Vue de l’exposition Le Singe et l’Argile, Fondation d’entreprise Marell photo @ Aurélien Mole
Directrice de la Fondation d’entreprise Martell (Cognac, Charente) depuis 2022, Anne-Claire Duprat après une solide expérience en art contemporain et en diplomatie internationale, relève le défi d’un ancrage territorial porté vers la jeune création et l’intelligence collective de savoir-faire réactivés et partagés par des designers, chercheurs, artistes. Rencontre à l’occasion de l’exposition collective anniversaire Le Singe et l’Argile réunissant 9 artistes internationaux sous le commissariat d’Emilie Villez, selon une logique de conversation élargie dans cet ancien site de production industrielle devenu un véritable incubateur du vivant. Parmi les propositions emblématiques, celles des artistes Jessica Warboys et Trevor Yung ont été réalisées à partir des ressources mêmes de la région. Tel un rhizome, le parcours se déploie autour de fictions alternatives et de prises de consciences mutualisées. Dans le prolongement, un nouvel espace de médiation est proposé par le studio BehaghelFoiny autour des recherches du designer Antoine Behaghel, lauréat 2024 du prix COAL, sur le phénomène d’efflorescence phytoplanctonique dans l’océan, indispensable au renouvellement de l’atmosphère que nous respirons.
De plus, Anne-Claire Duprat nous présente le nouvel appel à projets dans le cadre du programme de bourse de recherches et de production des résidences autour d’une logique d’archive vivante et en devenir des ressources locales. Des ateliers et moyens de production permettent à de nombreux projets d’essaimer hors les murs de la Fondation, renforçant l’impact de cette plateforme agile.
Les 10 ans de la Fondation vont se matérialiser également par un véritable temps fort imaginé avec le Centre Pompidou dont elle nous dévoile les contours.
Elle a répondu à mes questions.
Portrait Anne-Claire Duprat, Fondation d’entreprise Martell Crédit photo © Sylvie Becquet
Quelle est l’origine de cette invitation à la commissaire Émilie Villez ?
Émilie Villez avait pris part à notre précédent comité de sélection pour les résidences de la Fondation, et nous partageons un intérêt commun pour l’art et les questions éco-sociales auxquelles elle s’intéresse depuis plus de dix ans maintenant. Il me semblait intéressant de pouvoir continuer le dialogue engagé par une exposition, qui présenterait cette fois-ci le travail d’artistes d’envergure internationale autour d’un axe cher à la Fondation, croisant les thèmes de la collaboration et du Vivant, comme une forme de rebond après le projet « Memo. Souvenirs du futur » l’an dernier qui présentait le travail de designers émergents.
En quoi les enjeux de l’exposition « Le Singe et l’Argile » rejoignent-ils les objectifs de la Fondation ?
La Fondation d’entreprise Martell a pour vocation de soutenir les créateurs et chercheurs engageant une réflexion autour des grands enjeux de notre époque, avec en arrière-plan les préoccupations écologiques qui traversent tous les sujets. Elle s’attache à amener, soutenir, développer, et faire circuler des approches prospectives et des formes innovantes de la création en Charentes et au-delà.
Ce projet partage des approches inédites, à la croisée du jeu, de la poésie et de la science-fiction, pour nous inviter à explorer le thème de la collaboration entre les espèces. L’exposition fait dialoguer productions naturelles, humaines et technologiques pour esquisser de nouvelles formes d’alliances avec le vivant, qu’elle nous propose d’appréhender, à travers la fable et l’imaginaire. L’exposition présente une sélection d’œuvres hybrides participant à une conversation plus large autour de la transformation collective, convoquant les notions de compensation écologique ou encore d’éco-futurisme.
Vue de l’exposition Le Singe et l’Argile, Fondation d’entreprise Marell photo @ Aurélien Mole
Quelles œuvres vous touchent plus particulièrement ?
Il est difficile de choisir! L’exposition présente en effet des œuvres dont les médiums sont très divers: sculptures, installation, film, dispositifs sonores, peinture…
J’ai beaucoup d’affection pour l’œuvre de Lin May Saeed, seule artiste qui n’est malheureusement plus en vie : cette artiste germano-irakienne a été toute sa vie engagée dans la défense non-violente de la cause animale. Sculptrice, dessinatrice, poétesse, elle utilisait notamment le polystyrène, matériau polluant par excellence, pour sculpter de grands bas-reliefs de prime apparence naïfs et colorés mettant en scène des animaux surpris dans un environnement pollué par l’action humaine. Très inspirée par les récits mythologiques de Mésopotamie, elle a aussi réalisé de grandes pièces plus directes, sous forme de grilles, représentant la libération des animaux.
Une deuxième pièce, fascinante, est Hyperpnea Green… de l’artiste indonésien Bagus Pandega, une pièce techniquement très complexe qui a plusieurs niveaux de lecture mais qui finalement nous renvoie au sujet tout simple de la respiration. En connectant un petit arbre à un système de production d’oxygène artificiel, par le truchement d’un mécanisme technique, l’artiste nous branche et nous fait ressentir le pouls de l’arbre, et nous offre une méditation sur notre interdépendance : au sein de l’écosystème du vivant, mais aussi sur notre nouvelle dépendance à l’hyper-technologisation de notre époque, qui consomme toujours plus de ressources aux dépens de l’ensemble du vivant, nous y compris, mettant en péril notre survie.
