Interview Emmanuelle de l’Ecotais, directrice Photo Days 🎧

PhotoBook France

« Je suis persuadĂ©e que l’on ne peut se priver du contact physique avec les Ɠuvres dans une pĂ©riode trĂšs Ă©prouvante oĂč la solidaritĂ© est plus que jamais nĂ©cessaire, oĂč l’art nous permet de rĂȘver et de retrouver du lien »

Emmanuelle de l’Ecotais lance Photo Days, une virĂ©e photographique dans Paris qui nous mĂšne d’une rive Ă  l’autre de la Seine, entre institutions emblĂ©matiques, galeries engagĂ©es et lieux plus inĂ©dits et confidentiels en signe de solidaritĂ© dans un contexte de grande incertitude et sous un format particuliĂšrement gĂ©nĂ©reux. Au dĂ©part imaginĂ© autour de 30 lieux pendant 30 jours, le festival s’est Ă©largi et prolongĂ© Ă  une quarantaine de lieux sur une durĂ©e de deux mois. Emmanuelle de l’Ecotais revient sur les motivations qui l’ont guidĂ©es, les temps forts attendus et l’impact de cette crise, confirmant plus que jamais l’exigence de son regard en matiĂšre de photographie et d’art.

Emmanuelle de l’Ecotais a Ă©tĂ© conservateur pour la photographie au MusĂ©e d’Art moderne de la Ville de Paris de 2001 Ă  2018 et en charge de la collection Man Ray au Centre Pompidou de 1994 Ă  1999. Titulaire d’un Doctorat en Histoire de l’Art, elle a organisĂ© un grand nombre d’expositions en France et Ă  l’étranger, parmi lesquelles Man Ray (Grand Palais, 1998), Rodtchenko (MusĂ©e d’art moderne, 2007), La Photographie Ă  DĂŒsseldorf (ARC, 2008), Cartier-Bresson (MusĂ©e d’Art moderne, 2009), B. & A. Blume (Maison europĂ©enne de la photographie, 2010), Shape of Light, 100 Years of Photography and Abstraction (Tate Modern, 2018), Man Ray (Centre Culturel de la Banque du BrĂ©sil, 2019-2020), Jean-Philippe Charbonnier, raconter l’autre et l’ailleurs (Pavillon populaire de Montpellier, 2020).
Auteur de livres comme L’Esprit Dada (Editions Assouline, 1999), Man Ray (Taschen, 2000), Rayographies (Editions LĂ©o Scheer, 2002), elle a Ă©galement Ă©tĂ© membre des comitĂ©s d’acquisitions du Fonds National d’Art Contemporain (2004-2007) et de la Maison EuropĂ©enne de la Photographie (2007-2010), membre des jurys Paris Jeunes Talents, Prix pour la photographie du Royal Monceau, Prix pour la photographie de la Fondation des Treilles, Prix de photographie Marc Ladreit de LacharriĂšre de l’AcadĂ©mie des Beaux-Arts, Prix Pictet, et conseillĂšre artistique pour le Prix HSHC pour la Photographie en 2013.
Depuis 2019, Emmanuelle de l’Ecotais est commissaire d’exposition indĂ©pendante, expert et conseil, et s’investit au sein de Photo Doc principalement dans le cadre du Lab, pour s’engager, avec les artistes, sur les enjeux sociĂ©taux de demain. Enfin elle est membre du comitĂ© et directrice artistique de la fondation photo4food.

Quel est l’ADN de Photo Days ? 

Photo Days est un nouveau festival dont l’ambition est de relancer l’ex « Mois de la Photo » avec la volontĂ© de faire vivre la photographie Ă  Paris pendant le mois de novembre, doublĂ©e cette annĂ©e d’un esprit solidaire, avec une volontĂ© de permettre Ă  tous d’exister, et de soutenir le milieu de l’art sĂ©rieusement impactĂ© dans ce contexte de crise, notamment par l’annulation de Paris Photo. Rassembler les projets, fĂ©dĂ©rer les foires, les galeries et les institutions, ĂȘtre gĂ©nĂ©reux dans nos propositions, et proposer des « parcours Ă  la carte » pour les collectionneurs.

