Portrait de Manon Lanjouère, photo Jérémie Bôle du Chaumont
Manon Lanjouère, photographe bretonne et activiste environnementale, consacre l’ensemble de sa pratique aux enjeux de la préservation de l’océan et la traduction tangible de phénomènes invisibilisés. Sa proposition pour EXPORAMA aux Champs Libres dans le cadre de l’exposition collective « La mer jamais ne s’oublie » d’artistes femmes photographes en hommage à Anita Conti, se détache à la fois pour ses qualités formelles et les questionnements soulevés. Entre paysage fossilisé et récit d’anticipation autour des conséquences de la surpêche sur les espèces benthiques (organismes peuplant les fonds marins), des conséquences impalpables de prime abord deviennent par le truchement de l’image, support de contemplation et ruines en devenir. Un travail mené en collaboration avec des scientifiques qui s’inscrit dans le prolongement de sa précédente série « Les particules, le conte humain d’une eau qui se meurt » autour de la pollution plastique et dévoilée à Nice à l’occasion la Biennale des arts et de l’océan, orchestrée par Hélène Guénin (relire notre interview). Manon insiste sur l’impact de sa résidence artistique à bord de la Goélette Tara, « un déclic » selon elle. Elle expérimente pour ce projet en plusieurs chapitres et de manière inédite, des cyanotypes blanchis à l’algue et réutilise des coquilles d’huitres, une ressource essentielle trop peu valorisée et recyclée. Chaque année en France ce sont environ 80 000 tonnes de coquilles d’huitres qui sont incinérées comme elle le souligne. Dans une seconde partie de l’installation, un film expérimental éco-conçu à base d’algues, propose un rituel éco-féministe où l’artiste se met en scène en écho avec les écrits de l’autrice américaine Annie Linnard. Des données scientifiques à la fin de l’exposition sur l’état d’avancement des recherches autour de la préservation de l’océan complètent le dispositif. Laisser une empreinte minime dans l’ensemble de ses projets est l’une des constantes qui l’anime dans un véritable alignement entre ce qu’elle défend et ce qu’elle cherche à traduire plastiquement. Parmi les rencontres décisives de son parcours, elle cite volontiers : Stéphane Lapierre (Galerie du jour, agnès B) ou Manon Demurget et Simon Baker à la MEP. Manon a répondu à mes questions.
Quelle est l’origine de l’exposition ?
C’est Yves-Marie Guivarch, commissaire de l’exposition et programmateur aux Champs Libres, qui m’a contacté. Il m’a parlé de son projet d’exposition autour de la mer, initialement construit à partir des photographies d’Anita Conti. Il m’a expliqué qu’au fil de sa réflexion, son regard s’était affiné et qu’il souhaitait finalement réunir des femmes photographes.
Il m’a d’abord sollicitée à propos des Particules, en me demandant si le projet était disponible et si j’accepterais de l’exposer. Je lui ai alors proposé une autre option. Je lui ai expliqué que Les Particules était très peu revenu à l’atelier depuis 2022 et que j’avais envie de montrer un autre pan de mon travail, puisque je me consacre exclusivement au milieu marin depuis 2021. Je lui ai donc demandé s’il accepterait que nous présentions plutôt un nouveau chapitre, sur lequel je mène des recherches depuis 2023.
Anita Conti Les Terre-Neuvas 1952.
Qu’avez-vous cherché à traduire ?
Je crée des espaces immersifs à partir de photographies, de films et de sculptures. En 2021, j’ai embarqué sur la goélette Tara, une expérience qui a véritablement marqué un tournant dans ma pratique. À partir de ce moment-là, j’ai choisi d’ancrer mon travail dans une démarche plus militante, centrée sur la préservation de l’océan. Je travaillais déjà auparavant sur les relations entre l’art et les sciences, mais depuis cette expérience, j’ai décidé de concentrer mes recherches sur les enjeux environnementaux liés au milieu marin.
