Yves Saint Laurent, ensemble de soir porté par Amalia Vairelli Collection SAINT LAURENT rive gauche printemps-été 1994.Cour du Louvre, Paris, octobre 1993 Musée Yves Saint Laurent Paris Photo © Guy Marineau
Avec « Henri Matisse – Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur » le Musée Matisse Nice propose un dialogue inédit entre deux génies entre affinités électives, citations et déplacements Henri Matisse et Yves Saint-Laurent partageant une grammaire de formes et des questionnements communs autour de la couleur, la lumière et le motif comme le souligne Aymeric Jeudy, directeur du Musée Matisse Nice et co-commissaire avec Serena Bucalo-Mussely, conservatrice Musée Yves Saint-Laurent Paris, de cette exposition réunissant plus de 160 œuvres (textiles, archives, peintures, dessins…) de provenance prestigieuse. Fruit d’un important travail de recherche de l’institution niçoise, mené en étroite collaboration avec le Musée Yves Saint Laurent, le parcours insiste sur le rôle de l’atelier comme espace-laboratoire d’une pensée en mouvement entre Orient et Occident, proche et lointain, réminiscences et musées imaginaires à travers un séquençage en 7 chapitres et autant de correspondances. Des gouaches découpées, à la fameuse blouse romaine en passant par les Ballets Russes ou l’odalisque méditerranéenne, les récurrences en deviennent intemporelles… Aymeric Jeudy a répondu à mes questions.

Aymeric Jeudy, Musée Matisse Nice, photo Floriane Spinetta
Marie de la Fresnaye. A quand remonte la genèse de l’exposition ?
Aymeric Jeudy. Depuis la fin des années 1990, le musée mène un travail de recherche autour du vêtement, de la mode dans l’œuvre de Matisse et plus particulièrement de l’influence du peintre sur les couturiers du XXème siècle. Nourri par l’étude de ses collections, ce travail a permis de constituer un important dossier documentaire ‒ riche de nombreuses archives ‒, encore jamais présenté dans une exposition.
De cette patiente collecte d’indices a émergé, presque naturellement, un rapprochement avec Yves Saint Laurent.
« Henri Matisse – Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur » est le fruit de plusieurs années de préparation, au cours desquelles Serena Bucalo-Mussely et moi-même avons réuni un ensemble d’œuvres mettant en lumière les correspondances qui unissent ces deux créateurs de génie.

Vues de l’exposition «Henri Matisse–Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur» au Musée Matisse Nice, 2026Photo : © Ville de Nice / David Nouy © Yves Saint Laurent © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent
MdF. En quoi cette approche est-elle inédite ?
AJ. Alors que la première exposition muséale consacrée à Yves Saint Laurent a eu lieu au Metropolitan Museum of Art à New York en 1983, il importait que le Musée Matisse Nice donne une place à l’un des plus grands couturiers du XXème siècle qui, au-delà du regard porté sur Henri Matisse, a su s’en approprier l’essence avec complexité et originalité. C’est la première fois qu’un dialogue d’ampleur leur est consacré. L’exposition s’appuie sur la richesse pluridisciplinaire du Musée Matisse Nice et sur la collection du Musée Yves Saint Laurent Paris, augmentées par de prestigieux prêts français et internationaux. Ainsi, plus de160 œuvres – vêtements haute couture, de traditions populaires, peintures, dessins, textiles, accessoires et documents d’archives – sont présentées au public dans un parcours inédit qui met en lumière la profonde unité des liens que le couturier – l’un des plus grands innovateurs de la mode française – a tissés avec l’art d’Henri Matisse, l’un des plus grands artistes de son temps.