Elsa&Johanna, Playground – courtesy Galerie La Forest Divonne

Des initiatives comme Paris Gallery Week-end ou Marais Guide qui visent Ă  nouer des passerelles entre diffĂ©rents types d’Ɠuvres et de public vous ont-elles inspirĂ©es ?

C’est vraiment dans l’air du temps, et la photographie, qui souffre parfois d’ĂȘtre isolĂ©e, s’intĂšgre naturellement Ă  l’art contemporain ; les artistes se disent d’ailleurs plus souvent plasticiens que photographes. Donc on a tout intĂ©rĂȘt Ă  crĂ©er ces ponts, ces passerelles, et d’ailleurs un certain nombre de galeries qui font partie de Photo Days ne sont pas des galeries spĂ©cialisĂ©es en photo. Mon souhait Ă©tait donc d’arriver Ă  fĂ©dĂ©rer ceux qui avaient envie de se regrouper pour crĂ©er un Ă©vĂšnement au mois de novembre, qui a dĂ» ĂȘtre repoussĂ©, mais qui repart de plus belle et pour deux mois finalement, ce qui est positif. Comme c’est souvent difficile de tout voir en un mois, nous donnons ainsi Ă  chacun le temps d’apprĂ©cier toutes ces propositions.

Comment avez-vous conçu le parcours ?

C’est en discutant avec mon amie Charlotte Flossaut (fondatrice de Photo Doc, partenaire de Photo Days) qu’est nĂ©e cette idĂ©e de parcours dans les galeries. Et celui-ci s’est Ă©toffĂ© Ă  plus de quarante lieux, enrichi avec les foires et les institutions. Nous aimons aussi ouvrir le parcours Ă  des lieux atypiques, comme l’appartement d’une collectionneuse ou la Rotonde Balzac – oĂč le festival produit une exposition Alkis Boutlis avec Suzanne TarasiĂšve.

 Martine BARRAT, Harlem, New York, 1982 Galerie Rouge

Pourquoi avoir choisi pour l’affiche Photo Days l’Equation du Temps de RaphaĂ«l Dallaporta (exposition Ă  la galerie Jean-Kenta Gauthier)

Il n’est pas facile en effet de trouver une image qui rĂ©sume le positionnement d’un Ă©vĂšnement photographique. Cette « Equation du temps Â» de RaphaĂ«l Dallaporta est la trace quotidienne du soleil sur le sol de l’Observatoire de Paris (salle Cassini qui abrite la mĂ©ridienne de Paris). Cette installation, grĂące Ă  un protocole automatisĂ©, rend sensible la mesure du temps Ă  partir de cette ellipse du dĂ©placement du soleil. C’est Ă  la fois beau (sur la forme comme sur le fond) et symboliquement en cohĂ©rence avec notre identitĂ© : chaque jour est photographiĂ©, illustrant de maniĂšre littĂ©rale les « Photo Days Â». En outre, le temps est plus que jamais un sujet d’actualitĂ©, en cette annĂ©e de confinements qui restera sans doute une parenthĂšse pour beaucoup de gens. Certains ont la sensation d’avoir perdu leur temps, d’autres ne l’ont pas vu passer, mais nous avons tous un peu perdu la notion du temps.

RaphaĂ«l Dallaporta, qui s’entoure de scientifiques et mĂšne des recherches approfondies, va rĂ©aliser une performance pour son exposition Ă  la galerie Jean-Kenta Gauthier. Partant du principe que les 24 heures d’une journĂ©e ne sont qu’une convention, avec en rĂ©alitĂ© des Ă©carts allant jusqu’à 16 minutes au cours d’une annĂ©e qui sont rattrapĂ©es lors les annĂ©es bissextiles – il a dĂ©cidĂ© de faire prendre conscience Ă  chacun de ce temps qui lui est volĂ©, en proposant aux visiteurs une rencontre de 6 minutes et 6 secondes avec lui, qui correspondent au dĂ©calage existant le jour de son vernissage, le 12 dĂ©cembre.

