Nadia Guerroui, Vue de l’installation Entangled, Exposition RÉ-AMARRAGE CWB Paris, crédit : Elena Blokhina
Dans la vie d’un.e artiste on ne soulignera jamais assez l’importance des résidences, un temps offert à la réflexion, la maturation des projets, la rencontre avec d’autres interlocuteurs, d’autres publics… C’est tout l’objet de la démarche de Stéphanie Pécourt, directrice du CWB/Paris et Ariane Skoda, responsable programme arts visuels qui réunissent 8 artistes de la scène belge et leurs projets ayant pris « amarrage » en résidences : Priscilla Beccari à la Maison Hermès, Adrien Degioanni, Harold Lechien, Nadia Guerroui, Orso Caël et Céline Cuvelier à la Cité internationale des arts, Paris et Simon Mahungu au CWB. Nadia Guerroui a conçu lors de sa résidence de 6 mois à la Cité internationale soutenue par la Fondation Carasso (France/Espagne) une installation qui traduit le phénomène quantique invisible d’intrication. « Entangled » se veut une réponse concrète d’interconnectivité face à la violence du monde qui nous entoure. Entre obscurité, ralentissement du regard et temps suspendu, l’incarnation se fait.
Dans une démarche de partage, d’écosystème co-construit et non de prédation du savoir, l’artiste s’est entourée de deux complices dans cette aventure : Matteo Barusglia physicien et Pauline Lang, chiropractrice qu’elle va réunir lors d’une table ronde le 12 novembre. Nadia insiste sur l’opportunité offerte par de telles résidences, sa méthodologie et le déploiement qu’elle souhaite donner au projet dans d’autres lieux à l’international. Elle est revenue sur sa vocation d’artiste en prise directe avec son approche scientifique « ça s’est joué à pile ou face pendant mon adolescence ! » déclare-t-elle. Elle a répondu à mes questions.
Portait Nadia Guerroui crédit : Trevor Good
Marie de la Fresnaye. A quand remonte l’origine de cette invitation au CWB Paris ?
Nadia Guerroui. J’avais déjà rencontré l’équipe en 2024, à l’occasion de l’exposition Territoires hétérotopiques, co-curatée par Caterina Zevola et Gregory Lang, avec qui j’ai d’ailleurs eu le plaisir de collaborer à plusieurs reprises.
Par la suite, lors de ma résidence à la Cité internationale des arts, dans le cadre du programme In Situ, soutenu par la Fondation Carasso, j’ai rencontré Stéphanie Pécourt. C’est elle qui m’a ensuite invitée à participer à ce projet, aux côtés d’autres artistes liés à la scène belge, qui ont, comme moi, réalisé une résidence ou développé un projet à Paris cette année.
Parmi ces artistes, est-ce que vous en connaissiez certains, certaines ?
Je connais Adrien Degioanni depuis de nombreuses années, puisque nous sommes tous les deux originaires d’une petite commune située près de Toulouse.
Par ailleurs, j’ai déjà eu l’occasion d’exposer aux côtés de Cléo Totti, il y a environ trois ans.
Quant aux autres artistes, que je connaissais pour la plupart assez peu, j’ai eu le plaisir de faire leur connaissance à l’occasion du montage de l’exposition.
Nadia Guerroui, Vue de l’installation Entangled, Exposition RÉ-AMARRAGE CWB Paris, crédit : Elena Blokhina
Dans le prolongement de cette résidence, vous présentez l’installation Entangled. Que veut-dire ce titre ? Pourquoi ce choix ?
Entangled, en français, signifie « intrication ». C’est un travail que j’ai développé en référence à un phénomène de physique quantique.
Pour expliquer simplement ce phénomène : l’intrication, c’est lorsque deux particules interagissent entre elles d’une manière très particulière. Et même si, par la suite, elles se retrouvent à de très grandes distances l’une de l’autre, elles continuent de réagir exactement de la même façon, au même instant.
