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Planches Contact, focus Jeune Création : Émeline Sauser (Prix du Jury), Juliette Pavy, Mathias Benguigui et Flore Prébay (Prix résidence InCadaqués), une réponse collective !

Les 4 jeunes talents entourés de Jonas Tebib et Lionel Charrier, co-directeurs artistiques, (de gauche à droite) Mathias Benguigui, Flore Prébay, Juliette Pavy, Émeline Sauser, Planches Contact Festival 2026 photo Flore Prébay

Le festival Planches Contact, Deauville poursuit son soutien à la Jeune Création et engage commandes et résidences 2026 en écho au Bicentenaire de la photographie. Si Émeline Sauser remporte le prix du Jury avec le Temps d’une nuit et Flore Prébay le prix de la résidence InCadaqués (Espagne) avec les Présents, les 4 photographes pré-sélectionné.e.s soulignent à quel point cette expérience de résidence élargie à d’autres « générations » de photographes (Cristina de Middel, Ed Alcock , Alain Keler…) est unique à ce moment de leur parcours. Bénéficiant de l’accompagnement de Lionel Charrier, Jonas Tebib et Camille Binelli, ces jeunes talents soulignent l’accueil et l’expertise dont elles et ils ont pu bénéficier au sein du territoire sur un temps long. Cet entretien croisé se veut le reflet des liens noués au cours de ces 6 mois entre partage, doutes et questionnements, la transmission étant au cœur de leur vécu. Leurs projets sont visibles aux Franciscaines aux côtés d’Alain et Léo Keler, Newsha Tavakolian, Lise Sarafati, Ed Alcock, Hans Peter Feldman et Olenka Carrasco & La Chica. 

Emeline Sauser, Prix Jury Jeune Création, Le Temps d’une nuit, 2026, courtesy de l’artiste

Comment avez-vous entendu parler du Prix et de la résidence Jeune Création ?

Emeline Sauser : Sur Instagram il me semble. 

Juliette Pavy : Par le bouche à oreille, au fil des échanges avec d’autres photographes.

Mathias Benguigui : J’ai entendu parler de la résidence et du Prix Jeune Création il y a quelques années, lorsqu’un ami y a participé. Je connaissais déjà le festival, notamment pour la qualité de ses sélections et les artistes qui, depuis de nombreuses années, exposent sur les plages de Deauville. Je savais que Lionel Charrier et Jonas Tebib avaient repris la direction artistique depuis l’année dernière, et j’avais particulièrement envie de participer à cette nouvelle dynamique et d’avoir l’occasion de travailler à leurs côtés, mais aussi aux côtés de Camille Binelli, qui accomplit un travail remarquable à la production depuis toutes ces années.

Flore Prébay : Je suis souvent venue au festival et j’avais pu voir qu’il y avait la jeune création exposée et cette année j’ai voulu candidater et tenter l’aventure 🙂 

Flore Prébay, Prix résidence InCadaqués, les Présents, 2026 courtesy de l’artiste

Emeline et Flore, comment accueillez-vous ce Prix ? 

ES : C’est une chouette reconnaissance, mais dans le cœur il y a surtout plein de souvenirs tous ensemble pendant ces huit mois, huit mois à travailler fort tous les quatre pour aboutir à ce week-end inaugural. 

FP : J’ai la chance de recevoir le prix de l’exposition à Cadaqués, et je suis très heureuse de pouvoir poursuivre cette aventure l’année prochaine au festival InCadaqués, à travers une nouvelle résidence et exposition. Ce sera aussi l’occasion de faire découvrir mon travail au public espagnol et de poursuivre ces échanges autour de ma pratique. Et je remercie Planches Contact de nous donner avec Emeline la chance de pouvoir poursuivre nos travaux ! 

Mathias Benguigui, Panser nos guerres, 2026 courtesy de l’artiste

En quoi cette expérience de résidence a-t-elle été unique ?

