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A la MEP, Interview Nanténé Traoré : aux confins de l’indicible et de la dissolution de l’image 

Nanténé Traoré, i had a bad dream about you are you ok / 2026 (2026) courtesy de l’artiste

L’artiste et auteur Nanténé Traoré à l’occasion d’un retour sur la côte bretonne vit un épisode intime très fort de dissociation psychique face à la montée de souvenirs traumatiques liés à sa mère biologique. Un trouble intérieur qu’il traduit dans une série photographique argentique révélée pour la première fois à la MEP à l’occasion de son exposition, associée à un film imaginé lors d’une résidence en Albanie à la Vila 31 (Art Explora). Creusant la matérialité du medium à partir d’un usage de pellicules altérées, ces images enveloppées d’un halo brouillent les repères alors qu’un plan fixe sur un paysage immobile accompagné de la voix de l’artiste témoignent d’un sujet tabou et impensé dans la société : les violences maternelles. L’emprise, la santé mentale, l’omerta… font partie de cette traversée qui aborde non-dits et mémoire par déflagrations successives. 

Nanténé Traoré est né en 1993. Il est représenté par la galerie Sultana, à Paris, et publié par les éditions Points, L’Arbre de Diane et Gorge Bleue. 

Portrait de Nanténé Traoré Cc. SayWho

Marie de la Fresnaye. Comment cette invitation s’est-elle faite ? 

Nanténé Traoré. C’est une invitation au départ de Clothilde Morette, qui ne travaille plus à la MEP aujourd’hui.

Elle était venue à la galerie Sultana avec Victoria Aresheva il y a un an, donc ça fait finalement une longue période. 

MdF. D’où vient le titre de l’exposition ?

NT. Le titre de la série vient d’un manuscrit que je n’ai pas encore publié, qui s’appelle pays des merveilles. C’est un texte autour de ma mère que, pour plein de raisons, j’attends encore de publier. Ça me semblait assez logique que cette exposition, qui parle aussi de traumatismes d’enfance, de ma mère biologique et de ma sœur, porte ce titre-là.

Il y avait aussi quelque chose qui m’intéressait dans le décalage entre le titre et les images. La série est assez sombre, les images sont plutôt tristes, avec quelque chose d’assez dense, alors que pays des merveilles sonne presque comme un titre doux, un peu naïf. Il y a quelque chose d’assez ironique là-dedans, de légèrement doux-amer.

J’ai réalisé cette série à l’été 2025, quand je suis retourné sur la côte bretonne, dans une région où j’avais vécu longtemps avec ma mère biologique. À ce moment-là, j’ai traversé une énorme dépression, qui a commencé par des épisodes de dépersonnalisation et de déréalisation.

Et malgré ça, je continuais à prendre des photos pendant cette période où j’allais extrêmement mal. Des traumatismes d’enfance, qui avaient été très mal gérés et auxquels je n’avais jamais vraiment fait face.

La série a donc précédé mon internement en hôpital psychiatrique. Et c’est pendant cette période que j’ai écrit le texte qui est projetédans la vidéo. À la base, ce texte n’était absolument pas destiné à être montré dans une exposition.

Vue de l’exposition Naténé Traoré, pays des merveilles, MEP Paris courtesy de l’artiste photo Quentin Chevrier

MdF. Que nous dit ce texte ? 

NT. C’est vraiment un texte que j’ai écrit sur ma mère. C’est un texte très dur, je pense. Quand on le lit vraiment, il est dur. Et pour moi, ça a aussi été très dur de l’écrire.

À un moment, en travaillant sur cette exposition, je me suis dit : « Mais en fait, là, tu ne peux plus faire semblant que tu ne parles pas de ça. Tu parles de ça. Tu es en train d’en parler de manière extrêmement frontale. Tu ne peux plus te cacher. »

Et c’est assez nouveau pour moi parce que j’ai passé des années à travailler sur les autres. C’est la première fois que, dans une exposition, je parle vraiment de moi, et surtout de manière aussi frontale. Je me suis dit : « autant aller jusqu’au bout, autant vraiment parler de moi et de ce que j’ai vécu ». 

Et en même temps, je trouve que la proposition reste assez douce dans la manière dont elle s’intègre à l’espace. Je ne voulais pas faire une installation sonore. Je n’avais pas envie que les gens se retrouvent dans un espace où il serait difficile de gérer leurs émotions. 

