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« Cézanne et nous » au Grand Palais, Interview Claire Bernardi, directrice du musée de l’Orangerie 

Vue de l’exposition Cezanne et nous, GrandPalaisRmn
© Luc Castel pour GrandPalaisRmn, 2026

S’attaquer à l’un des moments de la modernité et du patrimoine français : Paul Cézanne pour en livrer une relecture renouvelée, il fallait oser ! C’est l’une des réussites de cette rentrée parisienne au Grand Palais « Cézanne et nous », née d’une collaboration entre trois institutions parisiennes majeures : le musée d’Orsay, le musée de l’Orangerie et le Centre Pompidou, tant dans son approche scientifique que dans ses enjeux, les artistes étant eux-mêmes les ambassadeurs du maître d’Aix. Si l’on sait que Cézanne a su laisser une empreinte durable sur ses contemporains et son époque : Paul Gaugin, Emile Bernard, Maurice Denis ou Pablo Picasso étant donné l’influence de son marchand Ambroise Vollard, engageant les prémisses de la modernité et des avant-gardes, l’on découvre la portée de son héritage qui perdure jusqu’à aujourd’hui, non seulement en France et en Europe mais aussi à l’international. Des relectures plurielles et ininterrompues autour notamment de la seconde naissance de l’abstraction des deux côtés de l’Atlantique de Serge Poliakoff, Victor Vasarely, Piet Mondrian, Simon Hantaï à Clyfford Still, Sean Scully, Joan Mitchell, Tom Wessleman jusqu’à Georg Baselitz, Etel Adnan, Peter Doig ou Luc Tuymans, à partir de motifs devenus iconiques comme la Montagne Sainte-Victoire. Des prêts exceptionnels ponctuent un parcours fait de continuités et de ruptures à l’image même de la réception de Cézanne, dont l’étrangeté défi les normes. Claire Bernardi, directrice du musée national de l’Orangerie et l’une des 4 commissaires de cet ambitieux projet nous en dévoile le caractère totalement inédit et nous partage ses émotions et découvertes au fil du projet. On lui doit notamment l’exceptionnelle exposition de Robert Ryman en 2024 ou « Dans le flou » en 2025 qu’elle m’avait décryptée. Claire Bernardi a répondu à mes questions alors que le musée de l’Orangerie ouvre cette semaine l’exposition « Monet, peindre le temps ».

Claire Bernardi, directrice du musée national de l’Orangerie photo Alexandre Isard

Marie de la Fresnaye. Quelle est l’origine de ce projet ? 

Claire Bernardi. L’exposition est née d’une intuition, mais aussi d’un désir : celui de montrer à quel point Cézanne a traversé les siècles, demeurant, génération après génération, sous le regard des peintres. Au fil de notre travail, nous avons pris conscience de la profondeur de cette continuité du regard porté sur lui. 

L’idée de l’exposition est née il y a quatre ans, autour d’un projet d’envergure destiné au Grand Palais. Elle a d’abord été pensée du côté des musées d’Orsay et de l’Orangerie, puis il nous est très vite apparu comme une évidence qu’elle devait être conçue avec le Centre Pompidou. Il s’agissait aussi de montrer la richesse exceptionnelle de nos collections nationales. Lorsque l’on regarde les collections du Centre Pompidou, celles du musée d’Orsay et de l’Orangerie, on constate qu’elles permettent à elles seules de constituer une part considérable de l’exposition, presque la moitié. Mais l’une des ambitions essentielles de ce projet était de ne pas nous limiter à nos propres collections et d’aller chercher les œuvres là où elles se trouvaient et d’emprunter largement en France comme à l’étranger afin de pourvoir donner véritablement toute sa mesure au regard que l’on souhaitait porter sur Cézanne et son héritage. 

Vue de l’exposition Cezanne et nous 
© Luc Castel pour GrandPalaisRmn, 2026

MdF. En quoi cette exposition se démarque-t-elle de précédents hommages à Cézanne ? 

C.B. On a déjà vu de nombreuses expositions consacrées à Cézanne, certaines particulièrement remarquables, notamment celles qui ont choisi de faire dialoguer son œuvre avec celle d’un autre artiste. 

Si l’on part de cette salle, par exemple, nous retrouvons une histoire que nous connaissons bien : celle de la réception de Cézanne par les cubistes. Ce qui est peut-être moins connu, en revanche, c’est la permanence de cette réception au-delà du modernisme, et la manière dont, génération après génération, les artistes ont continué à revenir vers lui.

C’est, je crois, l’une des choses que l’on découvre en sortant de cette exposition en tout cas, l’une de celles que nous avons voulu montrer : à travers toutes ces générations d’artistes qui ont regardé Cézanne, son héritage ne cesse de se transformer ; il se réinvente, se déplace, à travers des sensibilités et des époques différentes.

Il apparaît alors une histoire faite de relectures plurielles et continues, traversée de forces parfois contradictoires, mais qui, chacune à leur manière, viennent renouveler notre regard sur Cézanne.

MdF. Une belle section est dédiée à la Sainte Victoire, un motif devenu un lieu de pèlerinage, cher aux artistes 

CB. De Cézanne, on retient souvent le motif : les pommes, la Sainte-Victoire, devenue presque une icône. Mais le lieu lui-même semble aujourd’hui indissociable de l’artiste, comme s’il était devenu, en quelque sorte, un lieu cézannien par essence. On ne regarde presque plus ce paysage qu’à travers son regard.

Il nous intéressait donc de voir comment les artistes allaient, à leur tour, regarder ce motif : soit à travers l’œil de Cézanne, soit en revenant directement au motif lui-même. 

