Une journée à Lille : Rires au Tripostal, Sheila Hicks au Palais des Beaux-arts et Révolution denim à La Piscine !

Raymond Hains, Matignon, 2003, Collection Frac Bretagne photo Maxime Dufour/ Lille 3000

Cap au nord autour de Lille 3000 avec « Éclats du rire » au Tripostal, Sheila Hicks « Au-delà » au Palais des Beaux-arts et le denim dans les vestiaires de la Piscine de Roubaix. 

A l’occasion des 40 ans des Frac, l’anniversaire se voulait festif et drôle au Tripostal : qu’en est-il vraiment ? La commissaire Caroline David, ancienne directrice du Frac Nord-Pas de Calais (aujourd’hui Frac Grand Large à Dunkerque) a réuni une centaine d’artistes puisés au sein des collections des 22 FRAC de l’hexagone, pour une traversée du rire volontiers conceptuelle et politique. Cela n’a rien de léger et il ne faut pas s’attendre à beaucoup de fantaisie. L’affiche choisie est ce double de l’artiste, Daniel Firman « Gravité » aux prises avec la pesanteur d’une succession d’objets inutiles.

Si les ambitions sont réelles et le parcours construit avec cohérence autour de 3 séquences : « L’artiste se met en scène », « l’art du détournement » et « l’artiste questionne le monde », les jeunes générations sont quasi absentes, alors que cela reste le propre des missions des FRAC au service de l’émergence et de la vitalité actuelle. Je parle en connaissance de cause et cela a fait l’objet de nombreux articles ici et de liens noués avec les FRAC. De même pour les artistes femmes qui sont au nombre de 13, si j’ai bien compté. Un déséquilibre flagrant. 

Présence Panchounette, Dwarf ! Dwarf ! (II), 1989 Collection Frac Pays de la Loire photo Maxime Dufour/ Lille 3000

En préambule le collectif Présence Panchounette avec Dwarf ! Dwarf !, ce nain de jardin devenu monumental qui déplace le regard sous le registre de l’humour. Puis l’on percute dans la toile de Jean Hélion « Le peintre piétiné par son modèle » autre désacralisation, tandis que Jacques Lizène joue avec l’absurde ou Pierrick Sorin bricole dans un aquarium un Sisyphe en prise avec ses lourdeurs. Au féminin, nous avons Esther Ferrer qui vomit des pièces d’or ou ORLAN qui distribue des « baisers de l’artiste » moyennant 5 Frs lors de la FIAC de 1977, dans une esthétique judéo-chrétienne de la mère et sainte nourricière. 

Marthe Wilson, Mona/Marcel/Marge, 2014, Collection Frac Sud, Cité de l’art contemporain photo Maxime Dufour/Lille 3000

Robert Filliou avec son balai, son sceau et sa serpillière « La Joconde est dans l’escalier » qui entremêle des références à Duchamp et Léonard de Vinci pour mieux faire descendre ce chef d’œuvre de son piédestal. L’artiste hongrois Endre Tót à travers ses messages décalés dans l’espace public « I’m nowhere » « I’m waiting for nobody » très sobres et impactants, propose une forme de résistance poétique. Sans oublier Ben, l’indispensable trublion des années Fluxus.

Endre Tót, « I’m waiting for Nobody » de la série Hopes in the nothing, 1980, photo Maxime Dufour/Lille 3000

Ce que nous dit ce premier tour de piste et ce qui suit dans les 2 étages est une concentration sur des signatures très établies telles que : Alain Séchas, François Morellet, Philippe Ramette, General Idea… et les années 1960 à 1990, moyennant quelques exceptions avec peu d’installations, d’œuvres vidéo issues du web ou des réseaux sociaux, de l’IA… Accompagnée d’une jeune adulte pendant ma visite, elle n’est pas réellement convaincue. Si l’exposition rate sa cible, ce n’est pas le cas du Hors-Série de Beaux-arts magazine qui offre un éclairage complémentaire et ouvre les perspectives avec notamment la contribution d’Alexia Guggémos, à l’origine du Musée du sourire (en ligne mais actuellement exposé à la Mairie du 17ème, Paris).

