Biennale de Venise, La Lagune en eaux troubles

Même si cette 58ème Biennale conçue par le directeur de la Hayward Gallery de Londres, l’américain Ralph Rugoff, dit ne pas trop regarder du côté du marché, cela semble du luxe à une période où certains pays peinent à rassembler les fonds pour pouvoir participer ou annulent à la dernière minute. Le pouvoir de prescripteur de la manifestation reste indétrônable et pour un artiste être vu à Venise est un véritable tremplin, juste avant Bâle dans le calendrier des VIP. Une apostrophe lancée au visiteur « Vivons-nous une époque intéressante ? »l’une des traductions de « May you Live in Interesting Times ?« scande nos promenades dans la Sérénissime, de plus en plus polluée par la mondialisation. Il est bon d’aller vérifier sur les 2 grandes sites : l’Arsenal et les Giardini  et en ville pour les évènements associés, avec comme particularité que les artistes sont les mêmes, la Face A et la Face B, le double, le miroir, le vrai du faux.. Un peu dommage de priver d’autres artistes de visibilité. 

Les Pavillons : la France, peut mieux faire

« Il s’agit d’un voyage initiatique — de la banlieue parisienne au nord de la France, du Palais du Facteur Cheval à la mer Mediterranee — jusqu’à Venise et au Pavillon français. De cette tête découle une installation composée d’objets vestiges du film, de la résine, de la terre, du verre, des plantes ou encore de la vapeur d’eau, à laquelle s’ajoutent des performances. L’installation en quelque sorte une extension sensorielle du film, où le spectateur est invité à trouver sa place (..) »déclare Martha Kirszenbaum, commissaire Pavillon Français placé sous le signe de la pieuvre, l’un des totems de Laure Provost, installée à Londres. Sans doute que les performances de la semaine d’ouverture donnaient une autre atmosphère mais on reste sur le seuil de ce périple fantasque. Le Luxembourg est plus convaincant avec Marco Godinho qui compose un hymne à la Méditérranée de son enfance. La Grande Bretagne est assez déroutante avec Cathy Wilkes et ses traces subtiles de présence, ces mannequins disproportionnées, dans ces pièces vides. La Lettonie avec Daiga Grantina découverte au Palais de Tokyo l’année dernière (galerie Joseph Tang) frappe avec cette installation brutaliste et sensuelle à la fois. L’autriche avec Renate Bertlmann pionnière de la rébellion féministe est incontournable. La Suisse avec Pauline Boudry & Renate Lorentz beaucoup moins. La Turquie avec Inci Eviner et son installation ‘We, Elsewhere’ en lien avec la pensée d’Hannah Arendt est une vraie bonne surprise. La Pologne revient sur le crash aérien de 2010 qui a coûté la vie au président du pays en Russie. 


Israël nous place dans la peau d’un patient avec « Field Hospital »de Ben Ron autour du « care ». Le Danemark avec le film de Larissa Sansour décrit un futur incertain aux accents mélancoliques. La Belgique, grand favori avec le duo Harald Thys et Jos de Gruyter dont j’avais interviewé la commissaire Anne Schmitz a reçu la mention spéciale, une première ! Il faut dire que ce petit théâtre de marionnettes est tout à fait redoutable. 

Nouveaux entrants, le Ghana avec El Anastsui en vedette et Madagascar marquent des points. Le Chili livre une fable politique très efficace autour du « musée hégémonique » occidental et la « galerie de portraits des subalternes »ceux qui sont toujours rabaissés et oubliés. L’Italie se perd dans ses dédales. 
-L’Arsenal et les Gardini, Face A/Face B : à l’ère de la post vérité
Surveillance de masse , fake news, dystopie, réalité parallèle, AI (artificial intelligence), archéologie post humaine, menace écologique, catastrophe imminente, sont prégnants chez de nombreux artistes, tels Ed Atkins (pur génie), Alexandra Bircken, Shilpa Gupta (formidable installation sonore), Ian Cheng, Neil Beloufa, Rosemarie Trockel. Les chaises surélevées d’Augustas Serapinas se repèrent très vite. D’autres choisissent la sculpture dans une inspiration plus « pauvre » ou radicale comme Maria Loboba,  Lara Favaretto (vapeur d’eau à l’entrée du pavillon central, « Thinking Head »), Gabriel Rico (rites mexicains) , Andreas Lolis (couverture de survie et sacs poubelle à l’entrée), Michael E Smith, mes coups de coeur. Alex Da Corte passe au vitriol les archétypes de la société américaine dans des paysages pavillonnaires d’enseignes publicitaires et vidéos drolatiques où il se met en scène. Les afro-américains prennent le pouvoir avec Zanele Muholi et ses autoportraits vindicatifs, Michael Armitage, Henry Taylor, Arthur Jafa et ses Grandes Roues entourées de chaines et The White Album, Otobong Nkanga ou Frida Orubapo et ses collages autour de la représentation du corps noir féminin. 
Le gigantisme est de mise chez Yin Xiuzhen et son cheval de Troie branlant ou le couple Sun Yuan et Peng Yu et leurs machines vibrantes désarticulées, grandes attractions du public. Assez flippant ce ruban de féraille qui se réveille. Lee Bull rejoue un check point de la Demilitarised Zone (DMZ) en Corée, Liu Wei les mécanismes du modernisme. 
Tomas Saraceno nous invite à un spectacle méditatif dans un scénario post-Anthropocène, « Homo Flotantis » en lien avec sa fondation et sa démarche, magistralement déployée au Palais de Tokyo cet hiver.
Mention spéciale pour Haris Epaminonda avec son installation en trompe l’œil d’inspiration Gorgio de Chirico assez magique. Lion d’Argent. 
Plus compliqué à comprendre la présence de George Condo. 
A noter que Jimmie Durham a reçu le Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière.
Le lion d’Or est revenu au Pavillon de la Lituanie, opéra performance qui se trouve en ville. Prochaine chronique !
Il est temps de prendre un Spritz …
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