J’ai d’abord développé un premier volet consacré à la pollution par les microplastiques et à son impact sur les micro-organismes, avec la série Les Particules, le conte humain d’une eau qui meurt, présentée au Musée de la Photographie de Nice dans le cadre de la Biennale des Arts et de l’Océan. Ce projet se déploie en plusieurs chapitres.
L’exposition présentée ici s’inscrit dans un deuxième volet, consacré cette fois à l’industrialisation de la pêche. Il fait d’ailleurs directement écho au travail d’Anita Conti. J’y présente deux des trois chapitres qui composent cette recherche.
Le premier s’intitule Mémoire sauvée de l’eau, le temps profond de la mer. J’y crée de faux fossiles d’espèces benthiques. De manière générale, j’aime construire des récits d’anticipation. Mes projets naissent souvent de plusieurs années de recherches et de collaborations avec des scientifiques. Ici, ce travail est le fruit de près de trois années d’échanges et d’enquêtes, avant que je ne réinterprète les données pour imaginer un récit qui n’est pas nécessairement réel, mais qui reste plausible quant aux conséquences de nos actions sur le milieu marin.
L’idée de ces fossiles est née d’un constat : aujourd’hui, les chalutiers qui utilisent les arts traînants, comme le chalutage de fond ou le dragage, labourent continuellement les fonds marins. Ils soulèvent les sédiments et arrachent de nombreuses espèces benthiques, ces organismes qui vivent sur le fond de l’océan. La plupart ne sont même pas remontés à bord : ils sont simplement laissés sur place, condamnés à mourir.
Mon récit imagine qu’à force d’être soulevés puis de retomber, les sédiments finissent par recouvrir progressivement ces organismes. Dans un futur dont je ne précise volontairement pas la temporalité, ils se fossiliseraient, témoins d’espèces désormais disparues.
Il était important pour moi de mettre en lumière ces espèces, parce qu’on ne parle pratiquement jamais d’elles. C’est une constante dans mon travail : m’intéresser à des phénomènes largement invisibilisés, souvent parce qu’ils échappent à notre regard. Dans le cas des microplastiques, il s’agissait d’organismes invisibles à l’œil nu et pour lesquels il n’existe pas de véritable système de représentation. Ici, lorsqu’on évoque la pêche dans les médias, on parle surtout des quotas ou de la diminution des stocks de poissons que nous consommons. En revanche, les espèces benthiques, qui ne sont généralement pas exploitées commercialement et n’entrent pas dans ces quotas, restent totalement absentes du débat.
Pourtant, toutes celles que j’ai choisies sont ce que les scientifiques appellent des espèces ingénieures ou des espèces habitats. Elles jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes marins. Elles offrent des zones de reproduction, des refuges, des lieux d’alimentation et permettent à de nombreuses autres espèces, y compris celles que nous consommons, de se développer. Elles sont donc indispensables à l’équilibre de toute la chaîne trophique océanique.
Depuis mon embarquement sur Tara en 2021, j’essaie également de produire mes œuvres de la manière la plus responsable possible. Les pièces présentées ici sont réalisées à partir d’un béton éco-conçu. Leur support est constitué d’un mélange de coquilles d’huîtres broyées et de plâtre. L’utilisation de ces coquilles permet de valoriser un déchet directement issu de la filière ostréicole. Chaque année, en France, environ 80 000 tonnes de coquilles d’huîtres sont incinérées, alors qu’elles constituent une ressource calcaire particulièrement intéressante. J’ai donc choisi de leur donner une seconde vie en en faisant le support même de ces œuvres.
Compte tenu des contraintes de temps liées à l’exposition, j’ai finalement choisi de présenter des impressions numériques. À ce moment-là, je n’avais achevé que deux prototypes de ce que sera le projet dans sa forme finale : des cyanotypes blanchis et virés à l’algue.
Le cyanotype est un ancien procédé photographique qui produit habituellement des images bleues. Ici, j’utilise une algue brune qui agit à la fois comme agent de blanchiment et de développement. Elle me permet d’effacer progressivement le bleu caractéristique du cyanotype pour le remplacer par cette teinte brune propre à l’algue. Ce choix est à la fois esthétique et conceptuel.
