Vue de l’exposition For One Solid Time, Wet : La piscine de l’imaginaire au Musée des Beaux-Arts Le Locle – MBAL, Suisse. ©️ MBAL – Noé Cotter
Le mot piscine suscite immédiatement un flux de conscience tumultueux entre souvenirs de vacances, hédonisme et premiers émois mais aussi menace sous-jacente, ce dont les artistes se sont toujours saisis des grandes bacchanales du XVIIIème, baigneurs de Cézanne jusqu’aux surfaces glamour californiennes ultra photogéniques. Le cinéma, la littérature regorgent aussi de ces histoires troublantes comme autant de rites de passage mais jamais aucun musée ne s’en était saisi. C’est désormais chose faite avec le MBAL (Suisse, canton de Neuchâtel) qui s’empare de cet univers avec Federica Chiocchetti et Lou Steppard, co-commissaires qui font ressurgir à partir de l’histoire du lieu et son architecture, récits et angoisses contemporaines, surfaces de projection et chaos ambiant à partir d’une sélection de peintures, vidéos, photographies, films, d’artistes suisses et internationaux. « For one solid time, wet » titre inspiré de l’autrice Laurie Colwin traduit avec justesse dans sa version anglaise, quelque chose de figé et de mouillé, d’empêché. C’est tout l’enjeu que de montrer l’envers du décor avec en guise d’ouverture un papier-mâché de l’emblématique David Hockney dont le « Bigger splash » est une signature en soi mais aussi l’installation vidéo d’Hilary Llyod « One Minute of Water », le « Déjeuner sur l’herbe » d’Alain Jacquet, la sculpture « Lap pool (Cobalt) » de Daina Mattis, le livre dépliable en piscine éphémère d’Elisabeth Tonnard…tandis que l’on repart avec un non-catalogue imperméable, illustré dans son ensemble par l’artiste londonienne Marie Stephenson, ce qui reste assez surprenant vis-à-vis des autres artistes.
A noter que l’artiste Marie-Caroline Hominal prolongera sa pièce sonore par une performance dans la piscine publique du Locle le 23 octobre, brouillant encore plus les frontières entre l’espace du musée et celui de la piscine, l’un des fils rouges du parcours. Federica Chiocchetti, directrice du MBAL de 2022 à 2026 et à présent responsable de la programmation artistique et culturelle à la Cité internationale des arts à Paris, curatrice entre autres du parcours Elles x Paris Photo en 2022, a répondu à mes questions.
Marie de la Fresnaye. A quand remonte la genèse de ce projet ?
Federica Chiocchetti. Je dirais à peu près deux ans. C’est à ce moment-là que j’ai entendu cette rumeur, à la fois assez troublante et finalement assez amusante, selon laquelle certains politiciens du Locle auraient évoqué l’idée de fermer les musées pour en faire une piscine couverte.
Très honnêtement, ça m’avait un peu choquée. Mais en même temps, ça a déclenché quelque chose chez moi : une envie de faire comme un geste un peu chamanique, cathartique, de transformer cette menace en sujet d’exposition.
Et donc, à partir de là, j’ai commencé à chercher des pistes : comment est-ce qu’on peut faire aujourd’hui une exposition sur les piscines, avec des artistes contemporains, pour vraiment explorer toutes les histoires alternatives qui se cachent derrière ? Tout l’imaginaire, les fantasmes, les contradictions, les dualismes qui sont intrinsèques à cet univers.

Vue de l’exposition For One Solid Time, Wet : La piscine de l’imaginaire au Musée des Beaux-Arts Le Locle – MBAL, Suisse. ©️ MBAL – Noé Cotter
MdF. Avec Lou Steppard, comment vous avez choisi les artistes ? Vous aviez chacune une liste ?
FC. Oui, en fait, on savait qu’on voulait vraiment réfléchir à toutes les contradictions liées aux piscines : les côtés plus sombres, les enjeux écologiques, sociaux, mais aussi tout ce qui est plus glamour, le côté privilège, luxe, etc.
Du coup, au début, on a chacune partagé nos listes, nos idées, nos références, et puis, à partir de là, on a commencé à structurer l’histoire, la narration de l’exposition. Et forcément, cette narration a aussi été un peu dictée par l’architecture du bâtiment, ce qui fonctionne finalement très bien.
MdF. Comment est suggéré ce parallèle entre l’univers du musée et celui de la piscine ?
