Le Large – Centre d’art de la Pointe des Arts – Île Seguin. ©RCR Arquitectes et CALQ
Crédit photo : Nicolas Trouillard
Coup d’envoi de la semaine Basel avec l’ouverture de Large, nouvel écosystème de la Pointe des Arts qui déplace le curseur à l’ouest. Un signal fort dont on peut se réjouir dans un climat plutôt morose. Le projet associe nature et culture avec la création d’un parc départemental agrémenté de sculptures, ralliant la Seine Musicale et faisant de l’île Seguin une nouvelle destination du Grand Paris de la création. Laurent Dumas, président du groupe Emerige a choisi l’agence catalane RCR Acquitectes, lauréate du prestigieux Prix Pritzker, qui offre une réponse magistrale entre fleuve et paysage, faisant du vide et de l’horizon une expérience de visite à travers une suite de fenêtre urbaines entre Boulogne, Meudon et l’île Saint Germain.
Randa MAROUFI
Peinture, Lycée Pro,2022, série Les Intruses
Courtesy Randa Maroufi © Adagp Paris 2026
La mémoire de l’aventure industrielle de Renault est au cœur de la programmation inaugurale de Large. Un passé décisif pour la France qui se voit réactivité par des commandes passées à de nombreux artistes comme l’avait fait la Régie Renault devenue un véritable laboratoire dès les années 1960 avec notamment Victor Vasarely (à l’origine du logo de Renault), Jean Dubuffet, Arman, Julio Le Parc… ce qui donne naissance à une vaste collection, jamais encore révélée au public. A la manœuvre pour ce premier acte intitulé « Moteur imaginaire » : Paula Aisembarg, directrice générale de Large, Cecilia Alemani, commissaire invitée et Catherine Gros, directrice de la Fondation Renault. Si comme déclare l’artiste Romuald Jandolo dans le catalogue : « l’automobile n’est pas en voie de disparition mais de désacralisation » le secteur faisant face à de profonds bouleversements, dans l’imaginaire collectif la voiture reste un symbole de liberté et d’émancipation, chacun s’en saisissant de manière proche ou plus lointaine donnant au souvenir familial une résonnance universelle : le trajet « vers le bled » à bord d’une Renault 12 par Mohamed El Khatib, un grand père ouvrier chez Renault pour Johanna Benaïnous…
Vue de l’exposition « Moteur Imaginaire », Large – Cultures contemporaines, Île Seguin, Boulogne-Billancourt, 2026. Photographie : © Aurélien Mole.
Le parcours est organisé en 5 séquences : « Usine de mes pensées », « Forces motrices », « Corps sociaux », « Objets du désir », « La machine humaine » et plus on s’élève dans le bâtiment, plus les résonances deviennent métaphoriques soulignant les ambivalences liées à ce produit industriel, véritable extension du corps, espace intime protecteur ou théâtre de violences. Dans des manifestations qui dégénèrent, les voitures sont souvent incendiées par les belligérants !
Vue de l’exposition « Moteur Imaginaire », Large – Cultures contemporaines, Île Seguin, Boulogne-Billancourt, 2026. Photographie : © Aurélien Mole.
Une vingtaine d’œuvres ont été commandées et produites pour l’occasion dans le prolongement des initiatives du groupe Emerige en faveur de l’émergence avec notamment le prix « Bourse Révélations » ou la charte « 1 immeuble/ 1 œuvre », Laurent Dumas ayant toujours défendu une scène française au sens élargi.
La photographie est un vecteur puissant pour souligner ces destins de labeur marginalisés avec Germaine Krull avant la Seconde guerre mondiale, Robert Doisneau ou Marie Laure de Decker mais également le film avec Leila Alaoui « L’île du diable » ou la vidéo, comme chez Clément Cogitore qui s’est saisi d’une archive de 1947 autour d’un épisode de grève où des ouvrières se mettent à tricoter sur une chaine de montagne désertée en guise de soutien, la sphère de l’usine étant fortement imprégnée de luttes et de solidarités. Harun Farocki s’inscrit dans le sillage des Frères Lumière avec « Workers Leaving the Factory » installation vidéo, Bertille Bak dans « écart de conduite » se penche sur le phénomène de la perruque ou l’usage clandestin et à des fins personnelles de l’outil de travail, Randa Maroufi dans une perspective plus politique souligne les biais stéréotypés qui prévalent dans ces univers avec ces mécaniciennes ou apprenties dans les ateliers. Sara Cwynar à travers le film « Baby Bleue Benzo » accentue les mécanismes du male gaze avec la comparaison faite entre le corps féminin incarné par Pamela Anderson et la Mercedes Benz 300 selon un rapport fétichiste et habile jeu de miroir. Cette érotisation tourne à plein régime dans le film expérimental homoérotique de Kenneth Anger « Kostom Kar Kommandos », tandis que pour les jeunes iraniennes photographiées par Shirin Aliabadi, « Girls in cars » la voiture devient un espace de séduction potentielle au-delà des interdits.
Dans le dernier chapitre, Mohamed Bourouissa avec Généalogie de la Violence, court métrage de 2024, insiste sur la violence systémique faite aux personnes racisées lors de procédures de contrôle. Neil Beloufa avec « The New Reboot » installation vidéo, confronte le public aux logiques algorithmiques des logiciels embarqués dans les voitures autonomes.
Valentin Ranger dans un film et composition sonore « ChronoFactory : L’Anatomie de l’ornementation » plonge le visiteur dans une horloge-usine vertigineuse, tandis que Sara Sadik à partir d’un travail mené auprès d’un lycée spécialisé en carrosserie-peinture et d’une communauté de gamers explore la perception du monde du travail par la jeunesse. Des mécanismes de réappropriation qui vont bien au-delà de la sphère du véhicule, tandis que le robot anthropomorphe au repos de Daniel Otero Torres nous dit son épuisement, l’artiste qui a été en immersion dans l’usine Renault de Flins, cite spontanément Le Droit à la paresse de Paul Lafargue.
Face à l’usure et au bruit, on peut se retrancher et plonger dans les circonvolutions de la Seine avec Olivier Beer qui a mené une série d’enregistrements du fleuve depuis le Pont des Arts en 2016 (Nuit Blanche) jusqu’à l’île Seguin pour cette commande spéciale de 2026. La vibration des pigments de couleur répond à l’écrin architectural du site et à toutes ses histoires individuelles, tandis que le son se propage. Une boucle est bouclée.
Infos pratiques :
Large, cultures contemporaines
« Moteur imaginaire »
Jusqu’au 7 mars 2027
Tarifs :
Plein 15 euros
Réduit 10 euros
Accessibilité gratuite de l’atrium
Ouverture :
Du mercredi au dimanche
Vendredi nocturne
A l’occasion du Week-end inaugural, gratuité à tous les étages !
(sur réservation préalable)
Large
3 parvis Amont
Île Seguin
Boulogne-Billancourt