Au départ, les scientifiques pensaient qu’il devait s’agir d’une sorte de signal transmis d’une particule à l’autre. Mais ils ont finalement découvert que les réactions étaient véritablement simultanées. Ce phénomène a d’ailleurs été démontré expérimentalement dès les années 1980.
J’ai donc délibérément choisi de partir de ce phénomène, qui constitue l’un des principes fondamentaux de la physique quantique. C’est un domaine extrêmement vaste et complexe, mais je souhaitais justement m’appuyer sur quelque chose d’assez fondamental pour pouvoir l’aborder de manière accessible. D’autant que mes propres connaissances en physique quantique restent forcément assez limitées !
Qu’est-ce-que la résidence vous a permis ?
Il y a quelque chose d’assez rare dans une vie d’artiste, ce sont justement ces moments de pause, ces moments où l’on peut prendre le temps de se consacrer pleinement à la recherche. Et j’estime avoir eu une immense chance d’être sélectionnée pour ce programme.
Je sais que beaucoup d’artistes ont postulé, et qu’il y en avait certainement beaucoup d’autres qui avaient, eux aussi, des choses à dire et des projets à développer. Du coup, je me suis vraiment imposé une forme de discipline : me dire que c’était un moment privilégié pour la recherche, et qu’il fallait pleinement saisir cette opportunité.
Le fait de sortir de son quotidien, de ses habitudes, de son environnement habituel, est aussi quelque chose qui stimule énormément la créativité. C’est même l’un des moteurs les plus puissants que j’aie pu expérimenter jusqu’à présent.
Et puis, il y avait aussi beaucoup de rencontres organisées dans le cadre du programme, à l’initiative de la commissaire, Maria Inès Rodriguez. C’était une belle occasion de sortir un peu de l’isolement de l’atelier, de rencontrer des personnes avec lesquelles je n’aurais pas forcément eu l’occasion de travailler, ni même de croiser dans d’autres circonstances. Ces échanges m’ont permis de découvrir d’autres points de vue et, surtout, d’ouvrir de nouveaux champs.
Quelle a été la durée de cette résidence ? Comment l’avez-vous organisée ?
La résidence a duré six mois, et je trouve que c’est une durée vraiment intéressante, parce qu’elle permet de prendre une certaine amplitude, de ne pas être immédiatement dans l’urgence.
J’ai l’impression que ces six mois se sont divisés en deux temps. Les trois premiers mois ont été une sorte de période d’adaptation, pendant laquelle il fallait recréer de nouveaux repères, rouvrir le champ des possibles.
Ce que j’aime beaucoup dans la pensée scientifique, c’est justement cette question de la méthodologie : on cherche sans avoir de résultat prédéfini en tête. Et c’était aussi l’occasion, pour moi, de me jeter dans cet espace d’incertitude, sans savoir exactement où j’allais, quelle forme prendraient les sculptures, ni avec qui j’allais éventuellement collaborer.
Les trois derniers mois ont été davantage consacrés à une forme de canalisation. Il y avait une exposition à préparer, une publication également, et je suis progressivement entrée dans une phase de production. Il s’agissait alors de faire le tri parmi toutes les pistes que j’avais explorées, de voir lesquelles méritaient d’être approfondies. Pas nécessairement en abandonnant toutes les autres, mais plutôt en me disant : « Voilà, compte tenu du temps qu’il me reste pour développer ce projet, c’est vers ces pistes-là que je vais choisir de m’orienter et de concentrer mon travail. »
Connaissiez-vous la Fondation Carasso ?
Non, je l’ai découverte à travers l’open call. Et comme le programme abordait des questions liées à l’écologie, je me suis dit que ça pouvait être un contexte intéressant pour développer mon projet.
Nadia Guerroui, Vue de l’installation Entangled, Exposition RÉ-AMARRAGE CWB Paris, crédit : Elena Blokhina
Comment cherchez-vous à traduire l’intrication ?
