« A fleur de peau » : le monstrueux, ses persistances et ses symptômes au MO.CO. Montpellier

Vue de l’exposition « À Fleur De Peau » au MO.CO. Montpellier, Panacée crédit photo Pauline Rosen-Cros 

Nouvelle saison au MO.CO. Montpellier avec l’artiste majeure Kiki Smith et l’exposition collective A fleur de peau à la Panacée sous le commissariat éclairé d’Anya Harrison avec Alexis Loisel-Montambaux, très impactante et sur laquelle je choisis de me pencher en premier. 

Le monstrueux, l’abject, le refoulé et ce qu’ils disent de nos désordres, de nos cauchemars mais aussi de nos désirs. Si les monstres peuplent les contes de notre enfance à partir de quel moment cette menace devient l’expression d’une lutte contre les dérives du pouvoir, un signal ? Le monstre selon le médiéviste américain Jeffrey Jerome Cohen cité par les commissaires, dans ce qu’il révèle une crise des classifications, est hybride par nature et devient alors un outil de lecture critique. Pour le penseur militant italien Antonio Gramsci, autre référence, dans ses Cahiers de prison, le monstre est issu d’une construction culturelle : le marginal, le déviant, l’ennemi politique. Il est un révélateur puissant pour penser l’interrègne, une période d’entre-deux, ce qui correspond à l’avènement du fascisme pour Gramsci. Cette figure résistance aux normes dominantes traverse un grand nombre des 80 œuvres de la vingtaine d’artistes réunis par les commissaires. Le titre est inspiré du film Under the skin de Jonthan Glazer à partir du roman de Michael Faber. L’héroïne interprétée par Scarlett Johansson, sous des traits extraterrestres, repère et attire des hommes seuls depuis sa camionnette dans un espace sombre et indéterminé jusqu’à ce que leurs corps s’enfoncent et deviennent surface de prédation pour les extraterrestres.

Vue de l’exposition « À Fleur De Peau » au MO.CO. Montpellier, Panacée crédit photo Pauline Rosen-Cros 

L’enveloppe, la peau, la membrane, sont des éléments essentiels de cette traversée que symbolise les tentures de velours rose cramoisi qui scandent l’espace et lui donnent une atmosphère d’alcôve singulière autour de mini-architectures. Des espaces plus clandestins façon back room pour des rencontres furtives. Entre les coursives et les salles, les frontières deviennent poreuses et des œuvres réapparaissent, telles des fantômes, des rictus. Une large majorité d’artistes provient d’une scène anglo-saxonne assez visible actuellement selon une approche cutting-edge que l’on retrouve dans des foires type Liste, Art o rama.. confrontée à d’autres générations et univers. Beaucoup d’entre eux sont présentés pour la première fois en France. La mention des nationalités des artistes vise à souligner le caractère très international de ce panorama. Cela a toujours été l’une des composantes du projet du MO.CO. 

Richard Hawkins, The Böcklin and Berdella Sequence,2024 (capture/ videostill)Vidéo numérique / Digital video, 6min 11sec. Courtesy Galerie Buchholz.

Dès la première salle des confrontations se nouent autour des images viscérales de Sibylle Rupert (née 1942 à Francfort), des grandes bouches de l’américaine Issy Wood (née en 1993) et exposée à Lafayette Anticipation et des moulages du corps de l’artiste française Lili Reynaud Dewar (née en 1975) qui se sont trouvés dégradés dans l’espace public de Montpellier. Trois femmes, trois démarches, tandis que l’ombre tortueuse du belge Stéphane Mandelbaum plane avec ses dessins d’une grande violence autour des artistes maudits, de la Shoah, de toutes formes d’excès. L’artiste rom revenue des camps Ceija Stojka et son témoignage saisissant et l’activiste britannique Sue Coe influencée par l’Expresionnisme Abstrait, complètent ce premier moment d’une grande intensité. Les traumas du passé qu’ils soient individuels ou collectifs ressurgissent et s’infiltrent dans le présent.

Lili Reynaud Dewar, Sincerely Yours, A Reply (monster number 1, after Rosalind Krauss’ mind), 2023Aluminum, 75 x 135 x 135 cm.Courtesy Galleri Opdahl.© Adagp, Paris, 2026

A noter que plusieurs artistes dont Nuria Mohktar et Arthur Monteillet diplômé.es du MO.CO Esba Montpellier ont bénéficié d’une production spéciale à l’occasion de l’exposition selon une volonté d’engagement de l’équipe curatoriale et de Numa Hambursin, directeur. L’installation de Nuria à partir de l’histoire des communautés marginalisées et queer souligne la soumission et la monstruosité sociétale selon une vision émancipatrice de la combattante trans. Arthur Monteillet à travers une esthétique gothique (un terme qui revient souvent dans le parcours) et chevaleresque se penche sur les dérives virilistes associés aux stéréotypes de genre. L’artiste américain Richard Hawkins dans une relecture de la grande tradition picturale européenne et des mythes antiques, mêlés à la culture pop, homo-érotique utilise le collage numérique pour se mettre en scène soulignant la beauté et son revers, dans une forme d’inconfort et de trouble. 

