Anvers, Snijders & Rockoxhuis : Catharina et Jan van Hemessen, père et fille 

Catharina van Hemessen, Autoportrait au chevalet, 1548 Bâle, Kunstmuseum photo Martin P Bühler

Catharina van Hemessen (1528 – après 1566) réalise à l’âge de 20 ans le premier autoportrait au chevalet connu dans l’histoire de l’art. Une affirmation de soi peu commune à son époque pour une femme. Datant de 1548 et signé, autre rareté, il est l’un des joyaux de l’exposition du Snijders & Rockoxhuis museum (Anvers) dédiée à Jan Sanders van Hemessen et sa fille dans l’ancienne demeure du bourgmestre Nicolaas Rockox, un écrin de choix dans le quartier de la nouvelle Bourse d’Anvers ce qui coïncide avec la prospérité de cet atelier de la Renaissance flamande. Maarten Bassens, conservateur à la Maison Snijders&Rockoxhuis et commissaire, a obtenu des prêts majeurs en provenance de 24 collections internationales et ce, malgré la grande fragilité des huiles sur panneau de bois. Une collaboration avec la National Gallery de Londres et le Bowes Museum (GB) offre à l’exposition une itinérance. Des recherches à la fois biographiques et techniques menées par un comité d’experts à cette occasion ont permis de nouvelles attributions, Catharina ne se limitant pas à des scènes de petit format et participant de manière décisive à la vie de l’atelier. Une contribution qui a longtemps été invisibilisée pour les jeunes filles au profit d’un frère ou d’un père, les archives étant souvent parcellaires voire inexistantes. C’est tout l’enjeu de l’exposition qui donne à voir 10 œuvres de Catharina, sur la trentaine au total, même si le titre choisi « van Hemessen & Father » ne lui rend pas directement hommage à mon sens.

Jan van Hemessen, Portrait de jeune fille, la Peseuse d’or, v 1528-29 Berlin SMB, Gemäldegalerie photo Christoph Schmidt

De plus l’illustration du catalogue et des supports de communication « Portrait de jeune femme, La peseuse d’or » toile conservée à la Gemäldegalerie (Berlin) est de son père. Derrière les couleurs somptueuses, la richesse de sa mise et le luxe de cette demeure patricienne, l’adresse que cette femme tend au regardeur avec ce regard décidé cache une dimension morale autour de l’avarice, selon la tradition des Vanités. C’est encore plus prégnant avec l’un des joyaux du Palais des Beaux-arts de Lille, l’Ange aux ailes de papillon et au crâne, assez mystérieux dans son interprétation du memento mori, le long ruban, phylactère, insistant sur le caractère dérisoire de la force physique (les muscles saillants de l’Ange) et des richesses, tandis que le papillon de nuit symbolise la renaissance, l’immortalité de l’âme. 

Jan van Hemessen, Vanité, v 1540-43 Lille, Palais des Beaux-Arts, GrandPalaisRmn, photo Stéphane Maréchalle

Parmi les découvertes et perspectives offertes par l’exposition un « Saint Jérôme » en provenance d’une collection particulière datant de 1548 et considéré comme disparu, réapparait, en dialogue avec une autre version celle du Palazzo Rosso de Gênes. Jan van Hemessen est captivé par cette figure du Saint qu’il transpose dans une version allégorique de la nature morte, multipliant les symboles de dévotion et les attributs : le crâne, le lion, les livres, tout soulignant par des raccourcis anatomiques, sa musculature puissante. Une approche qui se détache du vieillard souvent émacié de l’iconographie traditionnelle. 

Jan van Hemessen & Pieter Aertsen, Le Jugement dernier avec les portraits des donateurs Adriaen Rockox & Catharina van Overhoff v 1540-45

Anvers, Eglise Saint-Jacques photo UGent, GICAS, Maximiliaan Martens

Autre réévaluation autour du triptyque du « Jugement dernier » commandé par Adriaen Rockox et son épouse Catharina van Overhoff pour leur chapelle funéraire de l’église Saint-Jacques, tout proche de la Maison Snijders&Rockoxhuis et dans laquelle Catharina épouse en 1554 Christian de Morien, organiste auprès de Marie de Hongrie, ce qui va d’ailleurs nuire à sa carrière le couple devant suivre la souveraine en Espagne. Selon le style du Maître, les figures ont une vigueur toute héroïque avec ces corps athlétiques inspirés de Michel Ange, tandis que les donateurs représentés avec leurs nombreux enfants affirment leur statut et prestige. Une nouvelle approche permet de redonner toute sa place au jeune Pieter Aertsen tandis que plusieurs parties du triptyque (personnages d’arrière-plan) peuvent être attribuées à Catharina d’après les comparaisons stylistiques engagées. Cela est également vrai pour « Le Christ chassant les marchands du Temple », exceptionnel tableau conservé au musée des Beaux-Arts de Nancy, au style presque maniériste. La contribution de Catharina peut être également soulignée à propos du magistral « Christ et la femme adultère » de la Fondation Phoebus (Anvers).