Cette dimension est essentielle dans ma démarche. Puisque je considère que mon travail relève d’une forme de militantisme par le soft power de l’art, il est important que les œuvres elles-mêmes soient réalisées de la manière la plus cohérente possible avec les enjeux qu’elles abordent. L’idée n’est évidemment pas de dégrader le milieu que je cherche à protéger ou à faire protéger à travers mon travail.
Bien sûr, aucune pratique artistique n’est totalement exempte d’impact. Il ne s’agit pas d’une démarche parfaitement neutre sur le plan environnemental. En revanche, j’essaie de réduire cette empreinte autant que possible, d’autant que je travaille sur des productions en petites séries et non sur des procédés industriels.
C’est donc une question qui intervient très tôt dans mes recherches : lorsque je conçois un projet, je réfléchis immédiatement aux matériaux, aux procédés de fabrication et à la manière dont les œuvres pourront être réalisées avec l’impact environnemental le plus faible possible.
Manon Lanjouère, Mémoire sauvée de l’eau : Smitina Cervicornis, courtesy de l’artiste
Pouvez-vous nous décrire le film La mère endormie, apprendre à parler à une pierre ?
Le film que vous voyez présenté dans cette fausse roche est un film expérimental. Avec cette pièce, je m’éloigne un peu de la donnée scientifique pour aller vers quelque chose de plus poétique.
J’en profite d’ailleurs pour préciser qu’à la fin de l’exposition, comme c’est le cas dans chacun de mes projets, je propose un index scientifique. Il rassemble les recherches menées avec les scientifiques qui m’ont accompagnée, présente les différentes espèces évoquées dans les œuvres, leur rôle dans les écosystèmes marins ainsi que leur statut de protection. Certaines sont déjà protégées, d’autres ne le sont pas encore. L’idée est que les visiteurs qui ont été touchés par la dimension sensible ou immersive de l’exposition puissent ensuite approfondir leur compréhension des enjeux liés à l’industrialisation de la pêche.
Le film, lui, relève davantage de la fiction et de la poésie. Je m’y mets en scène dans une boucle de quinze minutes, au cours de laquelle j’invente un rituel écoféministe. J’y ramasse des pierres, qui sont censées être les fossiles que l’on découvre dans l’installation, avant de les rejeter à la mer, comme si ce geste pouvait réensemencer l’océan.
Ce rituel est inspiré des Métamorphoses d’Ovide, et plus précisément du mythe de Deucalion et Pyrrha, à qui il est demandé de « jeter les os de leur grand-mère » pour repeupler l’humanité après le déluge, les « os de la grand-mère » désignant en réalité les pierres de la Terre. J’y fais également référence aux gestes de révolte que sont les jets de pierres. Le geste est donc à la fois un geste de soin et un geste de résistance. Il interroge notre manière de nous comporter avec le vivant et invite à reconsidérer notre place, à écouter aussi bien le vivant que ce que nous considérons comme inerte, et à sortir de cette posture de domination que nous entretenons vis-à-vis du monde.
Là encore, il était important pour moi que le processus de fabrication du film soit le plus cohérent possible avec ces intentions. Le film a été tourné en Super 8, donc sur pellicule. J’ai ensuite travaillé avec la réalisatrice Nina Chollet, qui développe des procédés de développement photographique éco-conçus à partir de végétaux. Je lui ai proposé d’adapter ses recherches en utilisant des algues.
Le tournage a eu lieu sur une grande plage où une partie de l’estran est préservée, tandis que l’autre est constamment remuée par le ressac et recouverte d’importantes quantités de goémons échoués. Il me semblait donc évident d’utiliser cette ressource locale pour développer la pellicule. Nina a mis au point un procédé qui fonctionne à partir des algues, sans recourir aux produits chimiques habituellement utilisés.
