Rencontre avec le duo Île/Mer/Froid au JAD (Sèvres) et à la Verrière (Bruxelles), Fondation d’entreprise Hermès


Île/Mer/Froid et Hervé Rousseau, Potts, 2024. Grès brut et kaolin. 56 x 45 x 38,5 cm. Collection du Centre national des arts plastiques.
© Île/Mer/Froid et Hervé Rousseau/ Cnap. Photographie : Rebecca Deubner. Scénographie florale : Pierre Kavaciuk. 
Photographie réalisée par Rebekka Deubner pour l’ouvrage « Créer un vase » coédité par le Cnap et JBE Books. © Adagp, Paris, 2026

Le duo Île/Mer/Froid : Hugo Lemaire et Boris Geoffroy a une actualité particulièrement stimulante en France et en Belgique, étant d’une part lauréats de la commande par le CNAP et l’exposition « Créer un vase » au JAD, Jardin des métiers d’art et du design et au coeur de l’exposition Terre/Mer/Chaude que leur consacre Joël Riff à la Verrière/Bruxelles, Fondation d’entreprise Hermès. Ils participaient également à la 2ème édition de la foire ceramic art fair sur le stand de la galerie Nendo (Marseille) qui les représente.

L’occasion de remonter aux origines de leur rencontre avec Hervé Rousseau à la Borne et leur collaboration autour de cette création commune, les trois vases Potts ayant été imaginés, assemblés et cuits au bois dans l’atelier de Boisbelle. Un manifeste à la poterie comme ils nous le détaillent et une amitié qui se poursuit à l’occasion d’une prochaine cuisson hivernale. Ils reviennent aussi sur ce que représente leur découverte du JAD, Joël Riff faisant de plus partie du collège de design réuni par le Cnap, à l’initiative de cette commande publique. Un faisceau de convergences qui les amènent au projet de Bruxelles pour la Fondation d’entreprise Hermès dans le prolongement d’une résidence à Moly Sabata. Le principe du solo show augmenté qui guide la programmation de Joël Riff ouvrant la voie à de nouveaux dialogues et expérimentations auprès du duo Dewar & Gicquel, de l’artiste photographe Marianne Maric (cf lien vers mon entretien avec elle), du peintre Julien Meert, du céramiste et écrivain Philippe Godderidge. L’installation entre céramiques et œuvres textiles dessine un paysage qui renvoie à la saisonnalité de leur pratique et à la fabrique de l’atelier en Aveyron dans une ferme en friche, lieu de tous les surgissements. Hugo et Boris ont répondu à mes questions. 

Île/Mer/Froid à l’atelier, crédit photo © Juliette Coquelet & Joachim Demay

  • Marie de la Fresnaye. Votre réponse pour « Créer un vase » s’inscrit dans le prolongement de votre résidence chez Hervé Rousseau (La Borne) :  quel bilan tirez-vous de cette expérience ? 

Île/Mer/Froid. La rencontre avec Hervé Rousseau et avec la Borne a été déterminante à plus d’un titre. C’est là que nous avons découvert la terre, peut-être par le meilleur des chemins qui auraient pu nous y mener.

Fin 2020, quand on candidate à la résidence organisée par le Centre céramique contemporaine la Borne, la céramique ne fait pas encore partie de notre vocabulaire. La découverte de ce territoire, de la pratique d’Hervé et de son ancrage, de ses liens avec son environnement a été un choc.

L’amitié a été immédiate, et à partir de là, tout a été prétexte à être ensemble, à partager le travail et la vie. C’est aussi pour ça que le format de notre résidence s’est autant distendu, passant des trois mois prévus au départ à presque trois ans. On ne voyait pas de nécessité à clore le chapitre, parce que quelque part, ce qui avait été enclenché ne pouvait pas s’arrêter là.

L’exposition Mondo Alterado au CCLB a tout de même clôturé quelque chose, mais en ouvrant un nouveau chapitre. Avec beaucoup de générosité, Hervé et d’autres nous ont poussés à nous engager à fond dans la terre, en nous mettant dans les mains les machines qui nous servent aujourd’hui à préparer notre matériau, en nous apprenant à construire des fours, à cuire la céramique au bois, en nous confiant chaque détail de fabrication, et en nous ouvrant à la culture potière.

