ambitionne pas de présenter une scène, mais les pratiques de 34 artistes qui vivent à La Réunion ou bien dans la diaspora réunionnaise. Les imaginaires de l’île, les connexions avec la région qui s’étend de l’Australie à l’Afrique du Sud, en passant par l’Inde ou le Mozambique, la créolité comme identité, le vivant stupéfiant de l’île, l’histoire coloniale et les réalités néo-coloniales au présent : tous ces paramètres et éléments permettent de comprendre des imaginaires décloisonnés, incarnés, riches d’une poésie hautement politique.

Une œuvre se détache celle de Sonia Charbonneau performance qui renvoie à « maintenant et ici » (titre de l’exposition) pouvez-vous nous en décrire les enjeux ?

L’œuvre vidéo est intitulée La belle créole, elle est datée de 2016. Il s’agit d’une performance filmée où l’on voit l’artiste marcher avec difficulté sur des galets, sur le front de mer de Saint-Denis à La Réunion. Sonia Charbonneau arpente les galets chaussée de talons aiguilles rose fluo. Si l’œuvre traite du corps mis à l’épreuve de la féminité et du paysage, elle évoque aussi l’histoire de Dorothée Dormeuil à qui Charles Baudelaire a consacré un poème La Belle Dorothée publié dans Le Spleen de Paris en 1869. Le poète y décrit une femme qui marche sous un soleil écrasant. « À l’heure où les chiens eux-mêmes gémissent de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze ? » Le poème parle d’une femme noire, une cafrine, affranchie, prostituée. Les termes employés par Baudelaire participent d’un imaginaire colonial envers les îles et plus spécifiquement les femmes. Sonia Charbonneau incarne Dorothée Dormeuil. Elle incarne aussi le regard exotique porté sur elle en dehors de La Réunion : la « belle créole ». L’artiste se joue ainsi des stéréotypes et des assignations. L’œuvre constitue un pied de nez aux fantasmes coloniaux.

Pour en savoir plus : https://crennjulie.com/2020/01/20/texte-sonia-charbonneau-wanderlust/

Liste des artistes : Avec Mounir Allaoui, Alice Aucuit, Jack Beng-Thi, Lolita Bourdon, Catherine Boyer, Stéphanie Brossard, Jimmy Cadet, Sonia Charbonneau, Thierry Cheyrol, Cristof Dènmont, Emma Di Orio, Morgan Fache, Florans Féliks, Brandon Gercara, Hasawa, Esther Hoareau, Stéphanie Hoareau, Christian Jalma dit Pink Floyd, Jean-Claude Jolet, Kako et Stéphane Kenkle, Kid Kreol & Boogie, Jean-Marc Lacaze, Gabrielle Manglou, Masami, Anie Matois, Sanjeeyann Paléatchy, Tatiana Patchama, Tiéri Rivière, Chloé Robert, Abel Techer, Prudence Tetu, Wilhiam Zitte.

Catalogue trilingue (français, anglais, créole), Presses du réel, disponible à la libraire de la Friche.

Retrouver les textes de Julie Crenn et ses actualités : l’exposition à Transpalette

https://antrepeaux.net/lieux/transpalette/

Julie Crenn (crennjulie.com)

Egalement lors de votre visite ne pas manquer l’exposition solo d’Aline Bouvy le Prix du ticket (Panorama). Curateur·ices : Thomas Conchou, Marie de Gaulejac et Victorine Grataloup. Une sorte de Luna Park ouaté qui nous met dans un état colmateux et instable, tantôt voyeur, tantôt observé, conscient ou non.. Le very bad trip halluciné se termine dans l’antre d’une grotte-créature sonore.Flippant !

Le prix du ticket – Friche la Belle de Mai (lafriche.org)

Infos pratiques :

Astèr Atèrla

Jusqu’au 2 juin

Saison Un champ d’îles

Astèr Atèrla – Friche la Belle de Mai (lafriche.org)