ES : Pour la rencontre avec Thibault très fort, 

Puis pour la vie de groupe : croiser Alain Keler, Sylvie Bonnot et Ed Alcock au petit déjeuner. 

JP : Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la dimension collective et intergénérationnelle de cette résidence. Nous étions 16 photographes (dont 4 en Jeune création) avec des parcours, des sensibilités et des pratiques très différentes. Pendant six mois, nous avons partagé nos recherches, nos doutes, nos références et nos expériences. Cette transmission mutuelle, entre générations mais aussi entre différentes approches de la photographie, a été particulièrement enrichissante.

MB : Cette résidence est arrivée à un moment charnière de ma vie et de ma manière d’envisager mon travail, avec un désir profond de liberté et de créer différemment. Elle m’a permis de plonger dans une investigation qui m’habitait depuis longtemps, mais aussi de revenir sur certaines blessures personnelles et de prendre le temps de les soigner par la photographie. La dimension collective a également été une grande richesse. Être seize photographes, aux générations et aux pratiques différentes, nous a permis de confronter nos regards et nos manières d’aborder la photographie, de questionner nos propres pratiques et de nous enrichir mutuellement. Certaines rencontres ont été particulièrement marquantes et m’ont amené à questionner profondément ce que je cherchais à raconter, à déplacer mon regard et à découvrir des choses que je ne pensais même pas venir chercher au départ. Nous avons été accueillis dans des conditions incroyables par l’équipe de Planches Contact, qui a mis à notre service sa connaissance du territoire et son expérience de la production des résidences en Normandie.

Voir seize projets se construire simultanément, dans un tel esprit de transmission entre les générations, est une expérience unique.

FP : Elle a été unique par les échanges avec les autres résidents et c’était merveilleux d’avoir différents âges sur la résidence avec différentes expériences. C’était très enrichissant et au-delà des échanges pouvoir travailler un projet au long cours et être accompagnée par Jonas et Lionel était vraiment une chance unique. 

Juliette Pavy, les Eaux noires, 2026 courtesy de l’artiste

Pouvez-vous décrire chacun.e votre projet ?

ES : Initialement, je voulais faire une espèce de “j’irais dormir chez vous” dans toute la Normandie. 

Ouest France à fait un article ou les gens pouvaient me contacter pour m’inviter à dormir. Thibault, un homme en fin de vie, m’a écrit un très beau mail pour m’inviter à passer une nuit d’insomnie avec lui et puis finalement nous avons passé 4 mois ensemble. « Le temps d’une nuit » parle de cette rencontre avec Thibault, de ce bout de vie partagée, de la route avec lui et parfois sans lui.  

JP : Les eaux noires est une enquête photographique sur l’héritage toxique des épaves de la

Seconde Guerre mondiale. Plus de 8 500 épaves potentiellement polluantes reposent aujourd’hui au fond des océans. Certaines contiennent encore des hydrocarbures, des munitions ou des substances toxiques qui, sous l’effet de la corrosion, risquent de se disperser progressivement dans les écosystèmes marins.

À travers ce projet, je m’intéresse à cette pollution invisible, à la manière dont elle traverse les décennies et aux questions environnementales, scientifiques et politiques qu’elle soulève aujourd’hui. Pour cela, je mêle photographie documentaire, archives, images sous-marines et recherches plus expérimentales autour de la matière photographique.

MB : Panser nos guerres est né de mes recherches autour de la narration des conflits, de leur répétition dans l’histoire et de leurs résonances dans notre monde actuel.

En travaillant sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Normandie, à travers les paysages, les archives, les fouilles archéologiques et les récits des habitants, je me suis intéressé à ce que la grande Histoire laisse parfois de côté : les histoires individuelles, les mémoires civiles, les voix qui n’ont pas toujours trouvé leur place dans le récit collectif.

Près de 20 000 civils ont été tués pendant la bataille de Normandie, principalement sous les bombardements alliés. Je voulais comprendre comment ces vies, ces histoires et ces traumatismes avaient été racontés, transmis ou parfois passés sous silence.

