Justine Pluvinage, Amazones, 2017 courtesy de l’artiste
Keren Detton poursuit l’inscription du Frac Grand Large en synergie avec tout le territoire notamment à l’occasion du Bicentenaire de la photographie. Cette rentrée est l’occasion de dévoiler les expositions « Je rêvais d’un autre monde », « Clou à Clou » autour de la figure de la photographe autodidacte Jeanne Devos, « le Foyer de la révolte » autour des luttes, « Point de vue design #4 » et « Chantier de la collection » qui dévoile de manière inédite les coulisses des métiers d’un Frac.
Riche de plus de 400 œuvres photographiques sur un ensemble de 2000 œuvres, la collection a été amorcée en 1983. C’est l’une des composantes du Frac Grand Large.
La photographie comme écriture de lumière :
Avec « Je rêvais d’un autre monde », titre emprunté à la célèbre chanson du groupe Téléphone, le parcours déroule une traversée des années 1932 à nos jours. Elle se déploie in situ en 2 volets en partenariat avec l’Institut pour la Photographie (Lille) et hors les murs au Château Coquelle. Elle réunit des artistes confirmés ou plus émergents, français et internationaux, toutes techniques et supports confondus : l’installation, la vidéo, l’archive, le design également, autre pôle qui distingue et structure véritablement le Frac Grand Large.
Walead Beshty, « 3 Sided Picture (Magenta/Red/Blue) », 2006, Los Angeles. – © D. R
Si la photographie est écriture de la lumière, celle-ci est l’angle retenu par le Frac pour répondre à la célébration du bicentenaire d’un point de vue expérimental et conceptuel, dans le prolongement de l’exposition Apparatus en 2021. Keren Detton assure le volet 1 (octobre/janvier), Anne Lacoste prendra le relais de janvier à mai tandis qu’un 3ème volet sera conçu par un commissariat collaboratif non précisé à ce stade.
Dès le départ Je cligne des yeux pour retenir le temps de Kelly Schacht place le regardeur au cœur du dispositif. L’installation constituée de plusieurs écrans aveugle autant qu’elle éclaire, un paradoxe que l’on retrouve dans son titre. Notre perception du réel et mémoire est par essence fragmentaire. Toujours au Belvédère, Joëlle Jakubiac fait le lien avec le territoire, une donnée importante de la collection, à travers son projet autour du poste de secours de Malo-les-Bains. Formée aux Beaux-Arts de Dunkerque, elle fait partie de l’association Fructôse (que je n’ai malheureusement pas pu découvrir). Transformant cet observatoire en camera obscura, l’installation a donné lieu à un livre réunissant les 936 frottages originaux réalisé avec du graphite de l’empreinte du lieu. Une célébration de la lenteur en guise de préambule.
Dans la première salle l’intitulé « Des surfaces à élucider » place la lumière au cœur du dispositif comme avec les photogrammes de Walaed Beshty et les cyanotypes d’Adrianna Wallis avec la série des post-scriptum du projet Lettres ordinaires, ces phrases écrites en vitesse à la fin d’un courrier qui révèlent un message très intime et souvent d’une réelle importance. Jean Michel André Delphine Reist qui avait transformé le Frac en grande chaine de production en 2022 dans le cadre de la biennale Gigantisme, laisse déverser d’une imprimante des encres de couleur selon une note d’humour grinçante sur la vie de bureau.
Aglaia Konrad, BT #14, 2021 (BD) courtesy de l’artiste
Aglaia Konrad opère des déplacements à partir de dispositifs, de filtres et de fragments qu’elle met en place autour d’une réflexion sur l’architecture moderniste. Elle a eu une belle exposition au FOMU d’Anvers autour de son projet sur la Boekentoren (tour de la bibliothèque de l’Université de Gand).
La 2ème salle s’intéresse au paysage et ses fondements métaphoriques comme avec Ilanit Illouz qui telle une archéologue, « cristallise au sel » les tirages pour redonner les traces des souvenirs et d’une mémoire vouée à disparaitre, celle de la mer Morte. Albert Clermont dans ses Assemblages masque d’un rectangle de couleur et de plusieurs couches de vernis, le centre de l’image, un immeuble des années 1970. Le regardeur est invité à ausculter les marges et les périphéries. Pauline Delwaulle, également membre de Fructôse, nous dit le désastre écologique de la Côte d’Opale. A partir de la résidence ARCHIPEL mise en place par le Frac, elle observe l’érosion qu’elle traduit par des papiers flottants retenus par des supports métalliques qui viennent perturber la lecture de l’ensemble.
