Vue de l’exposition Amelie Bertrand, Neon Club, Musée de Valence 2026 © Aurélien Mole. Courtesy Semiose, Paris
L’artiste Amélie Bertrand déploie au musée de Valence une proposition singulière avec Neon Club sous le prisme du retournement, de l’artifice, de la distorsion, du leurre. A partir d’une relecture des collections paysagères du lieu et de son architecture, elle déroule des « folies » qui regardent du côté d’Hubert Robert, l’un des ténors du musée, engageant une mise en abyme du regard et de la perception. Le visiteur est invité à pénétrer dans les arcanes de sa psyché et de ses décors volontiers psychédéliques entre vagues, marguerites, nymphéas mais aussi grillage, mur, parpaing… au rythme saturé d’un mystérieux dance floor dont les protagonistes sont absents. Ingrid Jurzak, directrice du musée, à l’origine de cette invitation qui confirme la place donnée aux artistes contemporains au sein du projet de Valence (Jaume Plensa, Hervé di Rosa…), revient sur ses liens avec la galerie Semiose qui représente l’artiste et les partis pris qui l’ont guidée. Après plusieurs années passées au MAC VAL dans la sphère contemporaine, Ingrid Jurzak nous détaille la vision qui l’anime pour ce musée en région, les enjeux en matière de synergies locales, de politique d’acquisition de la collection, de programmation et du visitorat qui s’est fortement élargi à l’occasion de l’exposition récente « Hubert Robert & Fragonard. Le sentiment de la nature », devenue un cas d’école. Elle a répondu à mes questions.
Marie de la Fresnaye. A quand remonte le projet, l’invitation à Amélie Bertrand et vos liens avec la galerie Semiose ?
Ingrid Jurzak. Dès ma prise de poste à la direction du musée, alors que je réfléchissais à la programmation à venir, un certain nombre d’idées me traversaient l’esprit. Je crois que dès septembre 2023, lors d’un échange avec Benoît Porcher, directeur de la galerie Semiose, j’ai évoqué le nom d’Amélie Bertrand, dont je connaissais déjà le travail, considérant qu’elle pourrait tout à fait faire partie des artistes àprésenter dans ce lieu.
À ce stade, il s’agissait vraiment d’un premier brainstorming. L’invitation de principe que j’ai adressée à la galerie Semiose, ainsi qu’à Amélie Bertrand, remonte à la fin de l’année 2023, ou au début de l’année 2024. Pour autant, nous n’avions pas encore de calendrier de programmation très précis. J’imaginais plutôt un projet pour 2025, mais d’autres projets importants et assez lourds à mettre en œuvre mobilisaient alors le musée de Valence, notamment l’exposition L’Art déco des régions. Modernités méconnues, de notre côté, et Amélie Bertrand, de son côté, devait aussi réaliser une monographie avec la galerie Semiose.
Finalement, nous avons calé ce projet pour la deuxième partie de la saison 2026 et le début de l’année 2027.
Nous travaillons véritablement à la conception de l’exposition depuis la fin de l’année 2024. Amélie Bertrand est notamment venue visiter les lieux afin que nous puissions réfléchir ensemble à l’implantation de l’exposition et à la manière d’investir l’espace. Les salles d’exposition temporaire étaient l’une des possibilités mais nous aurions tout aussi bien pu envisager d’autres espaces au sein du musée.
En mai 2025, alors que nous étions en train de démonter l’exposition de Jaume Plensa, nous avons finalement arrêté notre choix sur les deux niveaux de la salle d’exposition temporaire.
En ce qui concerne mes liens avec la galerie Semiose, c’est assez simple à expliquer. C’est une galerie que je connais depuis très longtemps, presque depuis toujours, en fait. J’ai vu la galerie ouvrir son premier espace parisien, rue des Montibœufs, dans le 20e arrondissement, en 2007. Depuis, j’ai toujours suivi son actualité, d’abord rue Chapon, puis aujourd’hui rue Quincampoix.
J’ai ainsi pu suivre son parcours et celui des artistes qu’elle représente, certains depuis les débuts, d’autres ayant depuis quitté l’aventure. Je me souviens notamment de la toute première exposition, consacrée à Sébastien Gouju, puis, peu de temps après, de celle de Laurent Proux, qui est toujours représenté par la galerie. Il y a eu aussi la très belle exposition de Piero Gilardi.