Il est difficile d’en tirer un bilan, puisque l’expérience ne s’est jamais achevée, nous préparons par exemple en ce moment la prochaine cuisson à Boisbelle (l’atelier d’Hervé Rousseau), prévue pour décembre 2026. Ce qui est sûr, c’est que tout en s’inscrivant logiquement dans notre progression, elle a complètement refondé notre pratique.

  • MdF. Qu’est-ce qui se joue avec « Potts » ?

IMF. Les trois sculptures Potts mettent en œuvre des formes issues de la poterie traditionnelle en grès : des Toules, des Chiens, et d’autres éléments utilitaires, comme les bols et les goulots. Elles ont été assemblées à six mains dans l’atelier de Boisbelle, puis cuites au bois dans le grand four à trois chambres d’Hervé Rousseau.

On y utilise le lexique de la poterie, mais en désactivant son usage pour en faire un objet nouveau. Il y a dans cette approche quelque chose qui tend vers les arts populaires, qui mettent en œuvre des gestes issus de la technique pour créer des formes artistiques.

Au moment où on initie le travail pour Créer un vase, de notre côté on a commencé à produire des céramiques en Aveyron. L’atelier s’est développé peu à peu, on a construit notre four à bois, et c’est avec ces premières pièces modelées à l’atelier que l’on a commencé à explorer ces formes, avec ce geste de coller des éléments tournés sur un fût plus important pour former des corps boursouflés.

Quand on se retrouve à Boisbelle pour réaliser les vases, à la fin de l’hiver, on est dans l’atelier d’Hervé, entourés de sa collection de pots anciens qui encadre l’espace de travail. Comme dans toute collaboration, il s’y joue surtout le fait de composer une forme commune, qui soit le fruit du travail et des projections de chacun. On ne parle pas beaucoup de ce qu’on projette de faire, on discute tout au plus des dimensions, des procédés, il y a quelques croquis qui donnent des intentions, mais le véritable dialogue a lieu dans la sculpture.

On décide donc de partir de ces formes utilitaires, de modeler des sculptures dont les bases mêmes sont inspirées de grands pots, et sur lesquels sont agglomérées d’autres formes tournées qui font écho à la production de l’atelier.

Les trois Potts portent quelque chose du corps, dans la représentation, mais aussi dans les empreintes des gestes qui les ont formées. Tout est affaire de corps dans la poterie, les pièces répondent aux dimensions des membres : elles sont l’empreinte des mains, de la longueur des bras, et sont aussi destinées à accueillir d’autres corps, à se caler contre les ventres, à être saisies, portées à la bouche.

Les Potts convoquent tout cela, ce sont des sculptures manifestes, des hommages à la poterie.

  • MdF. Comment chacun des vases forme-t-il un tout ?
                

IMF. On travaille toujours en série, avec plusieurs pièces lancées en même temps dans l’atelier, peut-être jusqu’à sept ou huit. C’est lié à la temporalité du travail de la terre et à l’espace nécessaire pour travailler à plusieurs, mais cela nous permet aussi de considérer une famille de formes plutôt que des œuvres isolées, ça dédramatise les décisions, en quelque sorte. Chaque pièce est une proposition, une solution possible au geste qui engage la confection d’une nouvelle sculpture.

Pour les vases, nous avons travaillé sur les trois pièces en même temps, en échangeant quand on le souhaitait. Chacun de nous trois est intervenu sur chacune des trois pièces, il s’agit donc vraiment de trois propositions sœurs, mais indépendantes.

Nous avons décidé de livrer les trois parce que chacune était une empreinte différente de ces moments passés ensemble, du modelage à la cuisson, et qu’il nous semblait intéressant dans le contexte de la collection nationale de ne pas les dissocier, de conserver ces trois pièces, construites ensembles par trois personnes, et qui semblent se répondre. Quelque part, chacune résume aussi les deux autres, elles contiennent toutes les doutes, les hésitations et les décisions des autres.

  • MdF. Que vous ont apporté ces recherches avec Hervé Rousseau ? 
                