Catharina van Hemessen, Repos pendant la fuite en Egypte, v 1555, La Haye, Mauristhuis ( prêt longue durée d’une collection particulière) photo Michiel Elsevier Stockmans

Autant de sujets religieux auxquels Catharina ose s’attaquer comme avec le fascinant « Repos pendant la fuite en Égypte » qu’elle signe et dont l’analyse aux Rayons X a révélé la présence d’une figure agenouillée sur le côté.  Egalement « Le Chemin de Croix avec Sainte Véronique », d’une grande densité, et dont la signature atteste de sa propre contribution à la tradition Gothique comme le souligne Maarten dans le précieux catalogue qui accompagne l’exposition. 

Dans la « Lamentation du Christ » (Snijders&Rockoxhuis) non signée, l’on retrouve des composantes de son art du portrait avec l’usage de touches de peinture blanche pour le rendu de la carnation, le traitement des cheveux d’une grande sophistication, de même pour les mains et les doigts d’une grande finesse et le dessin préparatoire des paupières, ajoutant une grande expressivité individuelle, comme le révèle les images infrarouge. 

Il est important de souligner que si parmi les 7 enfants de Jan, 4 sont artistes, Catharina même si elle reçoit la même éducation artistique ne peut pas, étant donné son genre, faire le voyage en Italie ni s’inscrire à la Guide de Saint Luc dont son père est le doyen. Malgré tout cela lui laisse une relative liberté par rapport au style attendu de l’atelier. Si elle s’inspire des portraits féminins de son père, comme « La joueuse de luth » (Berlin,Gemäldegalerie), elle en livre sa propre version avec « Christiana van Hemessen at the Virginal », (Cologne, musée des Beaux-arts), sa sœur, dont la ressemblance avec son autoportrait au chevalet est frappante. Ils sont peints la même année, 1548, au début de sa carrière. Son usage de fonds unis verts et de l’ombre portée lui permet de créer une illusion de profondeur comme dans « Portrait d’une femme » (the Bowes Museum) ou « Portrait d’une femme avec un chien » (Anvers, Snijders & Rockoxhuis) prodigieux dans son exécution : la richesse des vêtements, les mains en mouvement, le chien de salon paré d’un petit collier.

De même avec le « Portrait d’homme » de la National Gallery de Londres dont le fond vert a été altéré. La pose et l’attitude de ce noble fortuné sont révélés par les détails des textures et l’opulence des vêtements, caractéristiques du style de Catharina.  De plus avec la mention : « Catharina, fille de Jan Sanders van Hemessen, a peint ceci. 1552 », elle s’inscrit dans la filiation de son père tout en affirmant sa propre marque de fabrique. 

Si Catharina connait un réel succès de son vivant, souligne Maarten et est mentionnée par l’historien Giorgio Vasari dans son ouvrage de référence « les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes », des mystères demeurent. L’exposition s’inscrit dans la démarche du MSK de Gand avec « Inoubliables, Femmes artistes d’Anvers à Amsterdam entre 1600 et 1750 » autour d’une réécriture de l’histoire de l’art. Cet éclairage nouveau mené comme une véritable enquête nous plonge au cœur de la dynamique d’un atelier de l’âge d’or anversois et de ses réseaux puissants dont les procédés posent les jalons d’une industrie en devenir posant les jalons de la mondialisation.

Une visite s’impose au cœur de cette résidence qui a conservé tout son charme et esprit d’origine autour des fabuleuses collections de Nicolaas Rockox. La visite se prolonge dans la cour intérieure de style Renaissance et l’évocation du jardin du bourgmestre et mécène, grand amateur de botanique. 

Catalogue Van Hemessen & Père 256 pages, prix 39,99 euros, éditions Lannoo/Racine

Infos pratiques :

Van Hemessen & Père

L’atelier anversois de Jan et Catharina van Hemessen

Jusqu’au 31 janvier 2027 

Après la présentation à Anvers, l’exposition Catharina van Hemessen sera visible à la National Gallery, Londres, du 4 mars au 30 mai 2027.

Billetterie :

https://snijdersenrockoxhuis.recreatex.be/Exhibitions/Overview

https://www.snijdersrockoxhuis.be/fr/agenda/exhibitions/exposition-actuellement

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