Vue de l’exposition « À Fleur De Peau » au MO.CO. Montpellier, Panacée crédit photo Pauline Rosen-Cros 

Le « corps constipé » de l’artiste canadien Julien Ceccaldi dans une version très littérale du mort-vivant assis sur sa cuvette, les poupées persécutées de l’artiste anglaise Penny Goring qui ne sont pas sans rappeler l’usage par les artistes d’Avant-garde des mannequins féminins de vitrine ou plus récemment le scandale des poupées à caractère sexuel diffusées par la marque Shein et la ménagerie en velours désarticulée de l’artiste français Julien Farade agissent comme des pulsations liminales. Même le doudou de l’artiste et galeriste parisien Kevin Blinderman semble désemparé et très nostalgique. L’artiste britannico-nigérienne Ebun Sodipo à partir d’une narration fragmentée, explore dans ses films, la subjectivité noire trans féminine en réinventant l’archive à rebours d’une histoire dominante. Une dimension poétique et contemplative, dans un processus de construction identitaire mémorielle en prise avec la question coloniale, autre impensé collectif. Les symboles du colonialisme comme les objets en porcelaine traversent la démarche de l’artiste américaine Cauleen Smith dont les longs métrages se penchent sur l’héritage et les survivances afro-diasporiques associée aux cartes sonores de la performeuse et musicienne américaine Moor Mother dans une perspective Afro-futuriste et de reconfiguration du réel. 

La notion d’exploitation des ressources naturelles et leur captation est le socle de la pratique sculpturale de l’artiste espagnole Monica Mays à partir de l’usage de la cire de palme ou d’anciens pots d’échappement mêlés à d’autres matériaux et selon une esthétique baroque de l’hybridation. Without Icons II apparait comme une figure spectacle et ambiguë assez proche de l’univers de l’artiste flamande Berline De Bruyckere, magistralement exposé au MO.CO. en 2022. Cette « livre de chair » que Shylockréclame en guise de justice implacable, devenue une expression courante pour réclamer son dû, à partir de la célèbre pièce de Shakespeare le Marchand de Venise. La vengeance et l’exclusion. 

La question de la maladie, de la démence, de l’enfermement psychiatrique est au cœur des névroses allant à l’encontre d’une vision normative de la société et soulevée par de nombreux artistes, considérés comme bruts ou non, l’art pouvant offrir un espace de catharsis comme chez l’artiste coréen Keunmin Lee, souffrant de troubles de la personnalité borderline. Il souligne une vision pathologisante et excluante de l’institution médicale à travers de nombreux plis, méandres, membranes.

Des sons, des voix s’échappent des paysages de l’artiste français Augustin Katz, également produites pour l’occasion. Des personnages instables aux prises avec des espaces labyrinthiques troublants, des scènes de théâtre, des couloirs, et qui dégagent une inquiétante étrangeté.  La monstruosité se glisse dans les interstices. 

La fin du parcours avec l’installation Sweat Exchange de l’artiste anglais Jenkin Van Zvl est une forme d’apothéose séduisante et troublante. Le spectateur est invité à entrer dans ce qui ressemble à un sauna pour vivre cet « échange de sueur ». Un espace où les corps sont nus et offerts à la chaleur qui anesthésie les réflexes et formes de résistance. Les normes sont suspendues et renégociées. La sueur devient le symbole d’une forme de contamination acceptée. L’artiste puise dans les sous-cultures queer, les communautés marginalisées et les modes de vie alternatifs. Il s’oppose au statut quo et à toute forme de binarité. Il s’inscrit, prolonge et met à l’épreuve le concept du Moi-peau théorisé par Didier Anzieu, cité en préambule par les commissaires dans une forme de débordement du monstrueux. L’identité n’est plus une frontière stable mais un processus de métamorphose et une surface d’échange. N’est-ce pas Goya qui déclarait dans ses célèbres Caprichos « le sommeil de la raison engendre des montres… » La boucle est bouclée !

Pour celles et ceux qui ne pourront aller à la Biennale de Venise, elle s’invite dans l’exposition avec d’une part l’artiste kosovar Brilant Milazimi qui y représente son pays actuellement. Ua peinture qui porte les traces de la violence et du déplacement forcé et d’autre part la cinéaste Cauleen Smith déjà citée. 

L’exposition bénéficie du soutien de Fluxus Art Projects, de Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture et de l’Institut Polonais de Paris.

Avertissement préalable public sensible, comme indiqué dans le parcours. 

Passage incontournable sur la route de vos vacances…

Infos phatiques :

A fleur de peau 

MO.CO La Panacée

Kiki Smith 

Être ici maintenant, partout 

MO.CO.

Jusqu’au 11 octobre 2026

https://www.moco.art/fr/exposition