Là, le texte est présent de manière assez discrète. Mais si on prend le temps de le lire en entier, il change complètement la manière dont on regarde le reste des images. Il les oriente, et quelque part, il les contamine aussi.

Et on se rend compte qu’en fait, on parle vraiment d’amnésie traumatique, de traumatismes d’enfance qui sont très sérieux, de violences qui restent encore très taboues. Et notamment des violences perpétrées par une mère, qui sont peut-être encore plus difficiles à penser et à raconter, parce que la mère est censée être celle qui protège, celle qui offre un espace de sécurité à ses enfants.

Donc forcément, quand cette figure-là devient aussi une figure de violence, c’est quelque chose qui est très difficile à nommer.

Nanténé Traoré, ride, nowhere / 2025 (2026) courtesy de l’artiste

MdF. En ce qui concerne la résidence à la Vila 31 (Tirana), comment est venue l’idée d’intégrer la vidéo à l’installation ? 

NT. J’avais vraiment très envie de mettre de la vidéo. C’est quelque chose que j’ai en tête depuis longtemps et qui m’intéresse beaucoup, parce que ça me permet de faire le lien entre le texte et l’image. Et c’est quelque chose que j’ai plus de mal à faire avec des images fixes.

En fait, quand je suis allé à la Villa 31, c’était aussi quelque chose de très personnel. C’était ma première expérience de résidence. Je suis parent d’un enfant, donc je ne peux pas forcément partir tout le temps. Et là, finalement, le fait d’être en résidence m’a permis de vraiment m’arrêter, de travailler et de réfléchir.

Ça arrivait aussi à un moment particulier de ma vie, où je sortais de toute une période de dépression, etc. C’était aussi, quelque part, une nouvelle manière de lancer ma thérapie. Donc il y avait beaucoup de choses qui se passaient personnellement pour moi pendant cette résidence.

Et j’avais envie que, s’il y avait une vidéo dans l’exposition, ce ne soit surtout pas la côte bretonne. Je ne voulais pas que ce soit un paysage trop affectif. J’avais vraiment envie que ce soit le plus neutre possible, justement parce que le texte est déjà tellement chargé et compliqué. Je me suis dit que ça faisait beaucoup de rajouter, en plus, des images qui auraient un affect particulier pour moi.

Je pense aussi à ma sœur dans tout ça. Je pense qu’elle n’avait pas forcément envie que je montre des images de notre enfance. Donc ça a vraiment été une forme de collaboration avec elle, autour de cette question : qu’est-ce qu’on dit ? Et surtout, qu’est-ce qu’on ne dit pas ?

Pour moi, c’était vraiment important d’avoir ce paysage un peu neutre, qui ne soit relié à rien de précis. Et d’ailleurs, il n’est pas vraiment représentatif de l’Albanie. 

MdF. De quoi se compose ce paysage ?

NT. C’est le lac Ohrid, auquel je me suis vraiment beaucoup attaché. J’y suis allé énormément quand j’étais là-bas, à ce moment-là. C’est un des plus vieux lacs du monde, c’est aussi le plus profond d’Europe. Et en fait, c’est presque une mini-mer.

C’est un paysage assez simple, assez dépouillé. Et du coup, pour moi, le fait de mettre cette résidence dans ce corpus de travail, c’est aussi une manière de terminer une narration. C’est vraiment une clôture de chapitre. Comme si on arrivait à la fin de quelque chose.

J’ai réfléchi différemment aux traumatismes que j’ai vécu. J’ai aussi réfléchi différemment à la manière dont j’avais envie d’en parler, à ce que j’avais envie de montrer ou pas.

Et finalement, cette vidéo, elle a vraiment clôt quelque chose pour moi.

Nanténé Traoré, you’ll get there / 2025 (2026) courtesy de l’artiste

MdF. Avec Villa 31 x Art Explora, quel est le processus de sélection ? 

NT. Ma résidence s’inscrivait dans le cadre d’une collaboration entre Art Explora et l’association ORAMA, qui a co-conçu avec Art Explora un programme de résidence artistique de deux mois autour de la photographie.

C’est Caroline Bourgeois (Pinault Collection), qui a soutenu et porté mon projet.