C’est également par l’intermédiaire de Semiose que j’ai découvert Amélie Bertrand, à l’occasion d’une première exposition dans le 20e arrondissement, puis d’une deuxième, rue Chapon.
C’est donc une découverte qui s’est faite au fil du temps, à travers l’activité et la programmation d’une galerie. Et je trouve que c’est important de le souligner.

Vue de l’exposition Amelie Bertrand, Neon Club, Musée de Valence 2026 © Aurélien Mole. Courtesy Semiose, Paris
En quoi Neon Club est-il une réponse, un écho aux collections du musée, en matière de paysage notamment ?
En réalité, c’est plutôt dans le sens inverse que les choses se sont passées. Le champ des possibles était assez vaste en matière d’invitations d’artistes issus de la scène contemporaine. Mais le musée de Valence possède un axe paysager très fort, qui guide ses orientations en matière d’acquisition, d’accrochage et, plus largement, le parcours muséographique tel qu’il a été pensé pour la réouverture du musée en 2013.
Il me semblait donc important de trouver un ou une artiste dont le travail puisse entrer en résonance avec cette question du paysage. Et c’est vrai que le nom d’Amélie Bertrand s’est assez naturellement imposé. Amélie fait de la peinture, et le musée de Valence est, pour sa partie artistique en tout cas, un musée profondément pictural. Elle s’intéresse également aux questions de décor et de paysage, qui sont deux notions très présentes dans notre musée. Notre fil conducteur, c’est le paysage, mais aussi le décor, puisque nous conservons également d’importantes collections d’arts décoratifs dont des décors muraux avec les papiers peints de la manufacture Joseph Dufour.
C’est donc cette synergie entre les notions explorées par Amélie Bertrand et ce que nous conservons et souhaitons valoriser au musée qui rendait son nom assez évident.
Il n’y a pas eu, à proprement parler, de commande passée à Amélie Bertrand, c’est elle qui s’est emparée du musée, de ses collections et de son architecture, pour en faire une sorte de terreau à partir duquel faire émerger de nouveaux motifs. Je pense, même si je ne suis pas à sa place et qu’elle en parlerait sans doute mieux que moi, que les artistes ont aussi besoin de ce type d’invitations pour mettre leur pratique à l’épreuve, la faire évoluer et explorer des territoires qui ne leur étaient pas encore familiers. Même si, bien souvent, ces pistes sont déjà présentes en germe dans leur esprit ou, dans le cas d’Amélie Bertrand, dans son ordinateur.

Vue de l’exposition Amelie Bertrand, Neon Club, Musée de Valence 2026 © Aurélien Mole. Courtesy Semiose, Paris
Comment sa « fabrique de l’image » rejoint-elle les fabriques du XVIIIème siècle chères aux peintres et paysagistes ?
L’on constate d’abord un rapprochement formel, qui passe notamment par l’iconographie. Le musée de Valence est en effet un musée de référence pour la connaissance de l’œuvre d’Hubert Robert. C’est le troisième musée le plus important au niveau international pour cet artiste, je me permets de le rappeler. Et lorsqu’on regarde les peintures et les dessins d’Hubert Robert, ses grottes, ses arches envahies par la végétation, puis lorsque l’on observe les premiers tableaux d’Amélie Bertrand, on voit apparaître un intérêt commun, entre cet artiste du XVIIIe siècle et cette artiste du XXIe siècle, pour des architectures qui prennent presque l’allure de ruines. C’est un premier constat.
Il y a ensuite toute la question des fabriques et de l’art des jardins au XVIIIe siècle, qui apparaît naturellement dans la production d’Hubert Robert. Il faut rappeler qu’il était lui-même architecte des jardins du roi à Versailles. Il a donc travaillé à la conception de fabriques, mais il en a également représenté dans ses peintures. Parfois même, il a imaginé et anticipé, par la peinture, des fabriques qu’il allait ensuite réaliser dans les jardins. Il les a en quelque sorte prototypées, notamment dans des décors intérieurs et des compositions destinées aux salons.
