© Guillaume TheuliÚre
Lâexposition « Par Hasard »organisĂ©e par la Ville de Marseille et la Rmn-Grand Palais, se tient en deux volets, Ă la Vieille CharitĂ© et Ă la Friche Belle de Mai. Guillaume TheuliĂšre, conservateur au musĂ©e Cantini et commissaire pose la question de lâalĂ©a et de la sĂ©rendipitĂ© dans le processus crĂ©atif. Comment les artistes sâen emparent-ils et cherchent-ils Ă le maitriser ? Dans un parcours chronologique le premier volet de Victor Hugo Ă François Morellet (1850-1980) passe en revue les lois du hasard dans lâavĂšnement de la modernitĂ© avec en point dâorgue dans la chapelle un dialogue inĂ©dit entre Robert Filliou et Gerhard Richter. Un coup de dĂ©s cher Ă MallarmĂ© qui est relancĂ© Ă la Friche autour dâartistes contemporains dans un parcours en 12 sections : DĂ©s/Ordre/DĂ©sordre/Empreintes/Brisures/BrĂ»lures/Eau/Moisissure/Rencontre/PoussiĂšre/Jeu/Musique. Plusieurs Ćuvres ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es pour lâoccasion avec le soutien de fraeme. Des interactions dâune grande sensibilitĂ© et cohĂ©rence. Le catalogue (Ă©dition Rmn) prolonge et reprend ces parti pris.
Guillaume TheuliÚre a répondu à nos questions.

© Eric Bourret Friche la Belle de Mai, 2019
- Selon vous le hasard existe-t-il en art ?
Câest une question que je me suis posĂ©e Ă maintes reprises et y rĂ©pondre rejoint la question de savoir si Dieu existe ou pas. Je ne pense pas que le hasard existe en art. MĂȘme si Jacques Monod dans lâouvrage « le hasard ou la nĂ©cessitĂ© » explique quâil est Ă la base de tout et mĂȘme de la biologique molĂ©culaire, en art câest un sujet diffĂ©rent car il sâimmisce dans le processus crĂ©atif, le hasard apparaissant comme un compagnon heureux aux cĂŽtĂ©s de lâartiste. Câest ce que jâai cherchĂ© Ă illustrer Ă travers une chronologique qui va de 1850 Ă aujourdâhui. Lâartiste va tenter de dompter le hasard et pour paraphraser Duchamp et son « hasard en conserve », on va essayer de conserver le hasard. Car dĂšs lors que lâartiste a dĂ©cidĂ© de le circonscrire dans un format (pictural, sculptural, vidĂ©o, dessinĂ©) il est de ce fait aboli, il me semble. Et comme le rĂ©sume MallarmĂ© qui pourtant peut paraitre comme le grand reprĂ©sentant de cette thĂ©matique, le hasard nâexiste pas en art. Pollock le dit aussi Ă travers son travail oĂč il nây a pas dâaccident car tout est maitrisĂ©, contrĂŽlĂ©.
PrĂ©cisons quâil existe diffĂ©rents types de hasard dans lâexposition, dâune part un hasard accidentel avec lâidĂ©e de la tache, de la giclure, de la coulure, de lâautomatisme, cher aux surrĂ©alistes. Dâautre part, un hasard plus protocolaire dans une dimension plus contemporaine bien quâamorcĂ©e par Duchamp avec ses stoppages Ă©talons, qui consiste Ă crĂ©er un protocole pour conditionner de maniĂšre mathĂ©matique et alĂ©atoire les formes du hasard, ce qui nous amĂšne Ă François Morellet ou Gerhard Richter qui va utiliser un logiciel informatique pour rĂ©partir alĂ©atoirement ses couleurs sur son immense tableau montrĂ© Ă la Chapelle.