Le film est ensuite fixé uniquement avec de l’eau de mer et du sel, sans fixateur chimique. Ce choix répondait aussi à une recherche esthétique. Je souhaitais que la pellicule se cristallise progressivement, afin d’accompagner le récit du film. Comme il s’agit d’une boucle où le vivant semble peu à peu revenir, cette cristallisation participe à cette montée en puissance visuelle et symbolique.
C’est également grâce à ce procédé que le film a pris cette teinte si particulière. Le développement aux algues colore d’abord la pellicule en brun. Mais au moment de la numérisation en positif, ce brun se transforme en un bleu profond. C’était un heureux accident, que j’ai choisi de conserver tant il faisait écho à l’univers marin du projet.
Manon Lanjouère, Mémoire sauvée de l’eau : Polymastia boletiformis, courtesy de l’artiste
Dès lors, la nature du film est forcément éphémère ?
C’est une très bonne question. Je ne sais pas encore quelle sera son évolution à long terme étant donné la nature de la pellicule.
Peut-on parler d’un cyanotype en film ?
Non, parce que pour le cyanotype, on dispose aujourd’hui d’un certain recul. On sait que ce procédé est relativement stable dans le temps. Même lorsque l’image s’estompe légèrement, il suffit souvent de conserver le tirage à l’abri de la lumière pour qu’il retrouve progressivement son bleu caractéristique.
En revanche, pour la pellicule développée et fixée à l’eau de mer et au sel, je manque encore de recul. J’ai pris la précaution de numériser le film, donc l’œuvre existera de toute façon, puisqu’elle est diffusée sous forme numérique.
En revanche, je suis incapable de dire quel sera le comportement de la pellicule sur le très long terme. Est-ce qu’elle sera toujours intacte dans cinquante ans ? Je n’en sais rien. Pour l’instant, cela fait un an et elle tient très bien, mais c’est encore trop tôt pour savoir comment ce procédé vieillira.
Le titre du film : pourquoi ce choix ?
Ce que je n’ai pas encore précisé, c’est que ce film est également inspiré par l’écrivaine américaine Annie Dillard, qui est toujours vivante. Son travail, profondément marqué par sa réflexion sur le vivant et la nature, est notamment nourri par ses recherches autour de Henry David Thoreau.
Elle a publié un recueil de textes intitulé Teaching a Stone to Talk, traduit en français par Apprendre à parler à une pierre. C’est directement de cet ouvrage que vient le titre de mon film, qui s’intitule La mère endormie, apprendre à parler à une pierre.
J’y imagine un dialogue entre une femme que j’incarne et qui pourrait être la dernière représentante de l’humanité après la sixième extinction de masse, et une pierre, ou plus précisément un fossile. Dans cette fiction, la pierre me répond. À travers cet échange imaginaire, j’essaie de questionner notre rapport au vivant, mais aussi à ce que nous considérons comme inerte, en imaginant la possibilité d’une autre forme d’écoute et de relation avec le monde.
Le 3ème chapitre en préparation : quels en sont les contours ?
Le troisième chapitre est très différent des deux précédents. Si je parviens à mener le projet comme je l’imagine, il prendra la forme d’une série de cartographies consacrées à des zones particulièrement touchées par la pêche industrielle, comme les Grands Bancs de Terre-Neuve ou d’autres sites emblématiques.
L’idée est de réaliser des cartes relativement abstraites en croisant deux types d’images. D’une part, des relevés sonar, qui permettent de visualiser très précisément les sillons laissés sur les fonds marins par le chalutage. D’autre part, des images satellites montrant les immenses panaches de sédiments remis en suspension par ces pratiques. Ces deux niveaux de lecture rendent visibles les traces que l’activité humaine imprime à la fois sur le fond de l’océan et à sa surface.
C’est particulièrement frappant. On le voit très bien dans le dernier film de David Attenborough consacré à l’océan : les chalutiers empruntent sans cesse les mêmes trajectoires, remettent continuellement les sédiments en suspension et finissent par dessiner de véritables réseaux de traces visibles jusque depuis l’espace.