FC. C’est Lou qui a soulevé un parallèle assez fort entre une piscine et un musée, notamment avec les vestiaires, les couloirs, les escaliers… Il y a quelque chose dans les flux, la circulation, dans la manière de traverser ces espaces, qui crée vraiment un lien.
Dans une piscine, ce sont les nageurs qui interagissent, et dans un musée, ce sont les visiteurs. C’est finalement un espace où l’ordre domine, et je trouve ça assez intéressant.
Et puis, à partir de là, on a construit différents chapitres thématiques, et on a regroupé les artistes en fonction de l’architecture du bâtiment, de la manière dont les espaces s’enchaînent et se répondent.
MdF. ll y a notamment une œuvre hybride entre livre d’artiste et installation assez fascinante : pouvez-vous nous la décrire ?
FC. L’œuvre s’intitule One Swimming Pool. C’est un livre de l’artiste Elisabeth Tonnard, qui rend hommage à Nine Swimming Pool and a Broken Glass, une œuvre d’Ed Ruscha datant de 1978. Et c’est justement pour ça que le livre n’existe qu’en neuf exemplaires.
En fait, c’est comme une piscine portable, et le livre met immédiatement le lecteur face à un dilemme : soit je le détruis pour créer la piscine, soit je décide de préserver le livre, mais en l’ayant quand même fragmenté, page par page.
Et déjà, ce geste-là est très intéressant. Et puis, pour l’installation, l’artiste nous a fourni des instructions extrêmement précises, presque obsessionnelles. Il y a quelque chose d’assez fascinant dans cette manière de penser l’œuvre jusque dans les moindres détails.

Vue de l’exposition For One Solid Time, Wet : La piscine de l’imaginaire au Musée des Beaux-Arts Le Locle – MBAL, Suisse. ©️ MBAL – Noé Cotter
MdF. Vous avez voulu renforcer ce décor en installant à côté la chaise du maître-nageur
FC. Oui c’est une idée qu’on a eu avec Lou. On s’est dit qu’un lifeguard, un maître-nageur, quelqu’un qui surveille, pouvait justement permettre de faire le lien entre les différents espaces de l’exposition.
Parce que dans la dernière salle, on parle plutôt des futurs possibles de la piscine, avec des scénarios parfois assez sombres, dystopiques, écologiques, autour de la mort, etc.
Et du coup, ça nous semblait quand même important de rappeler aussi le rôle essentiel du maître-nageur : quelqu’un qui veille à ce que les gens respectent les règles, bien sûr, mais surtout qu’ils restent en vie et qu’ils puissent profiter de ces moments qui sont quand même assez magiques.
Parce qu’être dans l’eau, il faut le dire, c’est quand même magique !

Vue de l’exposition For One Solid Time, Wet : La piscine de l’imaginaire au Musée des Beaux-Arts Le Locle – MBAL, Suisse. ©️ MBAL – Noé Cotter
MdF. Comment la place donnée à la vidéo et au son permet-elle au visiteur de vivre pleinement cette expérience ?
FC. Je pense que la piscine est un objet qui a toujours fasciné les artistes, justement pour toutes les contradictions dont on parlait mais aussi pour les couleurs, les sons, les mouvements de l’eau, cette tension entre l’immobilité de la piscine et la mobilité de l’eau dans son périmètre. Il y a pas mal de pièces vidéo dans l’exposition et une pièce sonore dans les escaliers du bâtiment. L’idée était de profiter au maximum du ‘sound leakage’ : on voulait faire circuler le son et le faire déborder d’un espace à l’autre pour créer une vraie contamination entre les œuvres et donner l’impression au public de nager d’une salle à l’autre.
MdF. Dans la vidéo de Bill Viola « The Reflecting Pool », il est question d’un épisode traumatique intime et du régime même de l’image dite en mouvement
FC. Oui, en fait, c’est un épisode assez connu lorsque l’artiste a risqué de mourir, de se noyer, quand il était petit. Une expérience assez traumatisante pour lui. Du coup, sa relation à l’eau et au danger a toujours été très forte, très présente dans son travail.
Mais je trouve qu’avec The Reflecting Pool, il transforme cette expérience traumatique en une pièce qui est assez magnifique, et même un peu ironique, assez subtile. Il y a cette espèce de contraction du temps dans le saut : le corps reste comme congelé, suspendu, alors que l’eau et tout le reste continuent à bouger.
Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, ça peut sembler être un exercice assez banal pour un artiste vidéo. Mais à l’époque où la vidéo a été réalisée, il était vraiment, avec Nam June Paik notamment, parmi les pionniers de l’art video. Donc c’est assez formidable de pouvoir montrer cette pièce.
Et puis, si on est un peu fétichiste de la pellicule, de l’image, il y a aussi quelque chose de très beau et d’envoûtant dans ces films des années 1970.
MdF. En termes de peintures, l’artiste brésilien Antonio Obá explore la mémoire invisbilisée du colonialisme et la représentation du corps noir : en quoi est-il porteur d’un récit alternatif et politique de la piscine ?
FC. C’est aussi une peinture qui capture toute une série de contradictions. Il y a de la joie, évidemment, parce que voir un enfant qui se jette dans l’eau, c’est quelque chose de joyeux et très spontané. Mais quand on regarde un peu plus attentivement les détails, on remarque déjà que son visage paraît presque adulte. On se dit qu’un enfant de cet âge ne se jetterait peut-être pas forcément comme ça dans l’eau.
Et puis, il y a aussi un certain trouble. C’est un enfant noir, et ça pose toute une question autour de l’accès au privilège de profiter d’une piscine, d’un espace de luxe, de détente. Un contraste également présent dans les peintures de Caroline Walker avec d’un côté, les personnes privilégiées qui profitent du confort, de la piscine, de la natation, du luxe et du temps libre, et de l’autre, tout le personnel qui est là pour nettoyer, entretenir les lieux et s’en occuper. Il y a donc cette opposition entre ceux qui profitent de cet espace et ceux qui permettent, finalement, que ce privilège existe.
MdF. L’on retrouve la thématique du baigneur et de la baigneuse qui traverse toute l’histoire de l’art, avec notamment la série photographique les « Swimmers » de Larry Sultan
FC. C’est vrai. Il y a toute une pléthore de nuances et de subtilités entre simplement s’immerger, rester immobile, flotter, ou au contraire nager et rentrer dans un dialogue dynamique avec l’eau.
C’est aussi ça qui m’a beaucoup intriguée : explorer le mouvement de l’eau sur le corps, dans un espace qui, lui, est très rigide, très réglementé, très contraint.
D’ailleurs, la peinture qui m’a probablement le plus inspirée, c’est Baltic de Blaise Drummond. On voit une piscine depuis l’intérieur d’une maison, mais on ne voit pas la maison. On voit cette piscine-miroir, dans laquelle se reflète la mer. Et il y a quelque chose de très fort dans ce contraste entre l’eau naturelle de la mer et l’eau artificielle, traitée, chimique de la piscine.
C’est un peu à partir de cette peinture que Lou et moi avons eu l’idée de créer, dans le livre qui n’est pas du tout un catalogue, mais plutôt un anti-catalogue, un récit de fiction, avec un dialogue imaginaire entre l’eau naturelle et l’eau de la piscine. Et ce livre est lui-même imperméable, on peut le lire dans l’eau. Il est illustré par les peintures de Mary Stephenson, qui est peintre très onirique, très proche de l’inconscient et de la mémoire.
MdF. David Hockney est l’un des temps forts du parcours avec une œuvre expérimentale peu montrée jusqu’alors : comment avez-vous obtenu ce prêt ?
FC. Il faut être honnête : au départ, on pensait à A Bigger Splash, qui fait partie des collections de la Tate, mais qui, sans grande surprise, a refusé de nous le prêter.
Du coup, on a contacté directement le studio de l’artiste, sans trop y croire. Et finalement, ils nous ont accordé le prêt, deux semaines seulement avant le décès de David Hockney, même si, évidemment, les discussions avaient commencé bien plus tôt.
Pour moi, c’est une vraie joie de pouvoir exposer David Hockney au Locle (of all places) :).. Et puis, cette œuvre permet aussi de montrer toute une période plus expérimentale de son travail, notamment autour du papier mâché. Ce n’est pas forcément une technique qu’il a beaucoup poursuivie par la suite, mais ça permet justement de rappeler que David Hockney ne se résume pas à quelques œuvres iconiques, comme celles qu’on a pu voir à la Fondation Louis Vuitton.
Infos pratiques :
For One Solid Time, Wet :
La piscine dans l’imaginaire
&
La première photographie jusqu’à preuve du contraire
Jusqu’au 21 février 2027
Musée des Beaux-arts Le Locle/ MBAL











