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18ème Biennale de Lyon : Rencontre avec Isabelle Reiher, directrice de l’IAC/ Frac Rhône-Alpes

Katariin Mudist, Solution temporaire, 2026 Installation. Courtesy de l’artiste photo Helena Pass

L’un des temps forts de la 18ème Biennale de Lyon se joue à l’IAC avec « Jeune création internationale » réunissant 10 artistes de la scène locale et internationale. Des propositions très abouties en matière de production notamment qui croisent des enjeux communs avec la proposition de Catherine Nichols en matière d’autodétermination et de résistance, de croyances, de mémoire, de récits invisibilisés… L’occasion d’en savoir plus sur le projet défendu par Isabelle Reiher, nommée à la direction de l’Institut d’Art Contemporain/Frac Rhône-Alpes depuis novembre 2025, après avoir dirigé le CCOD de Tours de 2019 à 2026. Un nouveau défi qu’elle nous détaille autour de l’identité et de l’histoire de l’IAC intimement liées à celle du Frac Rhône-Alpes, une institution double et atypique en France, dont la collection majeure (2000 œuvres) reste méconnue du public. A travers cette nouvelle dénomination et le cycle « Collection vivante », premier volet de la programmation 2027, Isabelle Reiher souhaite redonner toute sa place à cette collection en y développant un axe extra-européen, tandis que les expositions monographiques des artistes Paul Maheke et Joshua Serafin s’inscrivent dans la série d’expositions phares proposées par l’institution lyonnaise. Isabelle a répondu à mes questions. 

Portrait Isabelle Reiher, directrice de l’Institut d’Art Contemporain/Frac Rhône-Alpes photo Vincent Royer

Marie de la Fresnaye. Qu’est-ce-qui vous a séduit à l’IAC et quel projet portez-vous ? 

Isabelle Reiher. Ce qui m’a séduit, avant tout, c’est l’IAC en lui-même. Si j’ai eu envie de postuler et de venir à Villeurbanne, c’est beaucoup pour l’histoire de cette structure, que je trouve particulièrement belle. À ses débuts, c’était un centre d’art assez expérimental, qui s’est progressivement implanté au fil des années pour devenir un centre d’art reconnu, avant de fusionner, à la fin des années 1990, avec le Frac.

C’est donc, depuis plus de vingt-cinq ans maintenant, une double institution, assez atypique en France. Et cette histoire m’a beaucoup attirée.

Si l’IAC reste finalement assez méconnu, malgré cette histoire et cette singularité, c’est ce qui m’anime avec ce nouveau chapitre aujourd’hui. 

Ces dernières années, je pense que c’est surtout sa dimension de production qui a été mise en avant, avec la création d’expositions assez emblématiques, ce qui est évidemment quelque chose que nous allons continuer à faire, parce que c’est très intéressant. C’est en quelque sorte le rôle plus habituel du centre d’art.

Ce qui m’a aussi séduit, c’est que, parmi les attentes formulées à l’égard de la nouvelle direction, il y avait justement l’idée de remettre un peu le Frac en lumière. Et cela constitue une part importante de mon projet.

Je n’ai évidemment pas du tout l’intention d’arrêter de faire des expositions monographiques avec des artistes qui ne sont pas représentés dans la collection. Cela continuera à l’IAC. Mais j’ai envie, parallèlement, de montrer davantage la collection, à la fois dans les murs et hors les murs. Et pas seulement de la montrer, parce que je pense que cela se faisait déjà, mais aussi de mieux la faire connaître et mieux communiquer. 

Jusqu’à présent, l’IAC s’appelait simplement « Institut d’art contemporain », sans même que la mention du Frac apparaisse véritablement. Or, c’est une dimension essentielle de son identité. J’ai donc souhaité faire évoluer la dénomination : désormais, on parle de l’« Institut d’art contemporain / Frac Rhône-Alpes ». 

C’est aussi cette possibilité de travailler davantage à l’échelle du territoire qui m’a séduit. Le fait d’être implanté dans l’agglomération du Grand Lyon est déjà extrêmement intéressant, mais il y a aussi toute la région Rhône-Alpes, qui est un territoire formidable et sur lequel je pense qu’il y a énormément de choses à faire, notamment avec les œuvres de la collection, qui sont pour certaines tout à fait majeures. C’est une collection extraordinaire, et je pense qu’il y a encore beaucoup à faire.

Haonan He, Mandala spéculatif, état de l’art sur l’histoire du pavot, 2023. Peinture sur papier. courtesy de l’artiste

MdF. De quoi est constituée la collection ?