Pour nous, au musée de Valence, cette question de la fabrique est donc une matière que nous travaillons au quotidien, à travers la présence d’Hubert Robert, mais aussi d’autres artistes du XVIIIe siècle dans nos collections.
Or Amélie Bertrand présente cette même appétence pour la création de formes et d’environnements, en assemblant, presque en démiurge, des éléments très hétérogènes, parfois complètement étrangers les uns aux autres. C’est là un autre point de rencontre avec les artistes qui ont imaginé ces folies, puisque les fabriques sont aussi appelées folies de jardin.
Ce qui distingue néanmoins profondément leurs démarches, c’est que, chez les artistes du XVIIIe siècle, la création des fabriques reposait sur une forme d’idéalisation du jardin et, finalement, de la nature. Chez Amélie Bertrand, c’est tout autre chose. Elle n’idéalise absolument pas la nature. Je dirais même qu’elle s’en soucie assez peu. Elle va plutôt puiser dans notre environnement domestique, urbain ou architectural, en y récupérant des éléments très triviaux de notre quotidien.
Il n’y a pas chez elle de goût particulier pour le joli ou le bel ornement. Les motifs qu’elle utilise sont souvent issus de catalogues ou de fournisseurs de produits manufacturés. Elle les assemble, les agence, les fait dialoguer pour créer des objets, des environnements, des architectures qui n’existent finalement que dans son imaginaire. Enfin, pas uniquement dans son imaginaire, car il y a aussi tout un travail de construction et de mise en équilibre extrêmement subtil qui s’opère sur ordinateur.
Il y a donc, chez elle comme chez les inventeurs de fabriques du XVIIIe siècle, ce goût pour l’étrange, pour le syncrétisme, pour le mélange d’univers qui, a priori, n’ont rien à voir les uns avec les autres. Au XVIIIe siècle, cela pouvait passer par le rapprochement de références anglaises et chinoises, par exemple. Chez Amélie Bertrand, ce sera plutôt l’association du végétal et de l’industriel, de l’urbain et du naturel, avec des éléments aussi bruts et triviaux que des parpaings de construction, du carrelage…
Elle va ainsi s’approprier ces éléments du quotidien, leur donner des couleurs, les transformer progressivement, jusqu’à les éloigner de leur fonction et de leur apparence première, pour finalement les faire basculer dans le champ de la peinture.

Vue de l’exposition Amelie Bertrand, Neon Club, Musée de Valence 2026 © Aurélien Mole. Courtesy Semiose, Paris
Plusieurs œuvres ont été créées pour l’occasion. Une volonté de soutien de la part du musée ?
L’idée n’était ni de proposer une exposition rétrospective ni d’accorder une carte blanche à l’artiste. Il s’agissait plutôt de réunir un ensemble d’œuvres récentes et de nouvelles productions. Au départ, j’avais envisagé montrer aussi quelques œuvres plus anciennes, afin de souligner la récurrence de certains motifs dans son travail. Finalement, nous n’avons pas retenu cette option, préférant accompagner l’exposition d’outils de médiation qui expliquent cette continuité formelle.
Et, au bout du compte, c’est très réjouissant de constater que la moitié des œuvres présentées ont été produites spécifiquement pour l’exposition.
Parmi ces nouvelles œuvres, la moitié environ entre directement en résonance avec le lieu. Et quand je dis le lieu, je pense vraiment à toutes ses dimensions. Cela peut être les œuvres elles-mêmes, ou les éléments que nous choisissons de valoriser dans les vitrines, mais aussi les dispositifs de présentation, les vitrines elles-mêmes, les balustrades qui accompagnent le cheminement des visiteurs… Bref, le musée dans toutes ses composantes.
Une fois l’exposition installée, il était particulièrement satisfaisant de constater à quel point cette invitation avait pu stimuler le travail de l’artiste. C’est finalement ce que j’évoquais tout à l’heure : le fait qu’une invitation à exposer puisse susciter chez un artiste de nouvelles envies, de nouvelles pistes d’exploration. Un questionnement presque spontané : « Et tiens, si j’essayais cela ? Si j’allais plutôt dans cette direction ?»