MdF. Quel est le bilan de cette expérience ? 

NT. Je pense que ça a été une résidence complètement différente de ce que je pensais faire au départ. J’étais parti avec un projet hyper précis en tête. 

Et puis, quand je suis arrivé, je me suis retrouvé prise dans quelque chose de beaucoup plus politique. Parce qu’en ce moment, en Albanie, il se passe des choses qui sont vraiment importantes. Et du coup, je n’avais plus du tout envie de travailler avec mon propre regard, ou en tout cas d’imposer mon regard sur les choses.

J’ai plutôt décidé de me laisser embarquer par ce que je voyais, et surtout de me laisser du temps.

Les images que j’ai faites en Albanie parlent finalement beaucoup de moi, de la manière dont je me suis laissé traverser par le pays, mais elles parlent assez peu du pays en lui-même. C’est quelque chose de très fragmenté.

Et finalement, une seule image de ce nouveau corpus est exposée.

Nanténé Traoré, traces of you / 2026 (2026), courtesy de l’artiste

MdF. Quel choix en matière de tirage ? 

NT. C’est un tirage jet d’encre. 

Car même si je suis très intéressé par les techniques de tirage anciennes, comme par exemple le tirage à l’or, que je sais faire, pour des questions de conservation et aussi d’organisation globale d’avoir un labo à la maison, je préfère faire tirer mes images.

Et puis j’ai toute confiance dans la personne avec qui je travaille pour les tirages. Et ça, c’est très important pour moi.

MdF. En quoi le rapport avec votre tireuse est-il important pour vous ? 

NT. Ma tireuse s’appelle Jeanne Favre. Elle travaille chez Pro Image Service, qui a un atelier dans le 19e.

Je travaille avec elle depuis longtemps, et j’aime vraiment beaucoup cette collaboration. Elle est devenue hyper importante dans mon travail. En fait, je ne sais même plus trop quoi faire de mes images si elle n’est pas là ! Elle comprend très vite ce que je cherche, notamment le type de papier, la manière dont l’image doit être tirée…

Il y a vraiment un dialogue qui s’est installé entre nous, et je pense que ça fait partie intégrante de la manière dont mes images existent aujourd’hui.

MdF. Qu’est-ce qui donne ce grain particulier ? C’est le papier ? C’est la pellicule ? 

NT. En fait, la pellicule est très périmée, donc le grain explose.

Les pellicules datent des années 90 et elles sont vraiment très dégradées. Il y a énormément d’altérations. Par exemple, le mouchetage qu’on voit sur les images vient de la moisissure. Il y a des champignons qui apparaissent sur beaucoup de pellicules, surtout quand on regarde de près.

Et ce sont des altérations que je ne contrôle pas du tout. 

MdF. Un catalogue accompagne l’exposition : quelle forme avez-vous souhaité lui donner ? 

NT. C’est un fanzine. Moi, j’en fais beaucoup, donc j’étais vraiment très excité à l’idée de le faire. J’ai entièrement fait la maquette.

En fait, j’ai repris toutes les images de l’exposition, mais je les ai complètement remaniées digitalement. Il y a des superpositions, des changements de couleurs, plein de transformations, et aussi le texte de la vidéo.

Du coup, on ne reconnaît quasiment plus les images de l’exposition. Et pour moi, c’était justement super chouette de montrer une autre manière de les regarder et de les faire exister.

Ce qui m’intéresse dans l’image, c’est qu’elle est infinie. On peut faire énormément de choses avec une image : la recadrer à l’infini, zoomer, travailler chaque pixel… Chaque pixel existe. Et donc, c’était vraiment intéressant d’avoir ce fanzine pour pouvoir aussi exprimer ma pratique du collage, qui est très importante pour moi et que je continue à développer.

Et puis ma pratique du fanzine, c’est quelque chose que j’aime beaucoup aussi. L’auto-édition est très importante pour moi. Ça permet d’avoir des manières de regarder les images qui sont complètement différentes.

Nanténé Traoré, sentimental landscape / 2025 (2026) courtesy de l’artiste

MdF. Dans votre processus thérapeutique, si je peux me permettre, un livre comme Familia Grande, fait-il partie de jalons sur les traumas de l’enfance ou d’autres récits littéraires ont-t-il compté pour vous ?