Vues de l’exposition «Henri Matisse–Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur» au Musée Matisse Nice, 2026Photo : © Ville de Nice / David Nouy © Yves Saint Laurent © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent
MdF. Quels partis pris scénographiques vous ont-ils guidé avec Serena Bucalo-Mussely ?
AJ. Nous ne souhaitions pas introduire une dichotomie qui aurait consisté à présenter systématiquement un textile de l’un, une peinture de l’autre. Il était primordial pour Serena Bucalo-Mussely et moi-même de pouvoir présenter des ensembles très complets. Chez Henri Matisse comme chez Yves Saint Laurent, l’environnement dans lequel ils créent joue un rôle central dans la conception des œuvres. Ateliers, studios et appartements, saturés d’objets, de curiosités et de souvenirs d’ailleurs, constituent de véritables laboratoires. Livres, textiles, photographies, archives et objets réunis dans ces espaces sont autant de témoins des sources visuelles qui alimentent leur processus créatif. C’est ce que nous avons souhaité montrer dans une scénographie originale de l’agence Studio Matters.

Henri Matisse, La Conversation, 1938
Huile sur toile, 46,7 × 55,4 cm
San Francisco Museum of Modern Art Legs de Mr. James D. Zellerbach
© Photo : San Francisco Museum of Modern Art/Bridgeman Images
MdF. Au-delà des gouaches découpées, quelles autres influences Matisse a t-il eu sur YSL ?
AJ. La résonance artistique entre les deux créateurs est évidente. Celle-ci repose sur un même système de références, sur les rapprochements entre leurs pratiques et les similitudes de leur regard, mais aussi sur leurs questionnements analogues sur le corps, la matière, la couleur, la lumière et le motif, ainsi que sur la pratique du dessin comme inépuisable source d’exploration.
Comme l’a si justement écrit Dominique Païni « coudre et peindre sont des gestes qui concourent à une même expérimentation de la ligne, une même justesse dans le maniement des contrastes, entre les matières et le volume ». Henri Matisse et Yves Saint Laurent partagent à cet égard un champ lexical commun : « tailler dans la couleur », « taper dans la matière ». C’est de tout cela dont nous avons voulu parler, l’exposition comporte 7 chapitres, parmi eux, un seul est consacré aux gouaches découpées.

Yves Saint Laurent, croquis original d’une blouse, collection haute couture automne-hiver 1999
Crayon graphite sur papier calque, 17,5 × 20 cm
Musée Yves Saint Laurent Paris
© Yves Saint Laurent
© Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent
MdF. Quel rapport à l’Orient entretiennent les deux créateurs ? En quoi est-ce un véritable laboratoire ?
AJ. Matisse découvre les arts de l’Islam lors de ses voyages en Algérie, en France et au Maroc, ainsi que lors de l’exposition de Munich en 1910. Les motifs orientaux nourrissent une esthétique inédite qu’il continue d’explorer à Nice dans les années 1920. Figures centrales de cette décennie, ses odalisques s’inscrivent dans un décor dense et artificiel convoquant l’Orientalisme du XIXème siècle, les productions des studios de cinéma de la Victorine et les Ballets russes. Installées dans un foisonnement de tissus, les odalisques témoignent des recherches de Matisse sur la construction du tableau, où l’expérimentation chromatique est poussée à son paroxysme. Ce même thème traverse plusieurs collections d’Yves Saint Laurent dans lesquelles apparaissent turbans, voiles et sarouels. Celle dite « Opéra – Ballets russes » (1976) illustre cette fascination. « C’est une collection de peintre », dira le couturier. Il y déploie un spectacle d’odalisques modernes, mêlant Orient, Russie impériale et univers de l’opéra dans une profusion de luxueux textiles colorés. La révélation de l’Orient survient pour lui en 1966 lors d’un voyage au Maroc. Séduit par Marrakech, il acquiert avec Pierre Bergé une résidence dans la médina. Yves Saint Laurent y retrouve la lumière et les couleurs de son Oran natal, celles du « bonheur ». En 1980, tombé « amoureux du jardin mystérieux, peint aux couleurs de Matisse », le couple achète la propriété du peintre Jacques Majorelle. Les bougainvillées de ce lieu devenu mythique inspireront les capes brodées aux couleurs éclatantes de 1989.