C’est quelque chose dont nous sommes assez fiers : avoir pu contribuer à cette dynamique tout en jouant notre rôle de soutien à la création contemporaine au sein d’un écosystème plus large.

Vue de l’exposition Amelie Bertrand, Neon Club, Musée de Valence 2026 © Aurélien Mole. Courtesy Semiose, Paris
Après plusieurs années dans l’univers contemporain au MAC VAL notamment : qu’est-ce qui vous motivait avec le musée d’art et d’archéologie de Valence ?
Ma spécialité demeure l’art contemporain, d’autant plus après les douze années que j’ai passées auprès de la collection du MAC VAL. J’ai cependant eu envie de prendre un peu de hauteur, de m’éloigner de la technicité des collections pour assumer une responsabilité patrimoniale différente. C’est ce que permet un poste de direction à la tête d’un établissement.
Le musée de Valence est un musée d’art et d’archéologie, mais on pourrait presque dire que c’est un musée d’art, d’artcontemporain et d’archéologie, tant la création actuelle y a toujours occupé une place importante.
Je pense notamment à une histoire que j’ai découverte en arrivant au musée et que je ne connaissais pas du tout au moment où j’ai postulé. Pendant la Seconde Guerre mondiale, et notamment en 1942, les conservateurs du musée de Valence ont créé l’Association des amis du musée dans une véritable démarche de résistance par l’art et la culture. Ils ont notamment invité des artistes de leur temps, comme Matisse, à exposer au musée. C’est une autre forme de résistance, et cela montre bien que le musée a toujours entretenu un regard très attentif sur la création de son époque.
Cela se retrouve aujourd’hui dans nos collections, qui couvrent une période extrêmement large, de la Préhistoire à nos jours. En peinture, par exemple, nous avons des œuvres qui vont du XVIe au XXIe siècle. Mais nous disposons aussi d’un ensemble assez important autour des grands courants de l’abstraction qui se sont développés dans le monde occidental après la Seconde Guerre mondiale. Le musée accueille d’ailleurs , depuis longtemps, des œuvres en dépôt du Centre national des arts plastiques, précisément pour continuer à montrer l’art dans ses développements les plus récents.
Notre politique d’acquisition s’inscrit dans cette continuité. Nous avons bien sûr à cœur de consolider les collections des siècles passés, mais aussi de rester attentifs à la création actuelle, d’être en permanence en veille. Le musée de Valence n’est pas un musée d’art contemporain et nous ne pouvons évidemment pas être exhaustifs dans nos choix. En revanche, nous cherchons à constituer des ensembles cohérents autour d’artistes qui représentent la scène contemporaine.
Cela faisait partie de mes motivations pour rejoindre Valence. Je savais que j’allais travailler dans un musée pluridisciplinaire, mais je trouvais aussi un certain confort intellectuel et professionnel dans le fait que ses collections restent très ouvertes sur l’art contemporain.
Et puis, à titre plus personnel, j’avais envie de développer des passerelles entre l’art du passé et celui d’aujourd’hui. Je trouve notamment intéressant de pouvoir inviter des artistes contemporains qui s’intéressent eux-mêmes à l’archéologie.
Je trouve passionnant de mettre en regard une pratique artistique très actuelle avec des objets, des mobiliers archéologiques ou des vestiges qui nous viennent du passé, parfois même de plusieurs millions d’années.
Je vois aussi le musée pluridisciplinaire comme un formidable outil au service des écoles d’art du territoire, notamment l’École supérieure d’art et de design de Grenoble-Valence. L’idée est de faire du musée un lieu ressource pour les jeunes en formation, un espace avec lequel ils puissent dialoguer et qui puisse nourrir leur réflexion.
Il s’agit également de travailler en résonance avec les autres structures artistiques du territoire : des centres d’art comme la Bourse du Travail de Valence actuellement fermée pour travaux ou des lieux de résidence comme Moly-Sabata, de poursuivre les échanges avec les Fonds régionaux d’art contemporain.
Tout cela participe d’une volonté de mieux mailler le territoire, de créer des liens et des collaborations. C’est un travail qui prend du temps, bien sûr, mais qui me semble essentiel.
