Interview Jeanne Susplugas, Mrac Occitanie : Occasions Perdues

Jeanne Susplugas, vue de l’exposition « Occasions perdues », Mrac Occitanie, Sérignan, 2024. Photo : Aurélien Mole.

Comme un grand corps malade, les constellations de maux (et de mots) de Jeanne Susplugas se dispersent dans l’espace du Cabinet d’art graphique du Mrac Occitanie. A l’invitation de Clément Nouet, directeur, l’artiste nous livre un concentré de ses recherches autour des addictions et failles contemporaines dans des jeu d’échelle et de rebonds où il est question de perte de contrôle, de solitude, de soin, d’obsession, d’angoisse. A partir d’une multitude de médiums : dessin mais aussi sculpture, vidéo, installation, l’artiste originaire de Montpellier, ancre sa démarche dans la littérature et s’est rapprochée de l’écrivaine Claire Castillon à l’occasion du projet « Là où habite ma maison » au moment du confinement et d’autres auteurs. Jeanne Susplugas qui a de nombreuses actualités dont une exposition au Centre Pompidou Metz, revient sur la genèse de ce projet, ses liens avec le Mrac et les nouvelles œuvres produites à l’occasion. Elle a répondu à mes questions.  

Comment avez-vous souhaité construire le parcours de l’exposition Occasions Perdues ?

Mes expositions se lisent comme des histoires. J’essaie de donner le ton, par le titre puis par une œuvre qui fait office d’avant-propos. Ici, le mot Control en fil de lumière.

Le titre est emprunté à Romain Gary. Dans La Promesse de l’aube, il écrit cette phrase qui résonne fortement avec mes réflexions, « La vie est pavée d’occasions perdues ».

La « guirlande », Control, telle une enseigne, est un évident rappel de nos sociétés sous contrôle. De la paranoïa collective aux personnes qui ont pathologiquement besoin de tout contrôler, empêchant tout rapport serein.

Ainsi, j’invite dès l’entrée chacune et chacun à s’interroger sur ses propres excès.

A l’intérieur des espaces, j’ai investi tous les murs d’un wall painting, intitulé Sous influence, dont les formes évoquent des gélules. Ces larges aplats colorés me permettent d’architecturer l’espace complexe et de me l’approprier. J’ai commencé à réaliser ces formes dès 2006, pour ma monographie Expiry date, puis très vite, elles se sont déployées sur les murs des espaces d’expositions.

Le parcours est donc guidé par les formes et les couleurs sur lesquelles sont disposées les œuvres qui prennent aussi l’allure de rébus.

Si l’espace investit semble porter en particulier sur les addictions médicamenteuses, il s’agit d’un « prétexte » pour parler de nos sociétés et des malaises qui l’habitent. L’univers pharmaceutique est un point de départ ancré dans mon histoire familiale pour atteindre une histoire sociale. Par l’observation, par mon expérience personnelle et par mes lectures je donne le pouls d’une société brutale et sous tension engendrant un mal-être individuel et collectif.

Jeanne Susplugas, vue de l’exposition « Occasions perdues », Mrac Occitanie, Sérignan, 2024. Photo : Aurélien Mole.

Quelles sont les nouvelles œuvres produites à l’occasion de cette exposition ?

Pour l’exposition j’ai réalisé deux nouveaux carnets Leporello. Un de taille classique, compagnon de beaucoup d’entre nous, que je présente à la verticale. Et un de grande taille fabriqué à l’atelier qui devient sculpture. Sa taille l’éloigne du carnet de voyage ou du journal intime, pourtant c’est bien de cela dont il s’agit.

Les carnets me permettent plus de liberté dans le choix de mes sujets. Je réagis de manière sensible et sans hiérarchie à l’actualité comme à mes propres préoccupations.

Je montre aussi deux nouvelles céramiques dont chaque forme est la matérialisation de la formule chimique de l’éthanol. Elles font échos aux Disco ball, des boules à facette sous forme de molécule qui questionne la prise de substances ainsi que la puissance de la danse – capable de les remplacer ?

L’une est claire, brute, l’autre sombre et clinquante. Tels deux petits animaux énigmatiques se faisant face, ces céramiques évoquent la dualité de l’être, sa complexité et fragilité de par le matériaux choisi.