J’ai beaucoup réfléchi au contexte assez rude, parfois même violent, dans lequel on vit aujourd’hui. Et je me suis dit que j’avais envie, à travers ce projet, de mettre en valeur quelque chose qui corresponde davantage au monde auquel j’aspire, et à la direction dans laquelle j’aimerais voir les choses évoluer.
L’idée d’intrication renvoie, pour moi, à une forme d’interconnectivité. J’aime bien penser les choses en termes d’écosystème, partir de l’idée que, même si on ne le perçoit pas nécessairement, nous sommes tous reliés les uns aux autres, d’une manière ou d’une autre. Et qu’il y a peut-être aussi une dimension spirituelle dans cette façon d’envisager le monde, dans le fait d’agir en ayant conscience de ces liens invisibles qui nous unissent.
À partir de là, je me suis demandé dans quels autres lieux j’aimerais voir une sculpture s’activer simultanément avec une autre, un peu à l’image de deux particules intriquées en physique quantique. J’ai eu envie de m’intéresser à des personnes qui possèdent à la fois une expertise et une sensibilité particulières, et qui travaillent dans des domaines qui touchent, d’une certaine manière, à l’invisible.
Le premier profil auquel j’ai pensé était évidemment celui d’un physicien quantique. J’ai alors eu l’immense chance de rencontrer Matteo Barsuglia, qui avait déjà collaboré avec des artistes et était donc assez familier de ce type d’échanges interdisciplinaires. Il est également très engagé sur les questions d’écologie de la recherche.
J’ai ensuite fait appel à ma chiropractrice, Pauline Lang, qui pratique une méthode assez incroyable, fondée sur un toucher extrêmement léger, presque un effleurement. J’en avais moi-même expérimenté les effets, avec des résultats qui m’avaient vraiment surprise. Elle a aussi une importante activité de transmission et donne régulièrement des cours.
Ce qui était important pour moi, dans cette démarche, c’était de ne pas simplement venir puiser dans leurs connaissances ou extraire leur savoir-faire. J’avais plutôt envie d’intégrer quelque chose de plus global : leur vision du monde, leur personnalité, ce qui les anime, ce qui les pousse à faire ce qu’ils font.
Et puis, il y avait aussi une autre question qui m’intéressait beaucoup : qu’est-ce qui se passe lorsqu’une œuvre quitte, en quelque sorte, l’espace de légitimité et d’autorité que lui confère le lieu d’exposition ? Est-ce qu’elle peut continuer à exister, à agir, à susciter des réactions ailleurs, dans des contextes où elle n’est pas nécessairement destinée à être regardée ?
J’ai justement eu quelques retours à ce sujet qui m’ont vraiment fait chaud au cœur. Je me suis rendu compte que la pièce avait suscité des réactions, y compris lorsqu’elle se trouvait en dehors d’un lieu où elle avait vocation à être exposée. Et je trouve ça particulièrement intéressant.
Quel est le point de départ de l’œuvre ?
Je peux vous raconter ce moment où j’ai eu une sorte de flash, où tout s’est soudainement mis en place dans mon esprit.
C’était le soir du Nouvel An. J’étais à une fête où il y avait des lampes posées directement au sol. J’y ai rencontré deux sœurs iraniennes qui avaient fui un régime qui ne leur permettait pas de vivre librement. Et pourtant, elles dégageaient quelque chose de très lumineux.
À un moment, l’une d’elles, qui portait une robe à sequins, est passée assez rapidement à côté d’une de ces lampes. J’ai vu un éclat, un reflet, et là, tout s’est aligné dans mon esprit.
J’ai compris que, plastiquement, ce que je cherchais à retranscrire, ce n’était pas tant des phénomènes scientifiques qui me dépassent, ou qui dépassent mon propre entendement, mais plutôt le sentiment d’émerveillement qu’ils peuvent provoquer. Cette fascination que l’on peut éprouver lorsqu’on pense à ces personnes qui consacrent leur vie à essayer de comprendre la fabrique même de l’univers.
Une sorte d’épiphanie ?
Oui.