Raphaël DALLAPORTA, Equation du temps, 2020 Ÿ Raphaël Dallaporta, courtesy Jean-Kenta Gauthier galerie

Jean-Kenta Gauthier propose Ă©galement dans son nouvel espace, des Ɠuvres offertes aux visiteurs avec l’exposition Free Lunch

Jean-Kenta Gauthier a en effet proposĂ© aux artistes qu’il reprĂ©sente de crĂ©er spĂ©cifiquement des Ɠuvres gratuites pour son exposition – qui Ă©tait prĂ©vue au dĂ©part Ă  Paris Photo. Partant du principe que cette Ă©dition serait sans doute une annĂ©e blanche en termes de ventes, il a dĂ©cidĂ© d’offrir les Ɠuvres. Cette gĂ©nĂ©rositĂ© correspond Ă  l’ADN de Photo Days. J’ai beaucoup d’estime pour sa dĂ©marche et l’exposition est une vraie rĂ©ussite car chaque Ɠuvre a du sens.

 Lucien HERVE, Baigneuses, Autriche, 1956 + Rodolf HERVE, Eau tiĂšde, 1990 – courtesy Galerie Maubert

Autre temps fort : l’exposition d’Alkis Boutlis Ă  la Rotonde Balzac (Fondation des artistes), lieu inĂ©dit, avec la galerie Suzanne TarasiĂšve. 

Ce projet est en rĂ©alitĂ© la version bĂ©ta de ma dĂ©marche initiale : quand il y a 2 ans j’ai lancĂ© ce nouveau festival de photographie j’avais comme objectif d’ouvrir des lieux fermĂ©s au public en faisant des commandes aux artistes, en rĂ©sonance avec le lieu. Puis tout a Ă©tĂ© remis en question lors du premier confinement et plusieurs sponsors se sont dĂ©sengagĂ©s, Ă  l’exception d’Inocap gestion grĂące Ă  qui j’ai pu rĂ©aliser ce projet, ainsi que Suzanne TarasiĂšve qui s’est beaucoup investie. Ce lieu est totalement inconnu du public ; la Rotonde Balzac est un vĂ©ritable petit bijou architectural qui vient d’ĂȘtre restaurĂ©, plantĂ© au milieu du jardin de l’HĂŽtel de Rothschild. La Rotonde accueille une sĂ©rie d’Ɠuvres de l’artiste Alkis Boutlis inspirĂ©es de la ComĂ©die Humaine de Balzac. Il expose des clichĂ©s verres, cette technique photographique particuliĂšre oĂč l’on rĂ©alise des tirages photographiques Ă  partir de plaques de verre peintes au prĂ©alable. Ces Ɠuvres sont accompagnĂ©es de textes choisis par le directeur de la Maison de Balzac et commissaire de l’exposition, Yves Gagneux. Cette relation entre littĂ©rature et photographie se prolonge pour ceux qui le souhaitent Ă  la Maison de Balzac.

Julien BERTHIER, Thepartyisover – courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

Autre proposition singuliÚre dans un appartement, chez Véronique Hublot-Pierre

Cette rencontre s’est organisĂ©e par l’intermĂ©diaire de l’artiste Sophie Hatier dont j’apprĂ©cie beaucoup le travail sur le paysage aux confins de l’abstraction. Elle m’a signalĂ© son exposition chez VĂ©ronique Hublot-Pierre qui ouvre son appartement une fois par an pour des artistes. AprĂšs avoir rencontrĂ© cette collectionneuse, j’ai dĂ©cidĂ© d’inclure son initiative gĂ©nĂ©reuse dans Photo Days, qui rejoint Ă©galement la philosophie du festival autour de diffĂ©rentes modes de partage et de monstration de la photographie. Il est assez passionnant de voir qu’au-delĂ  des musĂ©es ou des galeries, chacun peut s’approprier certaines Ɠuvres, et ĂȘtre chez un collectionneur pour voir un travail et Ă©ventuellement l’acheter directement Ă  l’artiste.

