Vue de l’exposition Jenny Montigny, MSK Gand photo Martin Corlazzoli
L’artiste impressionniste flamande et francophone Jenny Montigny (Gand 1875-Deurle 1937) est mise en valeur par le Musée des Beaux-Arts de Gand, MSK, dans une lumineuse exposition inédite sous le commissariat de Marjan Sterckx et Johan De Smet qui lui redonne toute sa place, étant souvent rattachée à la figure d’Emile Claus, son professeur et mentor. C’est lors d’une visite au musée de Gand que la jeune femme a une révélation face aux Patineurs de Claus, ses liens avec le musée se prolongeant ensuite tout au long de sa carrière. L’artiste trouve sa source d’inspiration proche d’elle, depuis son cottage et son jardin de Deurle, au bord de la Lys, correspondant au développement du pleinairisme belge, jusqu’à connaitre pendant la guerre, Londres, ses parcs mais aussi ses hôpitaux pleins de soldats blessés, ce qui ouvre la voie à une pratique du clair-obscur dans une veine réaliste servie par le dessin et l’estampe, notamment eaux-fortes . Marjan Sterckx revient sur les avancées permises par cet ambitieux projet et les facteurs qui ont encouragé la redécouverte de cette artiste restée célibataire, même si beaucoup de sources ont malheureusement disparu, la plupart des œuvres réunies étant de provenance privée. Elle a répondu à mes questions.
Vue de l’exposition Jenny Montigny, MSK Gand photo Martin Corlazzoli
Marie de La Fresnaye. En quoi la vie et le parcours de Jenny Montini sont-ils liés à Gand ?
Marjan Sterckx. Jenny Montigny est née à Gand et y a vécu jusqu’à l’âge de 28 ans, dans la maison familiale où elle habitait avec ses parents. Cette maison existe toujours et se trouve tout près de mon bureau, ici, dans la Sint-Pietersnieuwstraat.
C’est donc dans ce paysage urbain gantois qu’elle a grandi et qu’elle a passé sa jeunesse, notamment ses années d’école. À partir de l’âge de 18 ans, elle commence à suivre les cours d’Émile Claus, qui habite à Astene, non loin de Gand. Pour s’y rendre, elle doit marcher quelques minutes jusqu’à la gare de Gand-Sud, une gare qui n’existe plus aujourd’hui, puis prendre le train en direction d’Astene. C’est là qu’elle apprend la peinture en plein air auprès d’Émile Claus.
Elle fait ses débuts à Gand, lors du Salon triennal de 1902, qui se tient dans ce même musée où nous sommes aujourd’hui et où se déroule l’exposition. Quelques années plus tard, en 1913, Gand accueille une grande Exposition universelle. Jenny Montigny y présente alors l’une de ses œuvres majeures, Les Bégonias. Le tableau est acquis peu après par la Ville de Gand, qui en fait don au Musée des Beaux-Arts.
On voit donc à quel point Gand occupe une place importante dans le parcours de Jenny Montigny, même si, paradoxalement, elle a relativement peu représenté la ville en tant que telle dans ses peintures.
Vue de l’exposition Jenny Montigny, MSK Gand photo Martin Corlazzoli
MdF. Quels sont ses liens avec Emile Claus et pourquoi il convient de ne pas se limiter à cet angle ?
MS. Émile Claus a évidemment joué un rôle important dans la vie et dans la formation artistique de Jenny Montigny, même si nous ne souhaitons pas pour autant trop insister sur cette influence.
Tout commence lorsqu’elle a 16 ans. En visitant le Salon de Gand, elle y découvre une peinture d’Émile Claus, Les Patineurs. Selon la légende, cette œuvre l’impressionne profondément et lui donne envie de devenir peintre et de suivre les cours de ce maître. À l’âge de 18 ans, elle parvient effectivement à intégrer son enseignement. Elle y côtoie d’autres artistes, parmi lesquelles Anna De Weert, Yvonne Serruys et Marie-Antoinette Marcotte, mais aussi plusieurs artistes masculins.
Émile Claus joue donc un rôle important dans sa formation. D’ailleurs, à ses débuts, les critiques soulignent souvent la proximité entre sa peinture et celle de son maître. Mais assez rapidement, et déjà avant la Première Guerre mondiale, les commentaires évoluent. Les critiques reconnaissent qu’elle développe progressivement un langage artistique qui lui est propre, qu’elle trouve ses propres sujets et que sa peinture s’éloigne du style de Claus. Elle affirme ainsi peu à peu sa personnalité artistique.
