Vue de l’exposition « Feux de joie » Centre culturel Jean Cocteau, photo Elodie Ponsaud
Dans le cadre de la saison BOUM !, consacrée à la fête et à ses rituels, l’exposition « Feux de joie » propose une relecture du roman d’initiation de Goliarda Sapienza, L’Art de la joie, et de son héroïne Modesta, déterminée à s’affranchir de toute forme de déterminisme. L’exposition suit les différentes étapes de sa vie intime et politique dans les espaces de l’Hôtel d’Anglemont, ancien pensionnat pour jeunes filles et aujourd’hui siège du Centre culturel Jean Cocteau aux Lilas. Un espace d’isolement et de possible émancipation, réactivé par les quatorze artistes femmes réunies par les trois commissaires Marianne Derrien, Luca Avanzini et Thomas Maestro, les feux de joie représentant des rituels ancestraux de réjouissance populaires, vecteurs d’une révolte transformatrice collective.
Marie de la Fresnaye. Comment s’est fait le choix du titre ?
Luca Avanzini. Les feux de joie sont des rituels ancestraux qui marquent, dans différentes cultures, le retour du printemps après l’hiver. Allumés sur les terres agricoles lors de réjouissances populaires, leurs flammes ont une action paradoxale, à la fois destructrice et régénératrice. Le feu peut aussi être intérieur : le feu de la révolte. Construite et attisée comme un brasier, la joie devient une quête personnelle autant qu’une force transformatrice collective.
MdF. Comment avez-vous construit les séquences de ce récit ?
LA. Les chapitres de l’exposition ont été imaginés à partir de l’espace : un ancien hôtel particulier du XIXᵉ siècle, tour à tour demeure bourgeoise, internat de jeunes filles et centre culturel municipal. La dimension domestique très présente (carrelages, parquets, cheminées) et stratification historique multiple, entrent en résonance avec le roman L’Art de la joie, considéré comme une plateforme d’œuvres-histoires autour du cheminement de sa protagoniste.
MdF. Le parcours commence dès la façade du centre culturel avec une installation de l’artiste Liên Hoàng-Xuân et la documentation vidéo d’une œuvre de Maria Lai : que nous dit ce prologue ?
LA. Les grands papillons posés sur la façade invitent le public à entrer au sein d’un parcours qui fait de la transformation de soi et des autres son horizon.
L’installation de l’artiste Liên Hoàng-Xuân est accompagnée d’une œuvre vidéo documentant la performance que Maria Lai réalisa dans son village natal en Sardaigne en 1981 à partir d’une légende d’un ruban céleste, réactivé par l’artiste transformant le village en un vaste métier à tisser.
Ces deux œuvres posent le cadre de l’exposition : sur les traces de Modesta, qui se transforme sans cesse et transforme les autres, elles interrogent notre manière d’être ensemble et de choisir notre destin.

Vue de l’exposition « Feux de joie » Centre culturel Jean Cocteau, photo Elodie Ponsaud
MdF. Qu’est-ce-qui se joue dans la salle suivante, « Le vent qui emporte » ?
LA. Le vent qui emporte est à la fois celui du passé, du souvenir, et celui de l’avant, de la cavale. C’est le vent qu’incarne Modesta : un souffle qui ne s’arrête pas et ouvre toutes les portes sur son passage.
Les œuvres de Liên Hoàng-Xuân naissent d’un souvenir d’enfance : la vue des nids de cigognes construits sur les pylônes électriques le long des autoroutes de Tunis, que l’artiste parcourait l’été pour retrouver sa famille. Les oiseaux sont remplacés par de grands papillons, symboles de transformation, de voyage et de possibilités au-delà des barrières et des frontières.
Des vidéos accrochées aux pylônes montrent des femmes qui jouent avec les stéréotypes de la beauté féminine et les déjouent, écho aux panneaux publicitaires blanchis par le soleil qui rythmaient ces trajets.
Le vent transforme tout sur son passage. À la manière de Thelma & Louise, héroïnes du film de Ridley Scott (1991) fuyant la violence masculine à bord d’une décapotable, nous retrouvons les traces de Modesta dans un paysage désertique et brûlé, digne d’un film post-apocalyptique.
Stéphanie Cherpin joue elle aussi de la métamorphose, donnant à des sièges calcinés — débris d’un passé proche — la forme d’un cyborg. Rien ne semble pouvoir arrêter cette transformation : même une borne routière se métamorphose par le feu en une étrange plante carnivore (Anita Molinero).