Sheila Hicks, exposition Au-delà (vue de l’atrium du Palais des Beaux-Arts de Lille), 2026 © maxime dufour photographies ©ADAGP Paris 2026

Nous retrouvons une forme de fraîcheur au Palais des Beaux-arts sous la magie de l’artiste américaine établie en France, Sheila Hicks. Si l’artiste a déjà investi des lieux prestigieux français tels que : Versailles, le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo, Chaumont-sur-Loire… elle livre avec « Au-delà » une réponse magistrale aux prestigieuses collections de ce musée, le 2ème de France.  Les deux commissaires, Juliette Singer, directrice du Palais des Beaux-arts et Julia Garimorth, conservatrice au musée d’art moderne de Paris qui avait accueilli l’artiste ont su de concert imaginer un parcours à la croisée de la sculpture et de la peinture dans une déclinaison d’une suite de solutions formelle et expérimentales, de cérémoniels proches ou lointains, les nombreux voyages de l’artiste et rencontres avec des tisserand.es au Mexique, en Inde, au Maroc nourrissant sa pratique. Un voyage que l’on commence avec l’œuvre en guise de seuil « Au-delà » constituée de cordes blanches et suspendue et qui ouvre sur l’installation monumentale conçue pour l’Atrium, sorte de manifeste et d’écho avec le passé industriel de Lille et ses environs. Jouant sur des phénomènes de contraste chromatique et de rythme, la perception du regardeur est fortement engagée, que l’on se place en dessous de l’œuvre ou au-dessus sur les balcons supérieurs. En réponse à l’Expressionnisme abstrait qui domine à son époque avec des artistes tels que De Kooning, Rothko qu’elle fréquente à Yale, de même que Josef Albers, elle élabore sa propre conception de l’œuvre faisant de l’assemblage des fils sa matière première entre torsion, entrelacement, torsades…   Une synesthésie en mouvement. 

Affiche de l’exposition Musée de la Piscine

La Piscine de Roubaix propose une grande exposition sur l’anarchie, « Ni Dieu, ni Maître ! » sujet de circonstance on pourrait dire, qui bien que très pertinente n’est pas l’objet de cette chronique. Penchons-nous sur « Révolution denim », un sujet qui peut vite devenir politique comme on le découvre au fil des séquences en lien avec le passé de Roubaix.  Jamais un vêtement n’aura autant cristallisé de projections, d’attentes, de fantasmes…sur fond de cinéma et de culture visuelle émancipée. Une approche sociétale et populaire qui a accompagné l’évolution des mœurs jusqu’à faire son entrée dans la haute couture. 

Si son origine remonte à Nîmes, sa naissance se fait en Californie au moment de la ruée vers l’or en 1853 sous l’impulsion d’un commerçant allemand Lévi Strauss. Puis c’est la vague des cow-boys et de tout l’imaginaire de la Conquête de l’Ouest qui déferle, incarnée par des acteurs comme James Dean ou Marlon Brando (Un tramway nommé désir). L’on assiste à une appropriation progressive du jeans que ce soit par la contre-culture et les jeunes générations de créateurs. Parmi les pièces emblématiques Jean-Paul Gauthier, Kenzo, Chanel, Marithé + François Girbaud, Élisabeth de Senneville… mais aussi la relève avec l’ESMOD de Roubaix et de jeunes créatrices comme : Julia Kechkeguian, Régina Pagnon, Anaële Watrin, Solange Ibled, Laurine Stocker et Amélie Tassart, Prix Coup de Cœur La Piscine x ESMOD 2026 qui présente en ouverture du parcours une combinaison de denim enduit de cire d’abeille.

Une visite s’impose !

Infos pratiques :

Éclats du rire

Le Tripostal 

www.lille3000.com

Sheila Hicks

Au-delà 

https://pba.lille.fr/Agenda/Sheila-Hicks-Au-dela2

Révolution denim

La Piscine (Roubaix)

https://www.roubaix-lapiscine.com/exposition/revolution-denim