Lisetta CARMI, I travestiti, Renee, 1965-1970 – courtesy the Artist, Martini & Ronchetti (Genoa) and Ciaccia Levi (Paris)

Que pensez-vous des initiatives digitales qui ont surgi pendant cette pĂ©riode et y avez-vous songĂ© pour Photo Days ?

Il y a eu en effet beaucoup d’initiatives dans ce domaine avec des effets positifs et indispensables (pour les foires notamment), mais l’on ne peut s’en contenter. Je trouve la 3D assez dĂ©cevante en rĂ©alité ; il faudrait pouvoir profiter complĂštement de l’intelligence artificielle pour mener ces expĂ©riences jusqu’au bout et obtenir un rĂ©sultat vraiment intĂ©ressant. Et cela ne remplace pas le rapport physique aux Ɠuvres, surtout pour une photographie qui se veut un objet de collection. Je n’ai pas envisagĂ© de faire de version digitale car Photo Days se prĂ©sente avant tout comme un parcours dans les galeries et les musĂ©es. Retourner physiquement dans une galerie, discuter avec les artistes, engager de vraies rencontres comme nous allons le proposer Ă  Photo Days, dans le respect de tous et selon les mesures sanitaires en vigueur (masques, jauges rĂ©duites), est fondamental pour retrouver du lien social. Trop de gens souffrent d’ĂȘtre isolĂ©s et l’on ne mesure pas encore les consĂ©quences que cela aura sur le mental de beaucoup d’entre eux.

Daido MORIYAMA, 1975 Ÿ Shomei TOMATSU, 1978  – courtesy Maison EuropĂ©enne de la Photographie

Quel regard portez-vous sur la crise traversĂ©e et son impact sur l’Ă©cosystĂšme de la photographie et de l’art ?

Cette crise sanitaire est ce qui, dĂšs septembre, a motivĂ© ma dĂ©cision de repenser Photo Days, quand j’ai rĂ©alisĂ© la situation catastrophique qu’allaient connaitre les galeries. La solidaritĂ© est plus que nĂ©cessaire aujourd’hui de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, et pour la culture et les artistes en particulier. Il m’a semblĂ© important de fĂ©dĂ©rer tout le monde autour d’un Ă©vĂ©nement qui redonne vie aux projets qui avaient Ă©tĂ© stoppĂ©s nets. C’est pourquoi dĂšs l’annonce du PrĂ©sident de la RĂ©publique de la rĂ©ouverture des commerces Ă  partir du 28 novembre et des institutions le 15 dĂ©cembre, j’ai remis la machine en marche pour que Photo Days puisse ouvrir le 4 dĂ©cembre. Il Ă©tait important d’ĂȘtre rĂ©actifs car nous ne savons pas ce que l’avenir nous rĂ©serve. C’est maintenant que nous devons agir. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, je dirais qu’heureusement que l’art et les artistes existent dans ces pĂ©riodes oĂč l’on se retrouve cloĂźtrĂ© chez soi ; heureusement que l’on peut Ă©couter de la musique, regarder des films ou des documentaires, lire
 sans quoi on vivrait un enfer ! Mais aujourd’hui tout le monde a envie de retrouver les Ɠuvres, sortir de chez soi et se libĂ©rer de nos Ă©crans, mĂȘme s’ils nous ont sauvĂ©s pendant quelques mois. On rĂȘve tous de retourner dans les musĂ©es, les théùtres, les cinĂ©mas… L’art vivant doit vĂ©ritablement redevenir vivant, au sens littĂ©ral du terme.

En Ă©coute : Fomo_Podcast 🎧

Portrait par Mathilde de l’Ecotais

Infos pratiques :

Photo Days,

nouveau programme du 4 décembre au 6 février 2021

Photo Days