Vue de l’exposition « L’École des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière » SOL ! La biennale du territoire #. Du 31 janvier au 3 mai 2026 MO.CO. –Musée Fabre, Montpellier © Marc Domage © Adagp, Paris, 2026
Intrinsèquement liée à la Ville de Montpellier et au musée Fabre, l’École des beaux-arts n’avait jamais fait l’objet d’une exposition en tant que telle. Une première portée par Numa Hambursin, directeur de l’institution tripartite du MO.CO. qui résonne singulièrement aujourd’hui alors que de nombreuses écoles d’art françaises sont menacées comme il le souligne dans son discours inaugural. Cette traversée historique réunissant une centaine d’artistes qui se déroule entre le MO.CO. et le musée Fabre, se prolonge dans des lieux emblématiques de la ville selon le format biennale de SOL. Une chambre d’échos qui célèbre la naissance de mouvements et d’artistes fondateurs tels que Supports/Surfaces, Valentine Schlegel, Pierre Soulages, Germaine Richier, Claude Viallat…tissant rencontres et constellations sensibles au sein des parcours d’exposition et autour de nouvelles œuvres spécialement pensées par les héritiers de ces courants. L’épopée montpellieraine continue d’inspirer toute une génération d’artistes et c’est un écosystème vivant qui se voit activé et prolongé au sein des murs du musée Fabre parmi les collections d’art classique selon un partenariat inédit. Caroline Chabrand, curatrice au MO.CO. et co-commissaire avec Pauline Faure (MO.CO.) et Matthieu Fantoni (musée Fabre), revient sur la genèse de cet ambitieux projet, les commandes et cartes blanches faites aux artistes et comment cette notion de transmission s’incarne, questionne, émancipe, tandis que la Panacée se penche sur « l’esprit de l’atelier » de Djamel Tatah, artiste basé à Montpellier et magistralement exposé au musée Fabre en 2023. Elle a répondu à mes questions.
Quelle est la genèse du projet ?
L’aventure trouve son origine dans la Biennale du territoire Sol, lancée en 2021, à l’issue de la crise sanitaire. La première édition, intitulée « Un pas de côté », proposait une déambulation urbaine pensée comme un pas de côté. Une initiative marquante, dont l’impact a largement dépassé nos attentes.
Cette dynamique s’est poursuivie avec une deuxième édition consacrée au passage historique du Marquis de Sade à Montpellier et à son influence sur les artistes contemporains, sous le titre « Soleil triste ».
Pour cette nouvelle édition, le directeur Numa Hambursin a souhaité mettre à l’honneur un lieu emblématique mais encore méconnu : l’École des Beaux-Arts. Très vite, l’évidence d’un partenariat avec le musée Fabre s’est imposée, les deux institutions partageant une histoire et une destinée communes. Des échanges se sont alors engagés entre Juliette Trey, nouvelle directrice du musée Fabre, et Numa Hambursin, aboutissant à un projet commun.
Cette collaboration a constitué une opportunité de déploiement à l’échelle de la ville, les deux structures se révélant complémentaires dans leurs modes de présentation et de monstration.

Gwendoline Samidoust, Cyanomètre, installation in situ, 2026 Adagp, courtesy de l’artiste
Comment s’est organisé le séquençage entre vos deux sites ?
Le projet s’est construit à partir de champs de réflexion partagés, nourris par des savoirs mis en commun et des sensibilités distinctes. Cette diversité a naturellement conduit à un co-commissariat réunissant Pauline Faure, commissaire au MO.CO., Matthieu Fantoni, conservateur d’art ancien au musée Fabre, et moi-même, avant la nomination d’une conservatrice dédiée à l’art moderne et contemporain au musée Fabre.
Les propositions d’œuvres se sont jalonnées au fil des visites et des rencontres, tandis que Matthieu Fantoni établissait des correspondances avec les collections du musée Fabre, qu’il connaît intimement.
Très rapidement, nous avons souhaité inscrire l’exposition dans un parcours à dimension historique, en s’appuyant, dans un premier temps, sur une partie volontairement classique. De manière moins attendue, ce parcours ne débute pas au musée Fabre, comme on aurait pu l’imaginer, mais au MO.CO..
La première salle s’ouvre ainsi sur une série de portraits solennels des directeurs de l’École des Beaux-Arts, clin d’œil assumé aux galeries institutionnelles similaires que l’on retrouve à l’École de médecine de Montpellier ou dans d’autres institutions de notre territoire.

Vue de l’exposition « L’École des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière » SOL ! La biennale du territoire #. Du 31 janvier au 3 mai 2026 MO.CO. –Musée Fabre, Montpellier © Marc Domage © Adagp, Paris, 2026
Que pensez-vous des échos entre artistes contemporains et collections du musée Fabre ?