Cette remise en suspension des sédiments constitue d’ailleurs un enjeu écologique majeur. En retombant, ces particules recouvrent et étouffent de nombreux organismes benthiques qui ne peuvent plus respirer ni assurer leurs fonctions écologiques.
Cette série prendra la forme de plusieurs cartes correspondant à différents sites d’exploitation. Elles seront réalisées selon un procédé photographique utilisant de la colle de poisson comme liant photosensible. Là encore, il s’agit pour moi de travailler avec une matière issue des déchets de l’industrie que j’interroge, en réemployant un sous-produit de la pêche plutôt qu’une ressource nouvelle. Les images seront ensuite révélées à l’aide de pigments naturels provenant du milieu marin, afin que le matériau même des œuvres reste en cohérence avec le sujet qu’elles abordent.
En ce qui concerne Tara : à quelle expédition avez-vous participé ?
J’ai participé à l’expédition Microbiomes et embarqué entre octobre et novembre 2021, pour une traversée entre Salvador et Rio de Janeiro.
Au moment où j’étais à bord, les scientifiques étudiaient l’écosystème d’une chaîne de montagnes sous-marines située au large du Brésil. Ces reliefs sont de véritables hotspots de biodiversité : ils abritent une vie extrêmement riche et jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes marins.
Cet embarquement a été un véritable déclencheur dans ma pratique. C’est de cette expérience qu’est né Les Particules, le projet avec lequel j’avais candidaté au départ.
Mais cette expédition a aussi nourri mon imaginaire d’une manière très forte. L’idée même d’une montagne sous-marine me fascinait. Je me souviens d’une journée où, à l’exception du capitaine, nous avons tous plongé à un endroit où le sommet de cette montagne était censé se trouver à une dizaine de mètres sous la surface. Nous sommes partis à sa recherche… sans jamais la voir. Cette impossibilité d’accéder à ce paysage, de le contempler réellement, a profondément nourri mon imaginaire.
C’est ainsi qu’est né un autre projet en parallèle que je poursuis encore aujourd’hui : Paysages sensibles. À travers cette série, j’essaie de rendre visibles ces paysages essentiels à la biodiversité marine : les montagnes sous-marines, les herbiers de posidonie, les forêts sous-marines ou encore d’autres écosystèmes méconnus, en les abordant à partir de référents paysagers terrestres. Il s’agit de donner à voir des territoires que nous ne pouvons presque jamais observer directement, mais qui sont pourtant fondamentaux pour la vie dans l’océan.
Paysages sensibles a notamment été présenté l’an dernier lors d’Art Paris avec la galerie Écho 119.
Art Paris 2026 : Manon Lanjouère, stand galerie Écho 119.
Le Prix MAIF Métamorphoses : quelle opportunité ?
Au-delà du Grand Prix et du Prix spécial du Jury, je fais partie des dix lauréats avec l’opportunité de participer, la semaine prochaine, à une Académie régénérative. Il s’agit d’un programme d’accompagnement sous forme de master classes, conçu pour approfondir les questions d’éco-conception et repenser nos méthodologies de travail.
Tout au long de cette semaine, différents professionnels interviendront pour nous challenger autour des projets avec lesquels nous avons candidaté et nous aider à imaginer de nouvelles formes de médiation avec les publics. L’un des enjeux majeurs de cette académie est de réfléchir à la manière d’associer davantage les habitants et les communautés des territoires où nos projets prennent place, afin de les intégrer pleinement à la démarche artistique. C’est un aspect auquel les organisateurs accordent une importance particulière.
Vous êtes plutôt photographe ou historienne de l’art ?
Les deux, même si, au fond, je me considère avant tout comme photographe plutôt que comme historienne de l’art. Je suis passionnée par l’histoire de l’art, l’histoire de la photographie, mais aussi par l’histoire des sciences. D’ailleurs, je trouve que ces trois domaines dialoguent très naturellement et nourrissent constamment ma pratique.