Je viens d’un musée où j’entendais souvent : « Ah, l’art contemporain, c’est compliqué, on n’y comprend rien ! » Mais je ne suis pas certaine que ce soit si vrai. Après tout, la peinture religieuse n’est pas forcément très facile d’accès non plus !
Je crois justement que tout dépend de la manière dont on présente les œuvres et dont on les met en relation. Si l’on parvient à trouver les bonnes associations, à faire dialoguer des œuvres qui, placées côte à côte, s’éclairent mutuellement et finissent par parler d’elles-mêmes aux visiteurs, on peut désamorcer certaines craintes, certaines résistances. Chacun arrive avec son propre bagage, sa sensibilité, ses références, mais aussi parfois ses a priori. Et c’est précisément le rôle du musée que de créer les conditions d’une rencontre.
Pour aller vers la vie des collections et les acquisitions, quelles sont vos priorités ?
En ce qui concerne la vie des collections, nous menons un important travail de restauration. Ce n’est pas forcément le plus visible pour le public, en tout cas à court terme, mais ses effets se feront sentir à moyen et à long terme.
Il faut rappeler que, dans la plupart des musées, 90% à95 % des collections sont conservées en réserve et que seuls 5 à 10% sont présentés dans les salles. Or, parmi ces 90 ou 95 %, il y a beaucoup d’œuvres et d’objets très intéressants qui mériteraient d’être montrés. On s’aperçoit simplement que certains nécessitent au préalable des restaurations ou des consolidations.
Nous menons donc ce travail dans la perspective de renouveler progressivement nos parcours et de faire en sorte qu’ils ne soient jamais figés. Le musée a bénéficié d’une très belle refonte muséographique en 2013, qui a donné naissance à un parcours de grande qualité. Mais il est aujourd’hui nécessaire de le retravailler, salle après salle. Pour cela, bien sûr, nous pouvons acquérir de nouvelles œuvres, mais nous pouvons aussi valorisercelles que nous conservons en réserve, en les nettoyant, en les consolidant ou en les restaurant. C’est une véritable priorité pour nous.Ce travail sur les collections va également de pair avec une actualisation de nos outils de médiation, aussi bien dans leurs formes que dans leurs contenus. C’est particulièrement important en archéologie. Les connaissances scientifiques évoluent, notamment pour les périodes de la Préhistoire.
Nous souhaitons également conforter la place du musée comme établissement de référence autour de certaines grandes figures, notamment Hubert Robert pour le XVIIIe siècle. C’est donc naturellement l’un de nos axes d’enrichissement des collections.
Nous tenons aussi à poursuivre le développement de notre fonds consacré aux différentes formes d’abstraction de l’après-guerre. Cela ne passe pas nécessairement par des acquisitions coûteuses. Nous pouvons également travailler avec des dépôts, car il existe beaucoup d’œuvres intéressantes dans les collections publiques et privées auxquelles nous pouvons avoir accès.Par ailleurs, je pense que nous devons accorder une place importante à certaines figures artistiques locales qui ont aussi une véritable notoriété nationale, voire internationale. Je pense notamment à Étienne-Martin, originaire de Loriol dans la Drôme, dont nous conservons un fonds d’importance, mais également à Etienne Noël qui entretient un lien important avec l’histoire de la céramique.
Il me semble également intéressant de nous pencher sur d’autres artistes qui se sont réfugiés à Dieulefit pendant la période de l’Occupation, comme Willy Eisenschitz, dont nous conservons déjà quelques œuvres.
Pour ce qui est de la scène contemporaine, la peinture reste évidemment un axe important, puisque nous disposons d’un fonds pictural particulièrement riche. Mais nous devons aussi poursuivre l’ouverture du musée à l’ensemble des médiums contemporains. La photographie y est déjà bien représentée et nos acquisitions les plus récentes ont notamment porté sur ce médium. Mais nous aimerions aller davantage vers des formes que nous avons jusqu’à présent surtout accueillies par le biais de prêts ou de dépôts, comme les installations et la vidéo.