NT. Je citerais plus volontiers le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, qui m’avait bouleversé parce qu’il parle d’une mère bipolaire, très proche de la mienne. J’avais trouvé ça magnifique.

J’avais notamment été très touché par la manière dont elle raconte les entretiens qu’elle faisait avec ses tantes, avec ses proches, qui lui disaient : « Essaie de ne pas trop en dire, de ne pas trop insister… » Il y a beaucoup de ça dans les familles.

Et puis, déjà, quand tu vis des violences, ce n’est pas facile d’en parler. Ensuite, quand tu grandis et qu’on te dit : « Oui, mais tu sais, il ne faut pas trop en parler », ça devient encore plus compliqué.

Moi, ce livre m’a fait énormément de bien, et je pense qu’il a déclenché tout un processus chez moi. En fait, je crois que c’est vraiment important d’en parler.

Il y a aussi un livre qui est sorti récemment, Faire la peau, de Louise Chennevière, qui est très bon et qui parle des violences perpétrées par les mères. Là encore, c’est un sujet dont on parle assez peu.

MdF. Un autoportrait ouvre le parcours : en quoi a-t-il valeur de manifeste malgré sa taille modeste ? 

NT. La photographie s’appelle Deadbeat Summer, littéralement « un été de merde ».

J’ai une pratique de l’autoportrait qui est assez personnelle, que je n’expose pas. J’ai besoin d’avoir des photos de moi, comme une sorte de mémorium personnel. Mais celle-ci, je l’ai prise à un moment très particulier, juste avant de rentrer à l’hôpital.

J’étais entre deux espaces, parce que je ne pouvais plus vraiment vivre chez moi. C’était devenu trop compliqué pour moi de m’occuper de ma fille, qui était encore petite, et j’avais peur que ça lui fasse peur. J’étais chez une amie qui m’hébergeait, et c’est làque j’ai pris cet autoportrait.

Il est complètement différent de ce que je fais d’habitude. Je suis complètement décadré. En fait, je suis comme mangé par la pellicule. Mes jambes, ce ne sont même pas vraiment mes jambes : c’est un décalage de la pellicule. On ne me voit pas en entier, on ne sait pas vraiment où je suis. C’est vraiment… il se passe des choses autour de moi qui sont un peu délirantes.

Et il y a vraiment cette idée de sortie du cadre. Je me sentais profondément comme ça à ce moment-là : j’étais décadré.

Je trouvais donc important que ce soit cette photo qui ouvre l’exposition, parce que je n’ai pas l’habitude de parler de moi dans mes expositions. Et là, c’était aussi une manière de dire frontalement : « Là, c’est moi. »

J’aimais aussi son format, qui est assez humble. Je trouvais ça important pour entrer dans l’exposition. C’est une photo simple, avec une lumière très simple. Et il y a quelque chose de très humain là-dedans.

On entre par l’escalier et c’est une petite photo qui a presque l’air de rien. On peut même ne pas la remarquer. Et puis, quand on ressort de l’exposition, tout d’un coup, elle devient très visible avec la lumière. Et elle est toujours là. Elle est toujours là.

Et là, on se dit : « En fait, oui, je suis entré dans la tête de quelqu’un. Je viens de voir quelque chose qui était très intime. »

J’aime beaucoup ce rapport-là : « J’étais là au début, et je suis là à la fin aussi. Mon état, lui, n’a pas changé. »

MdF. L’image dégage une tonalité un peu nostalgique, désenchantée

NT. C’est une photo qui est très triste. Je suis assez triste comme personne. Et c’est une photo en plus d’un corps, le mien, qui est très étrange. 

MdF. Comme un spectre ? 

NT. Exactement. En plus, j’ai beaucoup l’habitude de photographier des corps. C’est vraiment quelque chose qui fait partie de ma pratique, de manière assez globale.

Et quand je me photographie, moi, mon propre corps, c’est toujours un peu bizarre. Il y a vraiment quelque chose de spectral. Je vois bien que je ne sais pas où me mettre dans le cadre. Je suis décadré. 

Du coup, ça me paraissait assez logique que ce soit la photo d’ouverture. Je n’aurais pas imaginé un autre choix ! 

Infos pratiques : 

Nanténé Traoré

pays des merveilles

Jusqu’au 29 novembre

La MEP (studio)

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