Vue de l’exposition « Feux de joie » Centre culturel Jean Cocteau, photo Elodie Ponsaud
MdF. Dans la section suivante « Mon cœur, œil et centre », comment est suggérée l’idée d’un feu intérieur ?
LA. Hyewon Mia Lee travaille sur les récits de femmes oubliées ou effacées de l’histoire. Chuchoter une chute est une installation/architecture composée des corps de deux jeunes amantes qui, allongées au sol, se cachent sous un le linceul pour trouver un espace d’intimité dans une société où leur amour est interdit. Le titre de l’œuvre fait référence à un livre coréen qui raconte l’histoire tragique d’une femme en bute au système patriarcal. En coréen, le mot « chute » signifie à la fois tomber et décevoir ; une chute morale, souvent associée au féminisme ou à l’homosexualité.
À l’abri de toute morale, les deux corps de l’installation chuchotent, comme le font des adolescent·es au téléphone. Le visiteur ou la visiteuse peut activer un mécanisme qui fait battre un cœur et respirer des poumons de manière à suggérer leur entente. Les mots ne sont plus nécessaires : ce sont les battements de leurs cœurs et le rythme de leurs respirations qui leur permettent de communiquer secrètement.

Vue de l’exposition « Feux de joie » Centre culturel Jean Cocteau, photo Elodie Ponsaud
MdF. Dans l’alcôve, le film Adoration de Pauline Curnier Jardin a été tourné dans une prison pour femmes à Venise, un autre écho de l’enfermement des corps
LA. Après la pandémie, Pauline Curnier Jardin a réalisé un projet avec les détenues de la Casa di Reclusione Femminile della Giudecca à Venise, une prison pour femmes installée dans l’ancien monastère des Convertite, où sont détenues aujourd’hui environ 60 prisonnières. Depuis sa fondation au XVIe siècle, le monastère accueillait d’anciennes prostituées et d’autres femmes considérées comme dangereuses pour la moralité de Venise. Une salle du couvent leur servait de scène pour jouer des spectacles devant leur famille et les autorités, offrant un espace de transformation où, à la manière du carnaval, les règles monastiques étaient suspendues. Aujourd’hui dédiée aux visites, cette salle reste le lien entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. Sur demande des détenues, l’artiste a orchestré un projet collectif pour la transformer en un espace propice par ses formes et couleurs à la rencontre et à l’écoute. Suite à des ateliers d’écriture collective et de dessin autour de l’autoportrait et à une recherche sur l’histoire des lieux, le groupe a réalisé une installation permanente ainsi que la vidéo ADORATION, célébration de la vie et de la sororité dans un lieu où créer et s’exprimer devient un acte de liberté.

Agnes Geoffray Jeanne, 2025 Tirage photographique 65 x 43 cm
Courtoisie de l’artiste et de la galerie Maubert
MdF. « Contre le destin », dernier acte, se prolonge au-delà des grilles du centre d’art avec notamment le travail de Maïssane Alibrahimi et d’Agnès Geoffray
LA. Artiste franco-marocaine, Maïssane Alibrahimi réalise la sculpture en sucre Break the Sweet Sugar à partir d’une tradition du mariage marocain : le sucre constitue la dot que les belles familles offrent aux jeunes mariées. Un rituel qui renvoie à la pureté mais que l’artiste détourne. L’architecture en forme de gâteau de mariage devient soudain prison. Le 25 avril, jour du finissage, à l’aide d’aiguilles de seringue et de tuyaux de perfusion, l’artiste la fera fondre afin d’en dissoudre les symboles, provoquant son effondrement.
L’exposition se termine par le portrait photographique « Jeanne », réalisé par Agnès Geoffray — une sorte d’alter ego de Modesta. Son regard nous fixe droit dans les yeux tout en semblant dépasser les grilles du centre culturel, ancien internat pour jeunes filles : serons-nous capables, nous aussi, de faire le mur pour nous échapper vers l’horizon ? Désignées comme « déviantes », « vicieuses », « inéducables » ou « perdues », des milliers de jeunes filles ont été placées sur décision de justice dans des écoles dites « de préservation ». Ces institutions publiques carcérales pour mineures n’ont été fermées qu’en 1951. À partir des archives de ces lieux d’enfermement, Agnès Geoffray redonne corps et visages à ces « mauvaises filles », les réhabilitant comme sujets politiques de leur histoire. Face aux stratégies de surveillance et de redressement, leurs protagonistes rejouent des gestes de révolte, de dissidence et de solidarité.
Infos pratiques :
Feux de joie
Jusqu’au 25 avril 2026
Centre culturel Jean Cocteau
35 place Charles-de-Gaulle, Les Lilas
Entrée libre