Dans toute la narration d’un événement, il y a aussi des âmes qui n’ont pas pu dire, qui n’ont pas su ouvrir les mots. Face à la douleur et à la violence, il a parfois fallu se taire pour survivre, pour tenter d’oublier et pour ne pas risquer que cela recommence. Mais ce silence n’a pas effacé les blessures. Il a laissé enfouis des histoires restées sans récit, dont la nécessité de réparation revient aux générations suivantes.

En fouillant cet héritage commun, j’ai aussi retrouvé ma propre histoire. Du côté de ma mère, ma grand-mère est devenue orpheline en Allemagne sous les bombardements alliés. Elle a retrouvé les corps de ses parents et de sa sœur au lendemain d’un bombardement. Du côté de mon père, je savais seulement que mon arrière-grand-père était revenu aveugle des camps de concentration et qu’il ne fallait pas parler de cette histoire. Ces récits, que je connaissais finalement très peu, ont resurgi pendant la résidence. En me penchant sur la mémoire des autres, j’ai découvert combien ces histoires, même celles qui ne m’appartiennent pas directement, font partie de moi.

Ce projet est donc autant une recherche sur notre mémoire collective qu’un cheminement personnel. En me penchant sur l’histoire des autres, j’ai commencé à panser quelque chose de ce qui m’avait été transmis. Et finalement, c’est de nous que parle Panser nos guerres.

FP : Les Présents donne une voix aux aidants en leur posant une question simple : si vous aviez un instant rien que pour vous, quel serait votre rêve ? À travers la photographie, je donne forme à ces rêves, que je réalise parfois avec eux en les accompagnant dans cette échappée. Mon travail mêle photographie, papier artisanal créé avec Frédéric Gironde, voilages peints et interventions picturales. C’est une invitation à rêver, à retrouver un espace de liberté et à regarder les aidants au-delà de leur rôle, comme des individus avec leurs propres désirs.

Emeline Sauser, Prix Jury Jeune Création, Le Temps d’une nuit, 2026, courtesy de l’artiste

C’est quoi faire génération selon vous ?

ES : C’est écouter Alain (Keler), avec une pointe de nostalgie, parler d’une époque que nous ne connaîtrons jamais, celle des grands reportages à foison, le téléphone fixe qui sonne à tort et à travers pour des commandes presse aux quatre coins du monde !

JP : Pour moi, Faire génération, c’est partager des références, une histoire et une certaine

expérience du monde. Mais je crois aussi à la richesse du dialogue entre les générations, à la transmission des expériences et à la confrontation des regards.

MB : Pour moi, faire génération, c’est faire transmission. Une transmission qui se construit d’une génération à l’autre, dans les deux sens, par l’échange et le partage des expériences. C’est aussi construire quelque chose collectivement, en faisant dialoguer différents regards et différentes manières d’appréhender le monde.

FP :  Faire génération c’est partager tous ensemble une vision de la photographie. Photographier des sujets liés et s’aider sur différents points, comme des nouvelles technologies que nous « les jeunes » on peut donner à certains et comme d’autres outils qu’on découvre avec les anciennes générations, c’est une aide mutuelle et une transmission de la photographie tout en la prolongeant au-delà de l’âge. 

Juliette Pavy, les Eaux noires, 2026 courtesy de l’artiste

Au-delà du prix, que vous ont apporté ces rencontres et regards à cet endroit de votre parcours ?

ES : Des supers collègues photographes : être photographe est un métier solitaire, dans lequel on passe beaucoup de temps à douter. Alors rencontrer d’autres photographes qui partagent les mêmes obsessions, ça fait du bien. C’est aussi une grande chance de réaliser une exposition avec un accompagnement d’une telle qualité, c’est-à-dire pouvoir bénéficier du regard et de la vision scénographique de Lionel et Jonas; voir son travail accompagné, pensé et mis en espace, avec autant d’exigence, d’attention. 