Nous souhaitons également poursuivre la réflexion engagée depuis quelques années autour de la question du paysage, mais en lui donnant un sens beaucoup plus large. Il ne s’agit plus seulement du paysage comme genre pictural, comme représentation d’un horizon ou d’un territoire. Quand je parle de paysage, je pense aussi à la terre qui nous accueille, au vivant, à notre rapport à l’environnement.Cela peut aussi être le paysage mémoriel, témoin de l’histoire, voire le paysage de la mémoire. Nous avons déjà commencé à explorer cette dimension avec des œuvres comme celle d’Estefania Peñafiel Loaiza entrée dans les collections en 2025.
Voilà, ce sont les grands axes qui guident aujourd’hui notre travail de développement des collections. Et ce travail a naturellement des répercussions sur notre programmation d’expositions. Nous essayons d’avoir une programmation qui soit le plus possible en dialogue avec nos collections, parfois en élargissant les perspectives, parfois en les mettant en regard d’autres ensembles, ou encore en restant très proches de notre fonds.
C’était notamment le cas avec une exposition comme Hubert Robert & Fragonard, pour laquelle nous sommes au plus près de nos collections. L’idée première était vraiment de valoriser et de mettre en lumière le fonds Hubert Robert du musée de Valence, qui est tout à fait exceptionnel.
En quoi ce face à face entre Hubert Robert et Jean-Honoré Fragonard était-il inédit ?
L’exposition était inédite, parce que les deux artistes sont évidemment très connus et que la littérature qui leur est consacrée est abondante. En revanche, leur confrontation, et notamment les rapports d’émulation qui ont pu exister entre eux, n’avaient jamais fait l’objet d’une véritable exposition.
Ces liens étaient pourtant connus. Il y avait notamment eu, en 1990, à la Villa Médicis, une exposition consacrée à leur production italienne respective. Mais depuis, il n’y avait pas eu de nouvelle confrontation entre les deux artistes.
Or, on sait qu’ils ont été proches, qu’ils ont été colocataires et voisins d’atelier au musée du Louvre. L’émulation réciproque qui a nourri leurs parcours est perceptible et documentée. On sait à quel point le travail de l’un a pu faire écho à celui de l’autre, et comment chacun a accompagné l’évolution de l’autre.
Pour autant, ces liens n’avaient jamais véritablement été restitués dans le cadre d’une exposition qui embrasse l’ensemble de leurs carrières. C’est précisément ce qui faisait l’originalité de notre projet.
Nous ne nous sommes donc pas limités à leur seule période italienne. Grâce au travail et à la connaissance de Sarah Catala, commissaire scientifique de l’exposition, nous avons pu remonter jusqu’aux toutes premières années de formation des deux artistes, puis suivre leurs parcours jusqu’à la fin de leur vie, aussi bien personnelle qu’artistique. C’est cette lecture croisée de leurs parcours qui a donné à l’exposition son caractère inédit.
Avec le recul, les retombées ont-elles été conformes à vos attentes ou avez- vous été agréablement surpris par leur ampleur ?
On a assez vite senti qu’il y aurait un engouement du public. En fait, dès la diffusion de notre message de vœux, dans lequel nous annoncions la programmation à venir, nous avons remarqué que l’exposition suscitait un peu plus de réactions que d’habitude ! C’est aussi toute la force des réseaux sociaux : ils permettent de prendre assez rapidement le pouls du public et de sentir une certaine humeur du moment. Nous avions donc un peu anticipé cet intérêt.
En revanche, en termes de fréquentation, nous avons été surpris par l’ampleur du succès. Il faut rappeler que l’exposition était relativement courte, puisqu’elle présentait notamment des dessins et des gravures, dont certaines œuvres venues des États-Unis. Or, pour ce type de prêts internationaux, les durées sont très encadrées : trois mois, trois mois et demi tout au plus. Nous avons donc disposé de treize semaines d’ouverture.
Et sur ces treize semaines, nous avons accueilli 21 410 visiteurs. C’est un très beau résultat. Nous avions déjà dépassé les 20 000, voire les 25 000 ou 26 000 visiteurs avec certaines expositions, mais sur des périodes beaucoup plus longues.
À titre de comparaison, notre exposition L’Art déco des régions.Modernités méconnues, présentée de septembre 2025 à janvier 2026, avait elle aussi, très bien fonctionné. Elle était également assez courte, puisqu’elle avait duré trois mois et demi, mais elle avait accueilli 18 000 visiteurs. Avec Hubert Robert et Fragonard, nous avons franchi un nouveau cap.