On retrouve cette fragilité dans les dessins, notamment dans Stack, un empilement d’objets qui tient en équilibre instable : un coffre-fort, un tonneau, un fauteuil, surplombé d’un flamant rose. Des éléments qui en disent long sur nos mode de vie.

Enfin, le large wall painting Arbre généalogique, enrichi de céramiques de plantes toxiques, de pierres gravées, hanté de phobies plus ou moins familières, évoque le soin notamment par la thérapie familiale.

Vous avez collaboré avec Claire Castillon, en quoi la littérature tient-elle une place importante ?

Je puise une partie de mon inspiration dans la littérature. D’ailleurs, l’Histoire de l’art, de Dada à aujourd’hui, témoigne de la richesse des liens existant entre la littérature et l’art.

J’essaie de provoquer des émotions en développant des fictions. Je suis admirative de la capacité de certain.e.s écrivain.e.s à porter un regard d’une grande justesse sur le monde et de le révéler grâce au large spectre de styles d’écriture. Elles.ils arrivent à cristalliser en quelques mots, un état intérieur en touchant nos pensées et nos émotions.

Depuis plus de vingt-cinq ans, les phrases et extraits que je collectionne au fil de mes lectures, m’ont amenée à passer commande à des écrivain.e.s, tel.le.s Marie Darrieussecq, Marie-Gabrielle Duc, Basile Panurgias ou Nicolas Rey. Je pars du texte qui devient une source à laquelle je pourrais, potentiellement, venir indéfiniment puiser. Les textes deviennent tour à tour dessins, pièces sonores, performances, films ou fils de lumière. Les allers-retours se multiplient et j’attache une importance particulière à l’idée qu’un corpus d’œuvres, n’est jamais réellement terminé.

Collecter, collectionner des mots, des phrases, des extraits ou travailler avec des auteur.ice.s enrichie mon propos. Par ce biais, j’essaie de sonder la complexité des êtres, les rapports humains dans leur intimité et leur dimension sociétale.

Avec Claire Castillon, j’ai vécu une expérience singulière empreinte du confinement. Je suis très admirative depuis des années de son œuvre, de sa capacité à porter un regard d’une extrême justesse sur le monde et de le révéler par son écriture incisive. Elle excelle dans l’art de cristalliser en quelques mots un état intérieur par une approche intime et personnelle. Elle dit d’ailleurs « Lorsque j’écris je suis vraiment moi, sinon je ne m’entends pas, il y a trop de bruit ». Ainsi, ses mots agissent directement sur notre pensée et sur nos émotions.

A la fin du premier confinement, Marta Ponsa, commissaire d’exposition au Jeu de Paume à Paris, m’a demandée si je serais intéressée par une collaboration avec une structure brésilienne, Aarea, pour la réalisation d’une œuvre digitale autour du confinement.

Je terminais justement de collecter des témoignages de cette expérience inédite que j’ai confié à Claire Castillon. Autant de petites histoires drôles, douloureuses, singulières, induites par le huis-clos qui évoquent entre autres, la régression du rôle de la femme, l’augmentation des violences conjugales et intrafamiliales, l’anxiété…

Ici je montre le projet sous forme d’animation qui questionne donc le maison en tant que refuge et lieu d’enfermement puisque nous avons fait corps avec la maison jusqu’à la considérer comme une tierce personne.

Cette animation fait le lien avec l’installation de petites maisons qui sont tour à tour boîte crânienne, maquette de mon projet en réalité virtuelle I will sleep when I’m dead, ou petit laboratoire.

L’ensemble guidé par la phrase inscrite sur le mur en lettres satinées, Oooh I’m gonna hold.

A découvrir également lors de votre visite : Anne-Marie Schneider, Naomi Maury, Nouvel accrochage des collections et bientôt.. les Olympiades Culturelles !

Relire mon interview avec Clément Nouet (lien vers).

Infos pratiques :

Occasions perdues, Jeanne Susplugas

Jusqu’au 12 mai 2024

Mrac Occitanie

146 avenue de la Plage, Sérignan

Mrac Occitanie (laregion.fr)

A découvrir également au Crac Occitanie à Sète : Gianni Pettena