Et à un moment où je n’étais pas du tout en train de travailler. [Rires]
Comment le visiteur, le regardeur est-il sollicité à travers ses sens ?
J’aimais beaucoup l’idée de présenter cette œuvre, ici, au Centre Wallonie-Bruxelles, sous la forme d’une installation totale. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je travaille sur des installations qui flirtent avec une obscurité presque complète.
Ce qui m’intéresse dans ce dispositif, c’est qu’il provoque une sorte de réaction presque physiologique : notre œil a besoin d’un certain temps pour s’habituer à l’obscurité, pour commencer à distinguer les contours et les limites de l’espace.
J’aime beaucoup cette expérience parce que, si l’on revient aux questions d’écosystème et d’interconnectivité, c’est quelque chose que nous avons tous en commun. Nous sommes tous soumis à cette même adaptation de notre regard. Et j’ai l’impression que cette atmosphère plus sombre invite aussi à une forme de calme, à ralentir, à être davantage attentif à ce qui nous entoure.
Mon intention était vraiment de créer une sorte de temps suspendu.
Le dispositif reprend des éléments assez basiques du laboratoire scientifique. Mais il y a un petit décalage : le récipient en verre, qui reprend la forme d’un bécher, n’est pas fabriqué de manière industrielle.
Au fond de ce récipient, il y a une bulle dans le verre, quasiment imperceptible à l’œil nu. Sous le récipient, un agitateur magnétique entraîne la rotation d’un petit aimant, qui vient s’entrechoquer sur cette bulle. Et ce mouvement produit un son.
Il y a donc deux choses qui se produisent simultanément : d’un côté, le tournoiement de l’eau, et de l’autre, une manifestation sonore liée aux petites irrégularités du verre, à ses imperfections, à sa surface qui n’est pas parfaitement plane. Ce sont des particularités quasiment invisibles à l’œil, mais que le son permet de rendre perceptibles.
D’où vient votre passion pour la physique et les phénomènes scientifiques ?
J’ai grandi dans une famille de scientifiques. Mon père est physicien. Entre les années 80 et 90, il a fait un doctorat sur la compatibilité électromagnétique et mené un projet de recherche sur la dépollution des sols grâce aux ondes électromagnétiques. Il s’intéressait donc déjà beaucoup aux questions d’écologie.
Ma mère, elle, était dentiste, mais elle a toujours été passionnée par les connaissances scientifiques, et ce, dans des domaines très variés.
Finalement, j’ai vraiment grandi dans cet univers, avec une grande curiosité pour les sciences. Je me souviens qu’à 13 ans, on m’a mis entre les mains un livre sur l’histoire du zéro ! [Rires]
Pour aborder la table ronde, que vous proposez le 12 autour de Matteo Barsuglia et Pauline Lang et Gregroy Lang (modérateur), suivie d’une publication. Quels en sont les enjeux ?
C’était un désir que j’avais dès le début du projet, l’une de mes premières certitudes : donner à voir une manière de travailler. Je trouve que la façon dont on travaille devient presque aussi importante que les sujets que l’on aborde. Il y a, dans cette démarche, une véritable quête de connaissances, mais aussi une forme de discipline, qui laisse toute sa place à l’intuition.
C’est quelque chose dont je me suis beaucoup inspirée. J’ai d’ailleurs toujours décrit mon atelier comme une sorte de laboratoire. J’avais envie de mettre cette dimension en avant. Dans une exposition, on donne à voir des objets, des installations, une expérience qui se déploie dans un temps donné. Mais j’aimerais aussi pouvoir déplier tout ce qui précède : les moments d’inspiration, les échanges, les découvertes. J’ai éprouvé un plaisir immense à discuter avec Mattéo et Pauline, et j’avais d’abord envie de retranscrire ces échanges dans une publication qui viendra plus tard.