IMF. Énormément de choses, mais au même titre que lorsqu’on se retrouve autour d’une cuisson, ou qu’on découvre chacun les nouvelles avancées de l’autre. L’expérience du Vase a été une nouvelle étape qui a marqué notre relation, qui nous a fait entrer encore un peu plus dans nos pratiques respectives et partager une nouvelle intimité dans le travail. Aujourd’hui, nos recherches se répondent de plus en plus, on a engagé une discussion.

  • MdF. Que pensez-vous du JAD ? 
                

IMF. On découvre le JAD grâce à Créer un vase. Peut-être parce qu’on vient plutôt du versant art contemporain, et que le Vase était notre premier pas vers le design. S’agissant de nos premières interactions, et de là où on se situe, c’est un outil incroyablement excitant et enthousiasmant. Nous devons nous y rendre pour la première fois le 27 février 2027, pour une table ronde organisée autour de l’exposition Créer un vase à laquelle nous participons avec Hervé.

Vue de l’exposition “Elle/Terre/Chaude” à La Verrière, 2026 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

  • MdF. À La Verrière (Fondation Hermès), vous proposez « Elle/Terre/Chaude » à l’invitation de Joël Riff : à quand remontent vos liens et la genèse de l’exposition ?

IMF. Nos liens remontent justement à la période où nous sommes arrivés à la Borne. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois à l’atelier de Boisbelle, au début de la résidence.

Puis Joël nous contacte durant l’hiver 2023 pour nous inviter à Moly Sabata, la résidence d’artiste et lieu d’exposition dont il assure le commissariat en parallèle de ses activités à la Verrière. C’est à ce moment-là qu’on se rencontre dans le travail, en réalisant l’exposition Tilia, qui a ouvert en septembre 2024.

Créer un vase se déroulait d’ailleurs au même moment, et Joël faisait partie du collège de design réunis par le Cnap qui était à l’initiative de la commande publique.

La première évocation d’Elle/Terre/Chaude remonte quant à elle au mois de septembre 2025, au moment où il nous fait part de son intention de nous inviter dans le cadre de sa programmation à la Verrière.

A partir de là, nous nous sommes vus de plus en plus régulièrement, à l’atelier en Aveyron, à Bruxelles, nous avons voyagé ensemble en France et en Belgique à la rencontre d’artistes, de lieux, d’expositions, et ces moments passés ensemble ont beaucoup participé de la conception d’Elle/Terre/Chaude, qui est un projet qui s’est vraiment développé avec notre relation, et jusqu’au dernier jour d’installation.

  • MdF. Qu’est ce qui se dessine dans ce paysage pluriel ?
                

IMF. A la Verrière, qui est donc le lieu d’exposition à Bruxelles de la fondation Hermès, Joël Riff développe un format d’exposition qu’il décrit comme des solos augmentés. Ce terme définit l’invitation d’un artiste à concevoir une exposition, qui est augmentée d’œuvres « satellites » d’autres artistes, mais aussi parfois d’objets de design, de pièces de mobilier, qui viennent dialoguer avec la production principale.

Nous avons produit une grande série de céramiques cuites dans notre atelier ainsi que chez Hervé Rousseau, qui nous a invités à investir une des trois chambres de son four pour l’occasion. Ce sont de grandes pièces, aux proportions humaines, qui sont soclées sur des billots de bois qui nous servent d’établis à l’atelier et sur lesquelles ces mêmes formes ont été modelées. C’est une série qui débute à la fin de l’hiver, et qui s’achève dans l’été. Il y a quelque chose de la campagne de production, de la saisonnalité du travail, on peut lire dans l’évolution des formes les questionnements et les décisions qui nous ont animés pendant les derniers mois de travail à l’atelier. Les céramiques qui ont été cuites en Aveyron sont émaillées de cendres végétales, tandis que celles cuites à Boisbelle sont brutes, elles revêtent les couleurs et les matières laissées par le feu, les braises et les cendres après une cuisson de cinq jours.