IR. La collection compte aujourd’hui un peu plus de 2 000 œuvres. 

C’est une collection qui possède d’abord un volet très historique, fortement ancré dans l’art conceptuel américain. À partir de ce premier noyau, elle s’est progressivement enrichie d’un ensemble important autour de l’Arte povera, puis de la sculpture anglaise des années 1980, avec de nombreux artistes majeurs de la scène européenne et, plus largement, occidentale. C’est l’un des grands axes historiques de la collection.

Il y a également un fonds photographique absolument remarquable, qui compte environ 400 photographies. Il avait été constitué à partir d’une proposition de Jean-François Chevrier à l’IAC. Cette collection est actuellement en dépôt au Musée d’art moderne de Saint-Étienne, mais elle appartient bien à la collection de l’IAC. Nous avons d’ailleurs beaucoup d’œuvres en dépôt dans différents lieux, notamment parce qu’il s’agit d’œuvres importantes qui nécessitent parfois des conditions particulières de conservation et de préservation.

À partir des années 2000, la collection s’est ensuite beaucoup ouverte à la vidéo, aux nouvelles technologies et aux grandes installations, tout en conservant une orientation assez largement européenne. Elle a également accompagné la création contemporaine de ces vingt dernières années, avec un intérêt particulier pour la sculpture, la vidéo et l’installation.

C’est donc une collection assez riche et très diverse dans ses formes, même si la peinture y est finalement assez peu présente.

MdF. C’est ce vous allez nous révéler avec « Le temps nous le dira » premier volet de votre programmation 2027 ?

IR. Dans mon projet, je vais mettre en place un rythme d’expositions de la collection qui ne serait pas nécessairement régulier, mais qui reviendrait de temps en temps. C’est un cycle que j’ai choisi d’appeler « La Collection vivante ». C’est en quelque sorte le grand chapeau qui rassemble ces différentes expositions.

Le premier volet s’intitulera « Le temps nous le dira ». L’idée est de revenir sur la mémoire de la collection de l’Institut d’art contemporain, de repartir de ses sources et de regarder comment les œuvres ont traversé le temps. Comment ont-elles duré ? Comment résistent-elles encore aujourd’hui ? Mais aussi, comment les questions qu’elles posaient à l’époque, les valeurs qu’elles portaient et les préoccupations auxquelles elles répondaient résonnent-elles encore aujourd’hui ? Il s’agit de montrer que, malgré le temps qui a passé, ces œuvres restent profondément contemporaines et continuent à faire écho à nos préoccupations actuelles.

Ce sera aussi l’occasion de rappeler au public l’existence même de cette collection. Beaucoup de visiteurs ne savent pas nécessairement que l’Institut d’art contemporain possède une collection, ni d’où elle vient. Nous souhaitons donc profiter de cette exposition pour mener également un travail de transmission et de pédagogie. 

Maja Fredin, Broiler 2024-26 Sculptures textiles, courtesy de l’artiste photo Kummelhomen

MdF. En matière d’acquisitions, quelles sont les lignes que vous souhaitez accentuer ?

IR. En matière d’acquisitions, l’idée serait plutôt de définir des lignes qui puissent venir combler certains manques de la collection. Notre comité technique, qui se réunira pour la première fois la semaine prochaine, aura notamment pour grande orientation de regarder du côté de la création extra-européenne. Ce ne sera évidemment pas le seul axe, mais c’est une piste importante, notamment pour interroger ce qui pourrait manquer aujourd’hui dans une collection qui reste historiquement très occidentale.

Nous souhaitons également être attentifs à tout ce qui touche aux relations entre la création et le vivant, aux questions environnementales et écologiques. Ce sont des enjeux très présents dans la création contemporaine et qui sont peut-être encore relativement peu représentés dans la collection.

Enfin, il y a aussi la volonté de remettre davantage la création des femmes au premier plan, compte tenu d’une certaine disparité dans la collection. Il ne s’agit évidemment pas d’essentialiser les pratiques artistiques, mais plutôt de prendre en compte cette histoire et de veiller à une représentation plus équilibrée des artistes. 

MdF. Pour aller à présent vers « Jeune création internationale » et son articulation avec la Biennale : comment cela fonctionne-t-il ? 

IR. Jeune Création internationale fait véritablement partie de la Biennale, dont la commissaire générale est Catherine Nicols.

Pour les dix artistes retenus dans cette sélection, deux jurys distincts sont intervenus. Un premier jury était consacré aux artistes de la région. Il réunissait Isabelle Bertolotti, Marielou Laneuville du macLYON, Catherine Nicols, Jérôme Delormas, qui dirige l’École supérieure d’art et de design de Grenoble-Valence, et moi-même. Il s’agissait donc d’un jury spécifique pour la sélection des cinq artistes de la région.