Mais, dans le cadre de cette conversation, l’idée est vraiment de leur donner la parole et de mettre en avant leurs contributions. Je voudrais d’abord qu’ils puissent chacun présenter leur domaine de spécialité. Ensuite, pour les personnes qui ne connaissent pas encore la pièce, il faudra que j’en explique la démarche et les intentions.
J’aimerais également qu’iels partagent les réactions qu’ils ont recueillies après avoir accueilli l’œuvre dans leur environnement quotidien : pour Mattéo, auprès de ses collègues au laboratoire, et pour Pauline, auprès de ses patients.
Les deux expériences ont été assez différentes. Dans le cabinet de Pauline, le niveau sonore devait rester relativement bas. La pièce était installée dans un endroit plus discret, au sol. Au laboratoire de Mattéo, en revanche, elle était posée sur une table, près de la fenêtre, et avait donc une présence beaucoup plus forte dans l’espace.
De plus, les physiciens quantiques, ont spontanément fait des associations avec toutes sortes de phénomènes que je n’avais pas nécessairement cherché à évoquer dans mon travail. Et c’est précisément ce qui m’intéresse : voir comment chacun développe sa propre lecture, sa propre expérience de l’œuvre. J’ai envie de donner une place à ces différentes interprétations et de leur permettre de s’exprimer.
Enfin, j’aimerais aborder la question de la méthodologie, dont je parlais précédemment, mais aussi celle de l’aspiration. C’est d’ailleurs une question que j’ai préparée en amont et que j’aimerais leur poser : lorsqu’on mène ce type de recherche, à quoi aspire-t-on ? Qu’a-t-on envie d’apporter au monde ?
Autour de cette question de l’interconnectivité, j’ai voulu expérimenter l’œuvre dans différents contextes et différents lieux à Paris, avec l’idée de pouvoir ensuite déployer le projet dans différentes régions du monde.
C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi de concevoir des sculptures de petite taille. Je souhaite parler d’interconnectivité tout en restant dans une économie de moyens relativement modeste. Il faut que ces pièces puissent s’intégrer facilement dans des environnements très différents, et qu’elles puissent même, dans certains cas, être produites au plus près des lieux où elles seront activées.
Dans une dizaine de jours, j’ai rendez-vous avec l’un des plus grands spécialistes de médecine nucléaire. Il travaille lui aussi dans cette logique d’interdisciplinarité avec la physique quantique, notamment autour d’une avancée absolument remarquable en oncologie : certaines formes de cancer peuvent désormais être traitées, voire guéries, en quelques semaines, grâce à des approches très peu invasives.
Il y a aussi des personnes que je n’ai pas encore contactées, mais dont les travaux m’ont déjà énormément apporté. Le simple fait de lire leurs écrits, de me familiariser avec leur pensée, m’a nourrie, aussi bien en tant que personne qu’en tant qu’artiste.
Une fois que j’aurai réuni un deuxième panel de personnalités scientifiques, mais pas exclusivement, je pourrai réfléchir à l’endroit où ancrer le projet et à la manière de le déployer.
Enfin, il y a un aspect que je n’avais pas forcément anticipé au début de ma recherche : j’ai demandé à une autre artiste d’activer l’une des sculptures avec moi et l’ensemble des personnes impliquées.
Laquelle ?
C’est Lita Albuquerque car en discutant avec elle, je me suis rendu compte que nous cherchions exactement la même chose. Finalement, je crois que la dimension humaine de la rencontre prend le pas sur toutes les considérations conceptuelles. Ce qui m’intéresse, au fond, c’est de revenir à cette question de l’aspiration : qu’est-ce qui anime une personne ? Qu’a-t-elle envie de transmettre et d’apporter au monde ?
Quelle est votre vision de la science ?
Concernant les scientifiques, il y a une chose qui me semble absolument essentielle : rester fidèle aux principes fondamentaux de la science. On sait à quel point la science peut être instrumentalisée et, tout au long de l’histoire, on a pu voir les dérives et les horreurs que cela pouvait engendrer.