Sur le plan personnel, Émile Claus reste également une figure importante tout au long de sa vie. Lorsque Jenny Montigny quitte Gand pour s’installer à Deurle, elle se rapproche de lui. Claus est alors marié à Charlotte Dufaux, mais les deux artistes entretiennent une amitié très forte. Ils se fréquentent régulièrement et restent en contact au fil des années, y compris pendant la Première Guerre mondiale, lorsqu’ils se retrouvent à Londres.
Il est donc évident qu’Émile Claus a compté pour Jenny Montigny, tant sur le plan artistique que personnel. On a beaucoup spéculé sur la nature de leur relation, notamment sur l’éventualité d’une histoire amoureuse. Mais, en l’absence de preuves, nous préférons rester prudents et ne pas avancer d’hypothèses.
Nous savons que cette histoire intrigue le public et les journalistes, mais nous ne souhaitons pas faire de leur relation personnelle le centre de l’attention. Après tout, lorsqu’on parle d’artistes masculins, on ne réduit pas leur parcours à leurs histoires sentimentales. Il nous semble donc important d’adopter la même approche pour Jenny Montigny.
Ce qui compte avant tout, c’est son œuvre : le fait qu’elle ait développé son propre style, qu’elle ait trouvé ses propres sujets et qu’elle se soit affirmée comme artiste à part entière. La proximité entre elle et Émile Claus est indéniable, tout comme l’importance qu’il a eue dans sa vie. Mais savoir s’il s’agissait d’une amitié très profonde ou de quelque chose de plus relève de leur vie privée. Et, finalement, cela n’est pas indispensable pour comprendre et apprécier la peinture de Jenny Montigny.
Vue de l’exposition Jenny Montigny, MSK Gand photo Martin Corlazzoli
MdF. Comment La Lys devient-elle un motif de prédilection autour des loisirs qui se développent ? Encourage-elle son goût pour le pleinairisme ?
MS. Si l’on reprend la chronologie, Jenny Montigny commence à suivre les cours de peinture en plein air auprès d’Émile Claus à Astene dès les années 1890. C’est une pratique que Claus encourage auprès de nombreux artistes.
Cette approche prend encore davantage d’importance lorsqu’elle s’installe à Deurle, dans une maison située au cœur du village, dont le jardin donne directement sur la Lys. Lorsque des amis ou des membres de sa famille viennent lui rendre visite, c’est souvent au bord de la rivière qu’ils se retrouvent.
À cette époque, de plus en plus de citadins, notamment des habitants de Gand, viennent chercher auprès de la Lys le calme et la tranquillité de la nature.
La rivière et ses abords deviennent ainsi un sujet à part entière dans sa peinture. Mais, au fond, Jenny Montigny peint avant tout ce qu’elle voit autour d’elle, comme elle le fait pour la plupart de ses œuvres. Tout comme pour ses tableaux représentant des femmes de la bourgeoisie ou des enfants, elle s’inspire très probablement de personnes qu’elle connaît et qu’elle côtoie au quotidien, notamment de celles qui se sont installées à proximité de sa maison.
MdF. A Londres pendant la guerre, changement de style avec les croquis sur le vif de soldates blessés en convalescence : qu’est ce qui explique cette évolution ?
MS. En réalité, cette période ne représente pas un véritable changement dans son œuvre, même si elle peut donner cette impression. Car, au fond, Jenny Montigny continue à peindre ce qui l’entoure.
Dans cette période londonienne, on distingue deux grands ensembles de sujets.
D’une part, elle représente les parcs de Londres, notamment Hyde Park et Battersea Park, avec leurs femmes et leurs enfants qui se reposent, se promènent, flânent ou assistent à des concerts. C’est la vie quotidienne qui continue, malgré tout, malgré la guerre.
D’autre part, elle se rend dans les hôpitaux, notamment au King Albert’s Hospitals, où sont soignés des soldats belges blessés. Nous ne savons pas encore exactement comment elle a pu y accéder, mais c’est probablement grâce à ses relations et à son réseau qu’elle obtient l’autorisation d’entrer dans cet hôpital et d’y dessiner. Là encore, elle représente simplement ce qu’elle voit : des soldats blessés en train de recevoir des soins.
Ce qui est particulièrement intéressant dans ces dessins, c’est la manière dont elle représente les corps masculins, parfois partiellement dénudés, avec des membres exposés. C’est une partie assez singulière de son œuvre, car, en dehors de cette période, elle représente très rarement des hommes.