J’ai commencé ma formation à l’École des Gobelins, où j’ai étudié pendant trois ans. C’était une excellente école pour acquérir une solide maîtrise technique. Mais très rapidement, dès mes premiers projets, j’ai ressenti le besoin de travailler aussi la sculpture. Je réalisais des installations, des volumes ou des décors que je photographiais ensuite. Il y a donc toujours eu, dans mon travail, un dialogue entre la photographie et le volume.
Cela vient sans doute de mon histoire personnelle. J’ai grandi dans un théâtre, à Paris, et la question de la mise en scène, de la construction des décors et de la fabrication d’un espace a toujours occupé une place essentielle dans mon imaginaire. C’est quelque chose que l’on retrouve encore aujourd’hui dans l’ensemble de mon travail.
Quelles rencontres ont-elles été décisives dans votre parcours ?
Je pense d’abord à Stéphane Lapierre, que j’ai rencontré très tôt, juste après ma sortie d’école. C’est lui qui m’a parlé de la résidence à bord de Tara, un bateau que je connaissais déjà par ma famille, mon père navigue mais je ne savais pas qu’il accueillait des résidences artistiques. C’est donc lui qui m’a orientée vers cette opportunité.
Par la suite, il m’a accompagnée dans le développement de mon travail. Nous avons notamment participé ensemble au salon Approche en 2022, et depuis, cet accompagnement a été important : je pense qu’il a contribué à débloquer plusieurs étapes dans mon parcours. C’est une collaboration qui compte beaucoup pour moi.
Je citerais également, plus récemment, Hélène Guénin. Même si nous n’avons pas encore beaucoup travaillé directement ensemble, elle a joué un rôle important dans mon parcours. C’est notamment grâce à elle que j’ai pu candidater au Prix MAIF, un prix pour lequel il fallait être recommandé par un ou une professionnel·le du secteur.
Elle avait découvert mon travail à travers la Biennale à Nice, dans le cadre de la Fondation Tara. Nous avons aussi échangé lors de l’UNOC, la Conférence des Nations Unies sur l’Océan, où elle intervenait en tant que modératrice. C’est à cette occasion que nous avons pu approfondir nos échanges autour de mon travail. Par la suite, elle m’a invitée à participer à une émission sur France Culture durant l’été, puis elle a proposé mon nom pour ce prix, me permettant ainsi de déposer un dossier. Même si notre collaboration reste encore récente, je suis très reconnaissante de cet élan.
Autre rencontre déterminante : Manon Demurget, alors responsable de la programmation à la Maison Européenne de la Photographie. C’est grâce à elle et à Simon Baker que j’ai pu exposer en 2020 au Studio, et elle a depuis continué à suivre mon travail.
Ce projet s’intitulait Demande à la poussière. C’était sans doute l’un de mes projets les moins directement scientifiques. Il abordait la question du deuil et de la perte à travers une fiction : celle d’une catastrophe naturelle provoquée par la foudre s’abattant sur une maison. J’y développais à la fois une réflexion très personnelle et une approche presque scientifique de la foudre, en établissant un parallèle entre ce phénomène naturel, compris comme une écriture de la lumière, et l’acte photographique lui-même.
Il s’agissait d’une recherche assez conceptuelle autour de la mémoire, de l’écriture et de la photographie. Avec le recul, je pense que ce projet a marqué un moment clé de mon parcours, seulement trois ans après ma sortie d’école. L’accompagnement de Manon a été très important à ce moment-là, et notre collaboration s’est très bien déroulée. Par la suite, avec Simon Baker, ils ont également organisé une exposition à Kyoto, pour laquelle ils m’ont réinvitée à présenter mon travail. Pour conclure, cette étape à la MEP a été véritablement décisive dans mon parcours.
Site de l’artiste :
Infos pratiques :
La mer jamais ne s’oublie
Avec Anita Conti, Juliette Pavy, Julie Brouges, Marine Lanier, Manon Lanjouère
Jusqu’au 27 septembre
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