Dès lors que la possibilité d’exposer au musée Fabre a été évoquée, l’enthousiasme des artistes a été réel. Pour beaucoup, ce lieu de référence a nourri leur formation et continue d’irriguer leur pratique. Clara Rivault, notamment, revendique l’influence déterminante de La Fileuse de Houdon, une œuvre qui l’a profondément marquée durant ses années d’études et toujours à présent.
Des correspondances se sont ainsi dessinées. Les baigneurs de Gaëtan Vaguelsy, par exemple, entrent en résonance directe avec l’héritage de Courbet, une filiation assumée par l’artiste, pour qui exposer au musée Fabre représente un honneur.
Le dialogue se prolonge également avec Yoann Estevenin, dont la confrontation avec l’œuvre d’Odilon Redon suscite une émotion et une joie profondes.
L’artiste Gabrielle Manglou et Valentine Schlegel : entre hommage et citation
La démarche diffère ici, puisqu’il s’agissait d’une carte blanche accordée à l’artiste, désireuse de confronter son travail à celui de Valentine Schlegel, Frédérique Bourguet et Andrée Vilar, trois figures qui comptent profondément dans son parcours. Gabrielle a ainsi conçu une installation inédite, pensée comme un espace de résonance entre ces univers.

Gaétan Vaguelsy, Les Baigneurs huile sur lin 400 x 200cm Collection de l’artiste © Adagp, Paris 2026 Courtesy de l’artiste Photo : Gaétan Vaguelsy
Comment avez-vous construit le parcours au MO.CO. à partir de cette constellation d’artistes lié.es à l’École avec notamment Supports/Surfaces ?
À l’origine du projet figurait l’ambition de retrouver l’ensemble des diplômés de l’École depuis sa création. Une entreprise rapidement confrontée aux contraintes de temps. Nous avons alors opté pour une approche plus ludique, tout en conservant une lecture historique et chronologique, afin de mettre en lumière les grandes étapes qui ont jalonné la vie de l’institution.
Le principe de l’atelier s’est imposé comme un outil privilégié pour créer des moments de dialogue transgénérationnel, notamment autour de la question du paysage. Il paraissait ainsi naturel d’ouvrir le parcours sur les premiers directeurs et sur cette dimension fondatrice, avant d’aborder la « génération dorée » des années 1920 à 1950, avec des figures majeures telles que Pierre Soulages, Claude Viallat ou Germaine Richier. Des thématiques communes, le paysage, la rue, émergent alors et se prolongent avec les générations suivantes.
L’École apparaît ainsi comme un lieu de rencontres décisives, ayant vu naître des artistes à l’origine de mouvements majeurs, parmi lesquels Supports/Surfaces ou ABC, mais aussi des figures emblématiques comme Robert Combas, Bernard Frize ou Adelkader Benchamma. Toutefois, le choix a été fait de remonter en amont de Supports/Surfaces afin d’en éclairer les débuts.
Né en 1969, ce mouvement français interroge radicalement les fondements de la peinture. Il était dès lors essentiel de comprendre le cheminement de ses acteurs, tels que Claude Viallat ou Daniel Dezeuze, et la manière dont leurs recherches ont irrigué les générations suivantes. Cette filiation se manifeste notamment dans le dialogue établi avec des artistes comme Bruno Peinado, volontairement positionné au cœur de Supports/Surfaces, ou encore Nicolas Lebrun, diplômé en 2011, présenté aux côtés du groupe ABC fondé par Tjeerd Alkema, Vincent Bioulès et Alain Clément. Une manière d’affirmer, par la mise en espace, la permanence des influences et des transmissions générationnelles.
Certaines commandes ont été passées autour de créations à quatre mains : comment cela a-t-il- été possible ?
Très rapidement, Abdelkader Benchamma et Gilles Miquelis, anciens élèves de l’École issus de la même génération, ont exprimé le désir de pouvoir enfin travailler ensemble, un projet longtemps rêvé mais jamais concrétisé. Nous avons immédiatement répondu oui à leur proposition. Les deux artistes ont ainsi défini librement leur thématique et leur méthodologie, alternant des sessions de travail à Nice et à Montpellier.
À l’inverse, Alain Lapierre et Jimmy Richer ont engagé un dialogue artistique plus ancien, il y a deux ans et demi, autour d’un intérêt commun pour la pratique du dessin, bien que leurs approches et thématiques diffèrent. Cette collaboration leur a permis d’évoluer dans un espace de liberté propice à l’expérimentation, jusqu’à faire éclater leurs codes habituels.