© Centre de la Vieille Charité Centre de la Vieille Charité, 2019 © Ville de Marseille
2. Vos axes de recherche et parti pris scénographiques entre les deux lieux ?
Xavier Rey
avait amorcĂ© un projet quand il Ă©tait conservateur au MusĂ©e dâOrsay avec
lâexposition « Degas et le Nu » s’intĂ©ressant particuliĂšrement Ă la
technique des monotypes et Ă©galement lorsqu’il travaillait au Centre Pompidou
sur lâexposition « Dada » et en parallĂšle sur par un heureux
hasard qui nous a fait nous rencontrer, jâavais lors de mes Ă©tudes Ă lâEcole du
Louvre, réalisé un mémoire sur les sculptures involontaires de Brassaï et
Salvador Dali, dĂ©marche commune Ă tous les deux. Ces petits dĂ©chets quâils
rĂ©cupĂšrent comme des tickets de mĂ©tro roulĂ©s au fond dâune poche, des artefacts
que Brassaï photographie en gros plan, qui fascinent Dali et seront publiées
dans la revue surréaliste Minotaure
en 1933. Jâai Ă©largi mes recherches passant de sculptures involontaires Ă lâart
involontaire car si je pense que le hasard nâexiste pas en art, il existe une
forme dâart involontaire que lâartiste va ĂȘtre Ă mĂȘme de capturer Ă travers la
photographie comme chez Man Ray ou Brassaï, trÚs présents dans le parcours.
Cela rejoint aussi Gilles ClĂ©ment et son « TraitĂ© succint de lâart
involontaire », qui recense toutes ces formes que lâon trouve dans la
nature, des détritus placés de maniÚre
alĂ©atoire mais Ă qui lâartiste ou le regardeur va donner une magnificence.
Xavier Rey mâa alors confiĂ© ce commissariat que jâai pu rĂ©aliser avec lâappui
de lâhistorienne de lâart LĂ©a Salvador.
Notre rĂšgle du jeu Ă©tait de sâappuyer sur une vraie rigueur chronologique en tous cas pour la Vieille CharitĂ©. A chaque technique dĂ©veloppĂ©e devait correspondre une date majeure dans lâhistoire de lâart.

3. LâĆuvre dâAdrien Vescovi produite par FrĂŠme  est prĂ©sente sur les 2 lieux, au seuil de la Vieille CharitĂ© et dans le hall du 4Ăšme Ă©tage de la Friche sous les fac-similĂ©s du poĂšme de MallarmĂ©, en quoi cette commande est-elle emblĂ©matique de votre dĂ©marche ?
Tout a commencĂ© lorsque jâai dĂ©couvert le travail dâAdrien Vescovi Ă Marseille chez Jogging dans un lieu alors atypique, ces grandes toiles tendues teintĂ©es naturellement dans des dĂ©coctions dâeau et de pigments naturels. Jâai eu ensuite lâoccasion grĂące Ă VĂ©ronique Collard Bovy directrice de FrĂŠme  et JĂ©rĂŽme Pantalacci directeur dâArt-O-Rama, de visiter son atelier, point de dĂ©part de ma dĂ©cision de le prĂ©senter Ă la Vieille CharitĂ©, plus adaptĂ©e Ă la dimension de ses oeuvres. La CharitĂ© devenait lâĂ©crin idĂ©al et Ă la suite dâun Ă©change avec lâartiste, il mâa proposĂ© de prĂ©senter cette grande Ćuvre quâil intitule « Paysage alĂ©atoire » en extĂ©rieur entre la colonnade de la chapelle. LâĆuvre rĂ©alisĂ©e Ă partir de chutes de tissus de ses anciens travaux rĂ©unis pour crĂ©er des sortes de paysages flottants dans lâespace, capte ainsi les alĂ©as naturels, la pluie, le vent dans un dialogue avec ces couleurs naturelles quâil glane dans la rĂ©gion, (ocre de Roussillon notamment) ou lors de voyages (Ă©pices). Au prĂ©alable, tous ces tissus sont enfermĂ©s dans des bocaux pendant une certaine pĂ©riode pour ĂȘtre imprĂ©gnĂ©s de toute cette alchimie. Comme en Ă©cho cette Ćuvre en gestation contrairement Ă celle de la Chapelle, est montrĂ©e Ă lâentrĂ©e de lâexposition de la Friche. De plus Adrien Vescovi est actuellement visible au Palais de Tokyo dans lâexposition « Futur, ancien, fugitif ».