La guerre lui donne donc l’occasion d’observer et de dessiner des sujets auxquels elle n’avait guère été confrontée auparavant. Elle les représente avec beaucoup de réalisme, en travaillant notamment les contrastes et les effets de clair-obscur, qui donnent à ces dessins une intensité particulière.
On pourrait penser que cette maîtrise du clair-obscur constitue une nouveauté dans son travail londonien. Mais lorsqu’on regarde ses dessins de jeunesse, réalisés à l’époque où elle vivait encore à Gand, on constate que ces contrastes sont déjà présents. Nous en montrons d’ailleurs plusieurs très beaux exemples dans l’exposition. Cette approche n’est donc pas entièrement nouvelle : elle s’inscrit dans une recherche qu’elle avait déjà engagée bien plus tôt.
En revanche, Londres marque une véritable nouveauté sur un autre plan : c’est à cette période qu’elle commence à expérimenter l’eau-forte, une technique de gravure qu’elle découvre et développe alors.
Vue de l’exposition Jenny Montigny, MSK Gand photo Martin Corlazzoli
MdF. Qu’est-ce qui a permis la redécouverte de cette artiste, pourtant reconnue de son vivant, mais progressivement tombée dans l’oubli ?
MS. C’est malheureusement un peu le sort de nombreuses artistes, femmes et hommes, sans enfant et resté.es célibataires : après leur mort, elles ils, tombent progressivement dans l’oubli.
Dans le cas de Jenny Montigny, heureusement, une descendante de sa famille, l’arrière-petite fille de sa sœur Yvonne Montigny, a conservé plusieurs de ses œuvres, mais aussi des documents et des albums photographiques. Cette conservation a été extrêmement précieuse pour notre travail.
Un autre élément important a été la création d’un site internet consacré à l’artiste par Mieke Ackx et Johan Cauwels, qui ont également collaboré à cette exposition. Mieke Ackx, historienne de l’art, s’est passionnée pour l’œuvre, l’histoire et la personnalité de Jenny Montigny. Avec Johan Cauwels, ancien journaliste, elle a imaginé ce projet de site internet, qui a suscité un vif intérêt auprès de nombreux collectionneurs privés. Plusieurs d’entre eux ont alors pris contact avec eux.
Il y a trois ans, à l’occasion de l’exposition que j’avais consacrée à Yvonne Serruys, Mieke et Johan sont venus me voir pour me proposer de leur aider à réaliser un projet similaire autour de Jenny Montigny. C’est ainsi que nous avons commencé à travailler ensemble et à mener des recherches pour retrouver les œuvres de l’artiste, aujourd’hui dispersées dans de nombreuses collections.
Ce travail a été considérable : environ 95 % des œuvres présentées dans l’exposition proviennent de collections privées. Cela nous a aussi réservé de belles surprises, avec la découverte d’œuvres que nous ne connaissions pas encore. D’autres, malheureusement, restent introuvables.
Parallèlement à cette recherche des œuvres, nous avons également essayé de rassembler des documents et des sources qui nous permettraient de mieux connaître l’artiste. Et c’est là que les choses se compliquent un peu : Jenny Montigny a laissé très peu de documents écrits de sa propre main.
C’est d’autant plus regrettable que, dans son testament, elle avait expressément demandé que soient conservées ses lettres avec Émile Claus ainsi que sa correspondance avec Yvonne Serruys. Malheureusement, nous n’avons pas encore réussi à retrouver ces lettres, sans doute perdues ou détruites.
C’est vraiment dommage, car ces documents auraient pu nous donner accès à sa voix. Nous disposons finalement de très peu de témoignages directs de sa part.
Enfin, un autre élément précieux pour notre recherche est que la maison Villa Rustoord où elle a vécu et réalisé une majeure partie de son oeuvre existe toujours aujourd’hui. Elle constitue aussi, une sorte de témoignage matériel de sa vie et nous permet de la connaitre davantage dans son quotidien.
Catalogue sous la direction scientifique de Dr. Johan De Smet et Prof. Dr. Marjan Sterckx, assistés de Mieke Ackx et Johan Cauwels
(disponible à la librairie boutique du musée)
Infos pratiques :
Jenny Montigny
MSK,
Musée des Beaux-Arts de Gand
Jusqu’au 10 janvier 2027
Tickets
Tarif plein 19 euros
Riverains 13,50 euros
Fernand Scribedreef, 1, Gand
https://www.mskgent.be/fr/expositions/jenny-montigny
Organiser votre séjour :
https://www.visitflanders.com/fr
Trajet :
Eurostar Paris/Bruxelles/
SNCB Gand