Dans l’espace suivant « voir et revoir » il s’agit d’interroger des récits collectifs invisibilisés selon une approche politiqueOlivier Blanckart élargit les frontières du médium et introduit la sculpture à partir d’une relecture d’une célèbre photographie de Walker Evans d’une famille de fermiers pendant la Grande Dépression. Son usage du rebus, du plastique, du carton dans une veine très réaliste traduit la grande misère et le dénuement total de ces personnes tout en leur donnant une humanité perdue. Jean-Sylvain Bieth fait ressurgir les spectres de la guerre d’Algérie et la violence à travers l’évocation de la villa Sussini où l’on pratiquait la torture en brûlant la surface du tirage, tandis que des livres censurés par l’Etat français constituent une petite bibliothèque. Jean Michel André avec Chambre 107 revient sur un épisode traumatique personnel, l’assassinat inexpliqué de son père à Avignon en 1983 alors qu’il a 7 ans et l’enquête qu’il a menée après avoir retrouvé la mémoire. Le projet avait été exposé aux Rencontres d’Arles en 2025.
Jimmy Robert aux confins de la danse et de l’image, prolonge une sculpture publique de deux lutteurs par un corps effondré et en repos d’une grande sensualité ; déjouant l’aspect spectaculaire et triomphal du message premier. Le tirage grand format noir et blanc est posé sur un simple tube, comme en équilibre. La représentation du corps racisé, du hors champ, du regard colonial traversent sa pratique.
Justine Pluvinage avec l’installation vidéo Amazones montre ces héroïnes du quotidien dans les différentes villes qu’elle a traversées. Entre une rappeuse, une bodybuildeuse, une femme dans un fauteuil roulant, toutes traversent l’écran par leur énergie farouche et leur allure combattante. Isabelle Le Minh à partir d’un travail sur des archives industrielles conservées au Centre Régional de la Photographie de Douchy-les-Mines réactive la mémoire de l’usine Usinor et des Chemins de fer dans une installation qui se déploie comme une trame, le chemin de fer étant dans le langage de l’imprimerie, l’enchainement de tout un numéro de magazine page par page. Le son de la vidéo de Julien Creuzet capte notre attention. Le poète, vidéaste, conteur franco-caribéen qui a représenté la France lors de la Biennale de Venise 2024 part d’un recueil de photographies ethnographiques pour décoloniser le regard avec ces gestes de transe que fait la lumière, comme des lucioles sur le papier.
Hybridité et fantômes de l’image également avec l’artiste américaine d’origine iranienne Fariba Hajamadi qui travaille avec des tissus, des panneaux de bois, compose un triptyque en réserve à partir d’images de musées réagencées.
Ainsi entre luminosité et surface photo sensible, démarche sculpturale et empreinte, temporalité et déplacement sensible, ces présences matérielles et immatérielles incitent à autant de projections et de visions subjectives du monde.
Un seul regret que l’espace d’exposition ne soit pas plus ample, l’on songe notamment aux beaux volumes consacrés au chantier de la collection qui auraient permis un déploiement plus magistral de ces enjeux.
Luttes et féminisme :
L’exposition « Le foyer de la révolte » trouve son origine dans l’ouvrage de Dorothy Hayden « La grande révolution domestique » et un projet au Familistère de Guise en 2019. Les 9 artistes convoqués par Keren Detton se saisissent de l’espace domestique pour souligner assignations et poids du patriarcat dans des stratégies de détournement avec notamment l’artiste féministe britannique Helen Chadwick qui joue sur les codes de la publicité à travers des performances satiriques au sein d’appareils ménagers.
Helen Chadwick, In the Kitchen, 1977 courtesy de l’artiste
L’artiste conceptuelle américaine Anne Collier questionne dans ses photographies l’aliénation mentale au féminin. La violence se retrouve aussi dans les objets comme par exemple ces stores à lamelles appelés jalousies de Jean-François Leroy « voir ou être vu » dans une objectivation des corps. La reine de concours de beauté de la performeuse danoise Lise Haller Baggesen « Ms Peace in the US ! », est une adolescente noire et enceinte, vêtue de vêtements couleur arc en ciel. Encore une fois, les stéréotypes associés au genre et le concept de mère dans l’espace public. A ses côtés un jeans sale et criblé de balles en clin d’œil au cow-boy des grandes plaines, quelque peu déchu, de Daiga Grantina.
Prochainement : Interview de Marianne Martichou autour des expositions de design #4 D comme Détournement et « Clou à Clou x Wormhout.
La BD d’Alexandrine Dhainaut accompagne le chantier des collections
A noter que les oeuvres de tous les Frac sont réunies par Lille 3000 au Tripotal pour un grand éclat de rire !
Infos pratiques :
« Je rêvais d’un autre monde », la collection photographique
jusqu’au 3 janvier 2027
« Clou à Clou » x Wormhout
« Extrême Collection » : Point de vue design #4
« Le foyer de la révolte «
« Chantier de collection »
Jusqu’au 4 avril 2027
Frac Grand Large