De grandes structures en bois sur lesquelles sont accrochées des draps teints affirment aussi cette dimension de paysage. L’installation obstrue le champ de vision quand on arrive dans l’exposition, nous empêchant d’en embrasser la totalité. On doit donc la contourner afin d’accéder à l’espace d’exposition. En empruntant ce passage, le lieu dans lequel on se retrouve est alors un ailleurs. En préparant l’exposition, nous avions évoqué une impression de clairière, l’intention de faire en sorte que l’on pénètre dans Elle/Terre/Chaude, et que l’exposition nous enveloppe.

Les cinq invitations qui ont été faîtes dans le cadre de l’augmentation participent aussi de cette pluralité. Les sculptures du duo Dewar & Gicquel, les corps sculpturaux photographiés par Marianne Maric, les pièces utilitaires du Potier Richard Dewar, les grands formats du peintre Julien Meert, et enfin le texte écrit par le céramiste Philippe Godderidge, chacune de ces pratiques dessine une direction dans l’exposition.

Le contact entre ces pratiques est aussi établi physiquement : les céramiques de Dewar & Gicquel et de Richard Dewar sont présentées sur les établis qui nous servent à battre la terre, et les photographies de Marianne Marić sont maintenues au mur par des appliques composées de lambeaux de pots tournés et collés, qui ont été réalisées spécialement à cette fin.

Nous tenions depuis le départ à ce que notre production accueille ainsi celles qui viennent l’augmenter.

  • MdF. En quoi la notion d’atelier est-elle au cœur de votre pratique ? 

IMF. L’atelier est effectivement au cœur, que ce soit un simple brasero dans la forêt avec un faitout dans lequel on cuit nos teintures ou une étable transformée en poterie.

La céramique a sédentarisé une partie de notre pratique en Aveyron depuis quelques années, puisque la direction qu’on a décidé d’explorer nécessite un équipement assez lourd, qui s’apparente à celui d’une petite fabrique, comme une briqueterie ou une poterie.

L’environnement y est très riche, il s’agit d’une ferme en friche que nous partageons avec des fustiers. Beaucoup du bois que nous utilisons pour construire du mobilier, mais aussi pour alimenter le four en combustible, provient des chutes de troncs inexploitables pour la construction. Les culées nous servent ainsi de socles, et les dosses à cuire nos céramiques.

Un petit bois de chênes situé juste derrière notre atelier nous fournit les troncs qui deviennent les échelles sur lesquelles on accroche les teintures, et celles-ci peuvent provenir des noyers, des aulnes, des châtaigniers qu’on rencontre aux alentours.

C’est un lieu dans lequel notre travail se développe, et qui l’imprègne complètement, presque logiquement. C’est le territoire dans lequel on évolue, qu’on adapte et auquel on s’adapte, et dans lequel notre écologie se met en place.

Mais le moment de la fabrication, où l’on se réunit, et le lieu où ça se produit, c’est peut être surtout ça, l’atelier !

Catalogue « Créer un vase » co-édition le CNAP x JBE Books

200 pages, €30.00

à l’occasion de l’exposition au JAD.

Infos pratiques :

Créer un vase

avec le CNAP

l’exposition des lauréats de la commande : 

  • Jacques Averna
  • Lorie Bayen El-Kaïm et Lauriane Carra
  • Enzo Bosse
  • Marie et Alexandre (Marie Cornil, Alexandre Willaume)
  • dach&zephir (Florian Dach, Dimitri Zephir)
  • Île/Mer/Froid (Boris Geoffroy, Hugo Lemaire) et Hervé Rousseau
  • Gregory Granados
  • Heim+Viladrich (Lauriane Heim, Johan Viladrich)
  • Jules Levasseur
  • Octave Rimbert-Rivière

Le JAD, lieu de création, transmission et dialogue entre métiers d’art et de design

Jusqu’au 28 février 2027 

6 Grande Rue, 92310 Sèvres

Entrée libre 

Ouvert du mercredi au dimanche en période d’exposition, de 14h à 19h 

Programmation associée 

www.le-jad.fr

Elle/Terre/Chaude

La verrière

Fondation d’entreprise Hermès

Jusqu’au 28 novembre 

(prolongation)

Entrée libre 

Ouvert du mardi au samedi 

Boulevard de Waterloo 50
Bruxelles

https://www.fondationdentreprisehermes.org/fr/projet/elleterrechaude-la-verriere