Pour les cinq artistes internationaux, le processus était un peu différent. Ils ont été identifiés grâce à un réseau de structures et de commissaires à l’étranger, qui pouvaient notamment apporter une contribution financière au projet, sur la suggestion d’Isabelle Bertolotti et de Catherine Nicols. Les financements n’ont pas été très importants, mais cela a permis de constituer un véritable panel d’artistes proposés par différents commissaires étrangers.

À partir de cette sélection, nous avons ensuite fait notre propre choix parmi les artistes qui nous avaient été proposés.

C’est donc un peu un millefeuille d’interlocuteurs et de regards, mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt du processus. Cela a permis de faire un premier écrémage, puis de croiser beaucoup de regards sur les pratiques des artistes et, finalement, d’arriver à un noyau d’une dizaine d’artistes très différents les uns des autres, mais tous très intéressants.

Il y a donc eu beaucoup d’yeux qui ont regardé les œuvres, beaucoup de discussions et de sélections successives. C’est aussi pour cela que, même si l’on parle d’une Biennale à quatre commissaires, le processus est en réalité beaucoup plus collectif. 

Yehwan Song, The Barnaches 2025, Installation vidéo, Courtesy de l’artiste photo g Gallery, Seoul

MdF. Comment cela s’est fait entre vous ? 

IR. Ce n’était pas forcément évident au départ. Nous avons eu beaucoup de discussions, notamment autour des artistes internationaux. Je ne parlerais pas vraiment d’évidence, parce que plusieurs artistes nous intéressaient, mais nous sommes malgré tout parvenus assez rapidement à certains consensus.

Il y avait une vraie synergie entre nous, et finalement, nous nous sommes assez vite accordés sur les artistes que nous souhaitions retenir.

MdF. Il y a eu un effort mis sur la production comme c’est souvent le cas avec l’IAC. Quels facteurs permettent cela ?   

IR. Pour rappel, cet événement est financé tous les deux ans à hauteur de 50 000 euros par la Région Auvergne-Rhône-Alpes, qui accompagne spécifiquement le volet consacré aux cinq artistes régionaux. Le coût total de l’exposition s’élève à 120 000 euros : 50 000 euros sont pris en charge par la Région et les 70 000 euros restants sont prélevés sur le budget des expositions de l’IAC.

Les financements extérieurs, notamment ceux apportés par certaines structures ou ambassades, ont plutôt permis de prendre en charge les déplacements des artistes et leur séjour sur place.

C’est une exposition qui est particulièrement produite. L’équipe de l’IAC a du travailler de manière très intense face à un délai finalement assez court, puisque les artistes ont été sélectionnés en deux temps et que les derniers, les artistes internationaux, ne l’ont été qu’au mois de juin.

C’est aussi une caractéristique du travail que mène l’IAC : les artistes arrivent souvent avec une idée, mais cette idée est encore à l’état de germe. Nous les accompagnons alors dans sa réalisation, dans les choix qu’ils font, et parfois même dans la manière dont le projet peut évoluer.

Au final, tous les projets ont ainsi été poussés un peu plus loin que ce qui avait été proposé au départ. 

Sirag Sesetyan Il n’est pas vraiment possible de ne pas penser à vous ici, 2026, Installation, courtesy de l’artiste

MdF. Il se dessine une vraie adéquation avec le projet de Catherine Nichols autour de plusieurs thématiques 

IR. Ce sont aussi des récits qui se croisent, entre imaginaire, fiction et réalité. Certains artistes interrogent très directement le réel, le quotidien, et je trouve cela tout aussi passionnant. D’autres, au contraire, explorent des univers entièrement fictionnels, qui, a priori, pourraient sembler ne pas pouvoir exister.

Je pense notamment à certaines œuvres présentées dans l’exposition, comme celles de Joyce Joumaa, qui revient sur l’histoire du Liban et notamment sur la période ottomane et l’invasion du Liban, tout en projetant cette histoire dans une forme de contemporanéité particulièrement fascinante.

Ou encore à Maja Fredin, l’artiste suédoise, qui s’intéresse au culturisme et à tout ce que cette pratique implique en matière de transformation du corps. Elle développe également tout un univers fictionnel autour de l’envers des fantasmes de performance, de ce qu’ils révèlent et de ce qu’ils produisent.