© Eric Bourret Friche la Belle de Mai, 2019
4. A la Friche les séquences déployées en 12 thématiques jouent sur la notion de sérendipité, quels critÚres de choix avez-vous retenu pour les artistes sélectionnés ?
Il y avait dĂ©jĂ beaucoup dâĆuvres dans les collections des musĂ©es de Marseille au Frac, au Fonds communal, le FCAC, au Mac, Cirva, nos collections sâinscrivant Ă©tonnement dans une sorte de fil conducteur autour cette thĂ©matique. On se demande aussi si la prĂ©sence de CĂ©sar nâaurait pas eu son influence dans lâimaginaire artistique marseillais. Ensuite quand Xavier Rey mâa proposĂ© la Friche je ne pouvais pas concevoir ce projet sans songer Ă des commandes mĂȘme si cela peut paraitre paradoxal. Nous avons alors mis lâaccent sur 5 artistes dont lâatelier est Ă Marseille comme Adrien Vescovi, dĂ©jĂ citĂ© mais Ă©galement Gillian Brett qui rĂ©cupĂšre des Ă©crans cassĂ©s Ă lâintĂ©rieur desquels elle insĂ©rer des photos de satellites Hubbles, Delphine Wibaux qui créé une technique dâimpression photographique sur pierres, un travail saisissant, Robin Decourcy qui a proposĂ© une performance de 3 jours en marge du vernissage au cours de laquelle il a dĂ©truit et reconstruit son Ćuvre son direct pour la vendre Ă des institutions sans en connaitre le rĂ©sultat et Virginie Sana qui conçoit des cubes blancs de maniĂšre systĂ©matique et sĂ©rielle mais dont elle retient lâalĂ©a des aspĂ©ritĂ©s du moule en bois servant Ă les rĂ©aliser et qui sâinterrompt en cas de rupture de celui ci. Outre ces artistes Ă©mergents invitĂ©s, dâautres plus confirmĂ©s ont leur atelier Ă la Friche comme Gilles Barbier trĂšs influencĂ© par le roman de Luke Rhinehart, Lâhomme DĂ©s, qui va innerver lâensemble de son Ćuvre. Egalement Etienne Rey dont lâĆuvre trĂšs technologique en lien avec les artistes de lâOp Art est une vague dâeau alĂ©atoire placĂ©e dans un aquarium articulĂ©, assez fascinante ou Anne ValĂ©rie Gasc Ă©galement prĂ©sente Ă Marseille qui a travaillĂ© avec un logiciel informatique pour dessiner des formes alĂ©atoires que des souffleurs de verre ont ensuite rĂ©alisĂ©. Une Ćuvre qui me tient Ă cĆur Ă©galement est celle de Jennifer Douzenel artiste que j’ai dĂ©couvert lors dâune exposition au Centre Pompidou Metz « Peindre la Nuit » qui revendique volontiers cette notion de sĂ©rendipitĂ©, de dĂ©couverte heureuse. Sa vidĂ©o prise lors dâun voyage au Japon lorsquâelle essaie de filmer le Mont Fudji et son reflet sur des lacs, projet empĂȘchĂ© pour cause de mĂ©tĂ©o. Elle dĂ©couvre alors une patinoire en train de fondre sur laquelle le temps dâun court instant (3.33 mn) se pose le reflet du Mont Fudji. Comme un tableau vivant et muet avec une rĂ©fĂ©rence Ă HokusaĂŻ.
Nous avons pu aussi obtenir des prĂȘts dĂ©cisifs de collectionneurs privĂ©s Ă Marseille tels Marc et JosĂ©e Gensollen avec lâartiste mexicain Gabriel Orozco internationalement reconnu, exposĂ© au Centre Pompidou et au MoMa de New York et lâĆuvre « Piedra que cede » cette sphĂšre en plastine Ă forte valeur performative avec laquelle il a parcouru les rues de Mexico, de New York, une autre forme de sculpture involontaire.