Il est assez étonnant de voir des artistes aussi différents que Zao Wou-Ki, Sean Scully, qui choisit même de s’installer ici, ou Fabienne Verdier, revenir sur cette terre cézannienne, venir peindre face à la Sainte-Victoire, ou, lorsqu’ils sont ailleurs, retrouver malgré tout ce motif et ce regard. C’est le cas, par exemple, d’Etel Adnan lorsqu’elle peint le mont Tamalpais en Californie. 

Si la Sainte-Victoire au même titre que les pommes font partie des attendus d’une telle exposition, en quoi réserve-t-elle aussi d’autres perspectives ? 

C’est ce que nous avons essayé de faire avec cette exposition : trouver un équilibre entre les œuvres attendues, celles qui sont familières à certains, mais qui seront de véritables découvertes pour beaucoup et des œuvres plus inattendues. 

Et c’est finalement assez réjouissant de se dire que, malgré tout ce qui a déjà été écrit, montré et regardé autour de Cézanne, le champ n’est pas épuisé. 

Parmi ce renouvellement de perspective : il y a notamment une partie photographie assez importante, comment y êtes-vous parvenu ? 

C’est un travail considérable, qui fait pleinement partie de nos recherches. Des recherches qui nous conduisent parfois vers de véritables découvertes. Je pense notamment à Erwin Blumenfeld, dont nous avons découvert qu’en tant que peintre, il avait beaucoup regardé Cézanne.

Il y a ainsi des rapprochements qui naissent d’une intuition, et qui, au fil des recherches, se confirment et prennent tout leur sens.

Vue de l’exposition Cezanne et nous 
© Luc Castel pour GrandPalaisRmn, 2026

MdF. Au niveau de l’abstraction, comment de nombreuses constellations se dessinent-t-elles à un niveau international ? 

CB. C’est aussi ce que nous avons voulu montrer : essayer d’ouvrir un peu les « ismes » conventionnels de l’histoire de l’art si l’on prend par exemple la salle où nous nous trouvons, on voit, dès l’entre-deux-guerres, les années 1910, à quel point le regard porté sur Cézanne est déjà profondément international. Nous ne pouvions évidemment pas montrer tous les artistes, dans toutes les parties du monde, qui se sont réclamés de lui. Mais nous avons voulu donner à voir cette manière dont son œuvre a essaimé bien au-delà de la France, et notamment dans toute l’Europe si l’on songe au futurisme italien, mais aussi, en Russie, au suprématisme ou à l’unisme. 

Vue de l’exposition Cezanne et nous 
© Luc Castel pour GrandPalaisRmn, 2026

MdF. Qu’est-ce que l’unisme au sein des avant-gardes ? 

CB. L’unisme est un mouvement et une théorie fondés par l’artiste polonais Władysław Strzemiński, qui fut notamment un élève de Malévitch. Il s’inscrit donc dans une véritable continuité avec le suprématisme, tout en développant une réflexion qui lui est propre.

Strzemiński s’intéresse à cette unité qui traverse la peinture de Cézanne, à la manière dont celui-ci construit l’espace et organise les rapports entre les formes et les plans. Et c’est précisément à partir de cette construction de l’espace qu’il va pouvoir penser sa propre abstraction. Ce point de bascule est tout à fait passionnant. 

Vue de l’exposition Cezanne et nous 
© Luc Castel pour GrandPalaisRmn, 2026

MdF. Au niveau des œuvres de Cézanne de la collection du musée de l’Orangerie, que pensez-vous de ces confrontations ? 

CB. Pour rappel, nous avons une quinzaine de Cézanne au sein des collections, et non des moindres. C’était pour moi une très belle aventure que de pouvoir les faire dialoguer avec d’autres artistes présents dans la collection : des artistes de leur temps, bien sûr, mais aussi des artistes du XXIᵉ siècle, ou plus contemporains.

Ce dialogue permettait de regarder les Cézanne autrement, de les replacer dans une histoire plus vaste, mais aussi de les redécouvrir sous un jour nouveau. C’est finalement ce que j’ai trouvé particulièrement stimulant : faire se rencontrer des œuvres qui, parfois, n’ont jamais été pensées ensemble, et voir comment ce regard contemporain pouvait à son tour renouveler notre perception de Cézanne.

MdF. A titre personnel, avez-vous eu des émotions ou des surprises particulières au cours de ce projet ?

CB. Des émotions, beaucoup. J’avoue que le fait d’accrocher le Peter Doig à côté du Grand Baigneur a été une émotion très particulière. C’est un artiste contemporain que j’estime énormément, dont j’aime profondément le travail, et pouvoir mettre ces deux œuvres en regard était pour moi très fort.Bien sûr, le rapprochement iconographique est évident, presque indiscutable. Mais au-delà de cette filiation, cette confrontation pose une question qui me paraît essentielle : comment regarde-t-on la figure aujourd’hui ? Que devient-elle, comment se transforme-t-elle, comment un artiste contemporain peut-il encore s’en emparer ? C’était très fort, et j’étais donc particulièrement heureuse que cela puisse se faire, d’autant que le prêt n’a pas été simple à obtenir.

Parmi les surprises, je pense aussi à cette œuvre de Luc Tuymans, issue de la collection Pinault : une grande nature morte, dont j’ai découvert à quel point elle avait été pensée en dialogue avec Cézanne, après le 11 septembre. Elle s’impose comme une peinture d’histoire. Son format monumental nous le rappelle. Tuymans part de la nature morte pour poser une autre question : comment regarder une nature morte aujourd’hui, et comment en faire, à son tour, une forme de monument, un monument à la non-violence ?

Infos pratiques :

« Cézanne et nous » 

Jusqu’au 17 janvier 2027

Grand Palais 

Tarifs

Plein : 19 €

Réduit : 16 €

https://www.grandpalais.fr/fr/programme/cezanne-et-nous

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