JP : Mon travail est ancré dans le photojournalisme et la photographie documentaire. Cette

résidence m’a permis de m’ouvrir à des approches plus plasticiennes et expérimentales de

l’image. Les échanges et cette liberté de création m’ont amenée à questionner ma pratique et à explorer d’autres manières de raconter mes sujets, loin des contraintes habituelles de la presse.

MB : Cette résidence m’a permis de confirmer que je pouvais travailler de manière très intime sur des projets documentaires, et inversement, que le documentaire pouvait être un espace pour explorer des histoires très personnelles. Ça m’a permis de pousser plus loin ma subjectivité et le devoir de l’assumer dans ma pratique, mais aussi d’expérimenter de nouvelles matérialités de l’image pour faire sens avec mon récit.

FP : Ca m’a beaucoup aidée et bousculée aussi, je venais d’un monde très plastique donc me retrouver confronter à des photographes plus documentaires et parfois journaliste m’a permise de m’interroger sur ma pratique et sur comment « mener l’enquête » de mes sujets. 

Mathias Benguigui, Panser nos guerres, 2026 courtesy de l’artiste

Si vous deviez choisir 3 adjectifs pour définir Planches Contact ?

ES : Intense, aventureux, humain.

JP : Créatif, intergénérationnel et vivant

MB : Unique, riche et collectif.

FP : Liens, passion et urgence de vivre.

Vue in situ Flore Prébay, Prix résidence InCadaqués, les Présents, 2026 courtesy de l’artiste photo Sandrine Boyer Engel

Que pensez-vous du paysage photographique en France et de la situation des photographes ?

ES : C’est un bateau qui coule lentement 

JP : La situation des photographes est de plus en plus précaire, particulièrement dans le

photojournalisme. Les budgets de la presse diminuent et il devient difficile de financer des

enquêtes au long cours. Il est donc essentiel de repenser nos modèles de production, notamment en créant des passerelles entre presse et institutions culturelles. Les résidences comme Planches Contact offrent justement du temps et des moyens pour développer des projets qui peinent aujourd’hui à trouver leur place dans la presse.

MB : Le paysage photographique en France est extrêmement vivant et en mouvement. Malgré les difficultés et les mutations constantes du marché de la photographie, les autrices et les auteurs continuent de développer une immense diversité de pratiques photographiques pour raconter notre monde et ses habitants.

Mais cette vitalité coexiste avec des conditions de plus en plus précaires pour les photographes qui souhaitent raconter des histoires ancrées dans le réel. Pour continuer à vivre de ce métier et financer les projets qui nous tiennent à cœur, nous sommes obligés de trouver d’autres sources de revenus, dans la photographie de commande et de communication, mais aussi souvent en dehors de la photographie.

Cette précarité s’inscrit aussi dans un contexte où la place du journalisme et de l’enquête se réduit de plus en plus. C’est pourtant dans le temps long et dans la possibilité de donner de la profondeur aux récits que se construit une grande partie de nos regards sur le monde et de l’importance de leur diversité. Nous avons besoin de soutien, je pense que c’est très important.

FP : La situation des artistes est très précaire. Même si l’on expose beaucoup, cela ne signifie pas que les œuvres se vendent. Pouvoir créer dans un véritable cocon, comme durant cette résidence, sans se soucier constamment de l’aspect financier, est un luxe extrêmement rare.

Nous réinvestissons sans cesse le temps, l’énergie et l’argent de nos anciens projets pour en faire naître de nouveaux. On nous demande toujours de créer davantage, dans un milieu où l’on se sent parfois remplaçable à tout moment. Cette course permanente est mentalement épuisante. Il est parfois essentiel de s’arrêter, de se recentrer sur ce qui compte vraiment : la création.

Relire mon reportage sur l’ensemble du festival (lien vers).

Infos pratiques :

« Générations »

Jusqu’au 3 janvier 2027 

https://planchescontact.fr/les-evenements

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