Je reprends souvent l’exemple de Matteo, qui s’intéresse notamment à la question de l’écologie de la recherche. C’est quelque chose que, spontanément, je n’aurais jamais envisagé avant qu’il m’en parle. Et c’est aussi ce qui me passionne dans cette démarche : cette soif de découverte, cette possibilité d’apprendre à travers le regard de personnes qui s’engagent dans le monde avec un véritable esprit scientifique et un sens profond du bien commun.
Il me semble également important de ne pas se laisser définir par l’opposition, de parvenir à dépasser certains biais de négativité qui sont inhérents à notre cerveau. C’est essentiel, ne serait-ce qu’en termes de bien-être et d’hygiène de nos esprits au quotidien.
Je pense que c’est aussi, d’une certaine manière, notre rôle en tant qu’artistes : offrir des espaces qui permettent de prendre du recul, de porter un autre regard sur le monde. Cela peut passer par un simple moment de contemplation, même très bref et sans aucune prétention.
Auriez-vous aimé être scientifique dans une autre vie ?
J’ai tiré à pile ou face en fait !
Quand j’étais adolescente, au moment de choisir mon orientation, j’avais beaucoup de mal à me décider. J’ai finalement tiré à pile ou face ! Avec le recul, je crois que j’ai fait le bon choix, parce qu’il n’y a rien qui me rende plus heureuse que d’être à l’atelier et de pouvoir faire, chaque jour, ce que j’ai l’immense chance de faire aujourd’hui. Pour autant, la science reste quelque chose de très important dans ma vie.
Ou se situe votre atelier ? Est-il dans un artist run space ?
Dans Bruxelles. Non c’est volontairement un atelier individuel, car j’ai aussi besoin de mon sanctuaire.
Pour conclure, que pensez-vous de l’IA ?
Je pense que l’IA est un outil qui peut être extrêmement dangereux s’il n’est pas encadré. Or, pour le moment, j’ai le sentiment que ce n’est pas suffisamment le cas. Même pour des technologies dont l’évolution était beaucoup moins exponentielle, la législation a toujours eu du retard. Alors, avec l’IA, la question se pose d’autant plus.
De mon côté, j’utilise l’IA d’une seule manière : je lui demande de m’indiquer les angles morts de ma recherche, d’identifier ses éventuels points faibles. C’est une sorte d’outil de mise à l’épreuve, un regard extérieur qui me permet de questionner mon propre travail.
Il y a donc une forme de dialogue qui s’installe. L’IA peut faire émerger des pistes auxquelles je n’aurais pas pensé spontanément, et auxquelles je vais ensuite réfléchir. Mais je ne prends jamais ses réponses pour argent comptant.
L’IA représente une puissance comparable à celle de la bombe atomique. Et certaines des dernières déclarations des grands acteurs du secteur ne sont, à ce titre, pas du tout rassurantes.
Il me semble aussi essentiel de l’utiliser avec parcimonie, notamment au regard de son impact écologique. Il y a également toute une question autour de la santé mentale et de nos relations humaines.
Nous traversons, en particulier en Occident, une période où la solitude n’a jamais été aussi présente. Je m’interroge donc sur la manière dont l’IA pourrait progressivement se substituer aux relations humaines.
Si je reviens à la résidence, elle m’a fait un bien fou parce qu’elle m’a permis de sortir de la solitude de l’atelier et de créer de véritables liens avec les autres. Des amitiés sont nées à cette occasion et elles perdurent aujourd’hui.
Détails de la table ronde du 12 : « Every Wave in the Universe (I)
RÉ-AMARRAGE :
Liste des artistes exposé.e.s
Adrien Degioanni, Céline Cuvelier, Cléo Totti, Harold Lechien, Nadia Guerroui, Orso Caël, Priscilla Beccari et Simon Mahungu
Infos pratiques :
RÉ-AMARRAGE – XENO-EXPOSITION
Retour de résidences
Jusqu’au 14 novembre 2026
Entrée libre
CWB Paris
127-129 rue Saint Martin, Paris
Site de l’artiste :