Sophie Calle enfin, artiste qui nous tient Ă cĆur avec Xavier Rey, lâayant invitĂ© lâannĂ©e derniĂšre pour un parcours inĂ©dit dans 5 musĂ©es de la Ville de Marseille et qui montre sa premiĂšre Ćuvre « la suite VĂ©nitienne » oĂč elle agit comme un dĂ©tective privĂ© dans une filature dâun inconnu qui lâemmĂšne Ă Venise.
5. Le catalogue qui prolonge les expositions se veut une traduction graphique de la sérendipité en quoi est-il partie prenante de votre démarche ?
Le catalogue autant que lâexposition travaille comme Duchamp Ă mettre le hasard en conserve.
Une cinquantaine de techniques sont Ă©voquĂ©es, de la tache de Victor Hugo, aux dentrites de Georges Sand, en passant par les trouvailles dadaistes (Duchamp, Man Ray), les cadavres exquis des surrĂ©alistes qui sont majeurs avec des techniques comme la dĂ©calcomanie, les frottages de Ernst, les papiers dĂ©chirĂ©s de Arp… Comme le dĂ©roulĂ© dâun dĂ© qui ouvrerait le champ des possibles. De plus, chaque partie est illustrĂ©e de citations dâartistes.
Comme le dit ThĂ©ophile Gaultier, derniĂšre phrase que lâon met en exergue dans le catalogue : « Le hasard, c’est peut-ĂȘtre le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer». Ce qui rejoint votre premiĂšre question, croire au hasard ou pas comme croire en Dieu. Une notion divinatoire capitale quand aprĂšs la mort de Dieu annoncĂ©e par Nietzsche il a fallu pour les artistes rappeler leur rĂŽle dĂ©miurgique, sans autre sujet iconographique particulier Ă prĂ©senter au public que le hasard. Il y a un vrai basculement intellectuel dĂšs ce moment qui se retrouve de maniĂšre assez flagrante et nihiliste Ă travers toutes ces Ćuvres prĂ©sentĂ©es dans le parcours.
En Ă©coute : đ§
Volet 1 avec : Victor Hugo, Edgar Degas, André Breton, Man Ray, Niki de St Phalle, Jacques Villéglé, César, Arman, Spoerri..
Volet 2 avec : Dove Allouche, Arman, John Baldessarri, Davide Balula, Gilles Barbier, Isa Barbier, Michel Blazy, Jeremie Bennequin, Lieven de Boeck, Eric Bourret, Marie Bovo, Gillian Brett, Sophie Calle, Claude Closky, Philip Corner, Robin Decourcy, Jeremy Demester, Jennifer Douzenel, Mimosa Echard, Esther Ferrer, Alain Fleischer, Julie Fortier, Anne-Valerie Gasc, Gottfried Honegger, Christian Jaccard, Tom Johnson, Jerome Joy, Paul Kneale, Jiri Kovanda, Tetsumui Kudo, Perrine Lacroix, Sol LeWitt, Mourad Messoubeur, Duane Michals, Gabriel Orozco, Bernard Plossu, Etienne Rey, Evariste Richer, Dieter Roth, Vivien Roubaud, Jean-Claude Ruggirello, Linda Sanchez, Virginie Sanna, Mathieu Schmitt, Franck Scurti, Yann Serandour, Roman Signer, Timothee Talard, Cedric Teisseire, Adrien Vescovi, Claude Viallat, Delphine Wibaux.
Infos pratiques :
Jusquâau 23 fĂ©vrier 2010
La Vieille Charité :
https://vieille-charite-marseille.com
La Friche :
Du mercredi au vendredi de 14h Ă 19h
Samedi et dimanche de 13h Ă 19h
Fermé lundi et mardi
Plein : 5âŹ
RĂ©duit : 3âŹ