Yves Saint Laurent, carte de vœux Love, 1983
Impression sur papier, 55 × 44 cm, Musée Yves Saint Laurent Paris © Yves Saint Laurent
© Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent
MdF. Comme le souligne Victor Sainsot dans l’indispensable catalogue, Matisse a toujours cultivé un lien très fort avec le vêtement : comment cela s’explique t-il ?
AJ. La haute couture occupe une place importante dans l’univers artistique et familial de Matisse. Des couturiers tels que Jacques Doucet, ardent collectionneur de son œuvre, Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, dont Matisse achetait les robes pour en vêtir ses modèles, ou encore Edward Molyneux, qui lui rendit plusieurs fois visite à Nice, figurent parmi ses références. Amélie, sa femme, et Marguerite, sa fille, créent elles-mêmes tandis qu’elles s’habillent chez Germaine Bongard, sœur de Paul Poiret, dont le peintre apprécie les vêtements aux lignes très construites. Les robes et ensembles haute couture dont il habille ses modèles deviennent des protagonistes de la toile, participant pleinement à l’organisation de la composition.

Henri Matisse, Robe violette et anémones, 1937Huile sur toile, 73 × 60 cm Baltimore Museum of Art, The Cone Collection, créée par Dr. Claribel Etta Cone of Baltimore, Maryland Photo © Mitro Hood
MdF. Chacun des créateurs entretient un lien unique à la collection : comment cela se traduit dans leur œuvre ?
AJ. Né dans le nord de la France, dans une région marquée par l’industrie textile, Henri Matisse accorde très tôt une place importante aux étoffes. Vêtements pour habiller ses modèles, textiles formant sa « bibliothèque de travail » et imprimés ramenés de voyages peuplent son œuvre. Ce « petit musée des échantillons », répertoire visuel et tactile, est au cœur de son esthétique décorative. Yves Saint Laurent s’entoure également de références artistiques et culturelles qui nourrissent son imaginaire, qu’il appellera ses « fantômes esthétiques ». Il découvre Matisse dans les livres avant de collectionner ses œuvres avec son compagnon, Pierre Bergé. Les chefs-d’œuvre Les Coucous, tapis bleu et rose (1911), Nu au bord de la mer (1909) ou encore Le Danseur (1937-1938) occupent une place de choix dans leur collection.
MdF. Quelles ont été vos découvertes ou surprises au cours de ce projet ?
AJ. Il est fascinant de découvrir à quel point l’œuvre d’Henri Matisse a également nourrit les créations graphiques d’Yves Saint Laurent, comme les cartes dites Love dessinées au format affiche et envoyées chaque année à ses proches et à ses collaborateurs à partir de 1970. Cette tradition qui se renouvelle tous les ans (à l’exception de 1978 et 1993) jusqu’en 2007 témoigne de son attachement à l’univers d’Henri Matisse en tant que « designer graphique ». L’étendue des collections d’imprimés des deux musées montre à quel point l’œuvre d’Henri Matisse devient, dans les années 1980, l’emblème d’une culture visuelle populaire.
Catalogue « Henri Matisse- Yves Saint Laurent Le beau, la mode et le bonheur » aux éditions in fine, 248 pages, 39€. Disponible à la libraire boutique du musée.
Infos pratiques :
Henri Matisse- Yves Saint Laurent
Le beau, la mode et le bonheur
Jusqu’au 28 septembre
Musée Matisse Nice
164 avenue des Arènes de Cimiez, Nice
Horaires
Musée ouvert tous les jours sauf le mardi
Tarif
12 euros
Prolonger l’été dans la Riviera et découvrir à Monaco l’exposition « Victor Brauner l’avenue magique » à la Villa Paloma, Nouveau Musée National Monaco
(relire ma chronique et interview avec la commissaire)
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