Au-delà de la constellation d’œuvres et d’artistes réunis, l’exposition met ainsi en lumière un faisceau de rencontres, de retrouvailles et de complicités entre pairs.
Si la filiation initiée à l’École constitue un point de départ, elle laisse place, avec le temps, à une émancipation nourrie par les réseaux, les échanges et les trajectoires individuelles.
Pour aller à présent vers l’œuvre sonore de Ganaëlle Maury « Avoir 20 ans, en 2026 » réalisée à partir d’enregistrements sonores à l’école. Que nous disent ces témoignages ?
L’invitation qui lui a été adressée proposait à l’artiste un retour en résidence au sein de l’École. Elle a alors choisi d’aller à la rencontre d’étudiants de troisième année, même si finalement c’est un groupe plutôt féminin qui s’est constitué à l’occasion.
Ganaëlle a alors transposé une expérience menée par Marguerite Duras dans les années 1960 au sein d’une école primaire, en s’appuyant sur un protocole très simple : se tenir en retrait, intervenir le moins possible, recueillir des fragments de paroles. De cette méthode est née une forme polyphonique, restituant la diversité des trajectoires, des aspirations et des possibles.
Ce travail relève avant tout d’un geste d’attention porté à ces étudiantes, à l’intensité et à la liberté propres à cet âge où, à vingt ans, l’on choisit une école d’art. Un choix qui constitue déjà une affirmation de sensibilité à une période charnière où la difficulté réside souvent dans la recherche de regards capables de comprendre et d’accueillir cette décision.
D’autres échos sont tissés dans la ville, dans les galeries, au FRAC, selon le principe de SOL ! comment avez-vous construit le parcours ?
Nous avons souhaité prolonger l’expérience menée avec le musée Fabre à l’échelle de la ville, dans l’esprit même de la Biennale, à travers un parcours proposé aux visiteurs. Cette logique de déploiement urbain a guidé l’ensemble du projet.
Le FRAC a ainsi été sollicité autour d’un programme de performances et de concerts, un format auquel l’institution s’est montrée particulièrement réceptive. Tout au long de la manifestation, l’art vivant y occupe une place centrale, avec des artistes aux trajectoires multiples : Ava Carrère, aujourd’hui chanteuse, Bobby Brim, Pierre Peres et Mark Geffriaud, dont les pratiques croisent performance et musique.
Le cinéma Utopia s’est également associé au projet en accueillant des œuvres d’artistes devenus réalisateurs ou documentaristes, parmi lesquels Jean-Baptiste Durand, Émilie Aussel, Guilhem Causse ou Aude Chevalier-Beaumel.
Autant de lieux et de formats qui permettent de rencontrer les artistes autrement, sans que ces pratiques n’entrent en concurrence avec les œuvres exposées.
Par ailleurs, un parcours spécifique a été imaginé dans la ville en associant des galeries associatives invitées à présenter des artistes passés par l’École. Ce maillage a permis de créer des échos multiples avec les propositions du MO.CO., dans une articulation pensée comme la plus juste possible.
Si le choix a été fait d’arrêter le parcours chronologique en 2019, afin de poser des jalons, l’écosystème incarné par l’École demeure, lui, pleinement vivant et actif dans le paysage artistique local et régional.
Quels sont les défis selon vous d’une école d’art en 2026 ?
Si le directeur serait sans doute plus à même de répondre à cette question, l’école d’art apparaît selon moi, comme un véritable catalyseur de sensibilités et de formes d’expression. Aujourd’hui, l’art et les écoles qui l’enseignent offrent la possibilité de ressentir, d’interpréter et de rendre visible une manière d’habiter la société autrement.
Cette vision fait écho à une citation de Claude Viallat, reprise par Numa Hambursin lors de son discours inaugural, selon laquelle les Beaux-Arts « préparent les anticorps de la société ». Une formule qui résume avec justesse une approche incarnée et sensible de l’art, envisagé comme un moyen à la fois corporel et symbolique de percevoir, d’interroger et de représenter notre monde contemporain.
Infos pratiques :
L’École des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière
MO.CO.
Jusqu’au 3 mai 2026
Musée Fabre
Jusqu’au 3 mai 2026
Hors-les-murs
le parcours : Frac, les galeries, le cinéma UTOPIA…
la programmation
SOL, la biennale du territoire, 3e édition !
https://www.moco.art/fr/la-programmation-hors-les-murs
https://www.moco.art/fr/exposition/lecole-des-beaux-arts-de-montpellier-une-histoire-singuliere
MO.CO. Panacée
L’esprit de l’atelier : 16 artistes formés aux Beaux-Arts de Paris par Djamel Tatah
Jusqu’au 3 mai 2026