Il faut aussi replacer ces résultats dans une dynamique plus générale : la fréquentation du musée est en hausse,. Alors que nous étions plutôt autour d’une moyenne de 40 000 visiteurs les années précédentes, nous avons dépassé les 55 000 en 2025. Et, a priori, nous devrions atteindre un niveau comparable en 2026. Cela représente une progression de près de 40 %, 38 % pour être précise. C’est évidemment très encourageant !
Bien sûr, l’enjeu, c’est de parvenir à inscrire cette dynamique dans la durée. Je n’ai pas de difficulté à accepter que certaines années soient un peu moins bonnes en termes de fréquentation. Nous savons très bien que tous les projets ne rencontrent pas le même écho auprès du public, quelle que soit leur qualité scientifique ou artistique. Il y a aussi une question de notoriété : le nom de Fragonard, par exemple, parle immédiatement aux gens.
Je me souviens notamment d’une exposition que nous avions présentée en 2023, « Histoires de collections. Deux siècles de donations au musée » consacrée aux différents cycles de donations au musée. Nous y présentions uniquement des œuvres issues de nos propres collections, toutes conservées en réserve, qui avaient toutes en commun d’avoir été données au musée. Cela avait représenté un très important travail d’étude et de recherche. En termes de fréquentation, je dois reconnaître que ce n’était pas un blockbuster ! Mais ce n’est pas grave, au contraire. Nous avions fait notre travail : étudier la collection, la documenter et la valoriser.
Il est important de pouvoir proposer des expositions qui rencontrent un large succès, mais aussi des projets plus confidentiels, qui répondent à d’autres enjeux scientifiques et patrimoniaux.
C’est justement cet équilibre que nous cherchons à construire dans notre programmation.
Dernière question en termes de visitorat : quelle est votre grille de lecture ?
Jusqu’à la fin de l’année 2024, les chiffres étaient assez simples à lire : un visiteur sur deux était Valentinois, donc habitant de Valence, et trois visiteurs sur quatre venaient de la Drôme.
Ce que nous commençons à observer avec l’année 2025, c’est un élargissement de notre public. Nous aurons bien sûr toujours une forte fréquentation locale, et c’est essentiel, mais nous constatons une progression de la part des visiteurs et visiteuses venant d’autres régions. Nous sommes justement en train de finaliser l’analyse des chiffres de fréquentation pour 2025. Pour 2026, en revanche, nous en sommes encore au stade du ressenti.
Mais certains petits indicateurs sont assez parlants. Je pense notamment au livre d’or qui nous apprend beaucoup de choses ! Quand on feuillette ceux des années précédentes, on trouve presque exclusivement des commentaires en français. Or, depuis un an et demi environ, nous voyons apparaître des commentaires en allemand, en italien, en espagnol… Ce ne sont évidemment pas des données statistiques, mais cela révèle tout de même une tendance intéressante.Je pense que cela tient aussi aux efforts de valorisation touristique qui sont menés dans la Drôme et à la place nouvelle qui tient le musée dans les itinéraires de visite.
Nous observons également ce phénomène à travers les retours liés à l’exposition Hubert Robert et Fragonard. Dans le livre d’or, nous avons notamment relevé plusieurs témoignages de personnes qui avaient fait spécialement le déplacement depuis Paris, parfois pour une simple journée, afin de découvrir l’exposition. Cette évolution conforte les efforts de communication que nous développons du point de vue institutionnel et qui représente un investissement conséquent.
C’est un effort qu’il faut inscrire dans la durée. Je crois beaucoup à la récurrence : une seule campagne ne suffit pas, il faut répéter les opérations pour que le message s’installe et que le musée devienne progressivement plus identifiable, rayonne au-delà de la région Auvergne-Rhône-Alpes en tant que destination culturelle.
Catalogue exposition Amélie Bertrand, Neon Club, Semiose éditions
80 pages, 14 euros
(disponible à la librairie du musée)
Infos pratiques :
Amélie Bertrand.
Neon Club
Jusqu’au 21/03/2027
Musée de Valence
4 place des Ormeaux, Valence