MdF. Il y a aussi la présence du fleuve avec l’artiste chinois Yehwan Song, en lien avec le Rhône

IR. Cette symbolique du fleuve et de l’eau, qui fait écho à la notion de flux que l’on retrouve aujourd’hui dans nos réseaux sociaux et nos outils numériques. Ce parallèle entre la nature et le monde virtuel est particulièrement abouti. C’est aussi toute la force de l’imaginaire que les artistes parviennent à y injecter, et je trouve cela formidable.

MdF. Dernière question : êtes-vous comme d’autres régions confrontés à des réductions budgétaires ou à des nouveaux arbitrages ?

IR. Je croise les doigts. Pour l’instant, nos subventions sont déjà à la limite de ce que nous pouvons avoir, donc une baisse serait extrêmement compliquée à absorber, d’autant que nous avons une équipe très resserrée : nous ne sommes que quatorze personnes.

C’est très peu au regard de la taille de l’IAC, de ses espaces et de l’ensemble de la programmation que nous menons également hors les murs. Nous sommes d’ailleurs l’un des FRAC qui comptent le moins de personnel en France.

Pour le moment, aucune baisse ne nous a été annoncée, même si les signaux sont malgré tout assez alarmants, à la fois du côté de l’État et de la Région. L’IAC est financé par le ministère de la Culture, la Région Auvergne-Rhône-Alpes et la Ville de Villeurbanne, qui nous accompagne notamment sur notre activité de centre d’art. À ce jour, aucun de ces trois financeurs ne nous a indiqué qu’une baisse de leur soutien était envisagée.

Nous sommes installés dans un bâtiment qui appartient à la Ville. C’est une ancienne école élémentaire, un lieu très agréable, même s’il est aujourd’hui vétuste par endroits. La Ville doit donc engager plusieurs travaux dont notamment la réfection de la toiture en ce moment. 

MdF. En termes de programmation monographique, vous allez exposer les artistes Paul Maheke et Joshua Serafin à partir de septembre 2027, selon quels enjeux ? 

IR. C’est un magnifique projet. Paul était pensionnaire à la Villa Médicis jusqu’au mois de juin dernier et il est actuellement à New York. C’est un artiste que l’on connaît en France depuis quelque temps, même s’il y est finalement encore assez peu montré, en dehors de ses performances. Il a en revanche été très actif à Londres, à New York ou encore à Bruxelles.

Nous allons présenter l’ensemble du travail qu’il a réalisé pendant son séjour à la Villa Médicis, avec notamment de nouvelles pièces autour des migrations contemporaines, des représentations funéraires ancestrales et des récits de violence.

Ce projet sera réalisé en partenariat avec la Quinquennale, le nouveau rendez-vous porté par le Palais de Tokyo en partenariat avec le Centre Pompidou, ainsi qu’avec le CNAP, qui nous accompagne également sur ce projet. J’en suis très heureuse.

Parallèlement à cette exposition, nous présenterons également un artiste philippin, Joshua Serafin, qui avait représenté les Philippines à la Biennale de Venise il y a quatre ans. C’est un artiste absolument remarquable, issu de la chorégraphie, qui réalise notamment des vidéos dans lesquelles il se met lui-même en scène, souvent à travers la danse et la chorégraphie. Il travaille également avec son entourage.

Son travail est assez intimiste et construit des fables à partir de sa propre culture philippine, avec une véritable recherche autour des origines. La question du décolonialisme l’intéresse particulièrement, notamment à travers le corps, son incarnation, mais aussi les notions de perte et de temps révolu.

Ce sera donc très intéressant de mettre son travail en regard de celui de Paul Maheke, des démarches qui peuvent entrer en résonance.

Jeune Création Internationale,

Avec : CHARLES-ARTHUR FEUVRIER FOK-SHAN, MAJA FREDIN, HAONAN HE, JOYCE JOUMAA, KATARIIN MUDIST, VALENTIN PINET, SIRAG SESETYAN, FLORAINE SINTÈS, YEHWAN SONG, CAN YILDIRIM & LALIN MERCAN

En complément découvrir les autres propositions de la Biennale aux Grandes Locos, macLYON, Musée des Tissus.

Relire ma chronique (lien vers)

Infos pratiques :

Jeune création internationale 

Jusqu’au 13 décembre 2026  

18ème Biennale de Lyon 

En 2027, cycle « Collection vivante » avec :

Le temps nous le dira 

IAC/Frac Rhône-Alpes 

Entrée valable avec le Pass Biennale :

//labiennaledelyon.notrebilletterie.com

https://i-ac.eu/fr/expositions/24_in-situ/en-cours

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