Vue de l’exposition Le Singe et l’Argile, Fondation d’entreprise Marell photo @ Aurélien Mole
Vous allez lancer le prochain appel à projets des résidences : à qui s’adresse-t-il ? quelles en sont les modalités ?
Nous relançons cet appel un peu revisité tout début juillet. Il s’adresse, sans limite d’âge ou de nationalité, aux créateurs du champs des arts visuels et aux chercheurs en sciences humaines, engagé dans une réflexion autour des grands enjeux de notre époque. Les axes de travail des résidences sont volontairement amples et encouragent des approches interdisciplinaires, ils seront détaillés dans l’appel à venir. L’un des objectifs du programme de résidence est de favoriser l’apparition et l’ancrage de nouvelles approches créatives au sein des territoires au sens large, vitales pour impulser de nouvelles dynamiques de changement. Nous mettons notamment à disposition nos ateliers bois, verre, céramique, textile, impression 3D pour soutenir des projets en phase de recherche et expérimentation, en phase de production (possiblement en partenariat avec des institutions), et, ce qui est nouveau, nous proposons aussi une bourse d’écriture/commissariat sur la période estivale.
L’ensemble des modalités sera très bientôt accessible sur le site de la Fondation, et nous mettrons aussi à disposition des guides pratiques pour comprendre précisément notre écosystème: le guide des ateliers et le guide des résidents.
Atelier Verre à la Fondation d’entreprise Martell, photo : Valentin Rizzo & Gaëtan Oheix
Vous avez ouvert un certain nombre d’ateliers à destination des résidents et du public : notamment le verre, quelles en sont les visées ?
Les ateliers de la Fondation ont été mis en place dès l’origine du projet de la Fondation et sa rénovation, dans l’idée que le lieu, après avoir été un espace de production industrielle, puisse devenir un endroit de production artistique, ouvert à tous, amateurs et professionnels. Pour des raisons de sécurité, aujourd’hui les ateliers sont principalement accessibles aux résidents pour la réalisation de leurs projets. Cependant, nous avons mis en place ces dernières années un programme parallèle d’ateliers d’initiation aux savoir-faire, qui permet à un public novice d’y accéder sur des plages dédiées, pour se familiariser avec des techniques rares auprès d’artisans locaux. Cette initiative procède de notre volonté d’encourager la créativité à tous les niveaux.
Atelier Verre à la Fondation d’entreprise Martell, photo : Valentin Rizzo & Gaëtan Oheix
Parmi les liens que vous tissez avec le territoire la Fondation a mis en place l’Archive Vivante : quel en est le principe ?
Le point de départ de l’archive vivante, que nous avons initié il y a 3 ans, est de fournir un outil de connaissance du territoire, de manière assez empirique, par l’angle de ses ressources (savoir-faire, gisements industriels, matériaux locaux, contacts …) afin de faciliter son appréhension par nos résidents et encourager les liens avec la communauté locale. Cet outil expérimental, aujourd’hui tangible, a vocation à être open-source et se compléter au fil du temps des apports et découvertes des résidents. Un nouvel objectif sera de l’ouvrir plus largement, et le rendre plus facilement accessible auprès d’un public élargi par la conception d’un outil de médiation qui en facilite la lecture. Nous voudrions à terme qu’il puisse devenir accessible en ligne. Enfin, idéalement, à moyen terme, nous souhaitons que cette archive puisse faire venir à nous de nouvelles ressources et contacts de manière spontanée, et pourquoi pas devenir un outil de réflexion pour le politique.
Atelier Verre à la Fondation d’entreprise Martell, photo : Valentin Rizzo & Gaëtan Oheix
Parmi vos interlocuteurs les écoles de la région sont au premier plan de vos actions, quelles autres structures souhaitez-vous impliquer davantage ?
Nous avons depuis peu ouvert notre atelier verre aux commandes d’artistes et de designers, notre souhait est d’accueillir toujours davantage de créateurs dans nos murs, qu’il s’agisse de formats d’expositions, de résidences ou encore de commandes privées. Je souhaite aussi que notre dialogue avec les pouvoirs publics locaux et régionaux puisse s’approfondir pour co-construire ensemble des projets à l’échelle du territoire, dans un objectif commun de rayonnement de celui-ci.
Pour la rentrée et les 10 ans, la Fondation engage un partenariat inédit avec le Centre Pompidou autour de l’exposition « Objets Passeurs » : pouvez-vous nous en dévoiler les contours ?
Cette exposition ambitieuse présentera une soixantaine de pièces de design de la collection du Centre Pompidou, pour certaines historiques, pour d’autres toute récemment acquises et jamais montrées. Le projet est curaté par Olivier Zeitoun dont le propos est d’examiner le design contemporain dans ses dynamiques relationnelles, en abordant l’objet comme source d’interactions, et notamment comme espace du lien. Nous préparons ce projet en partenariat avec le MNAM-CCI, mais aussi en lien avec la communauté de communes du Grand Cognac et avec le musée d’art et d’histoire de Cognac.
Comment votre rôle au sein de la Fondation d’entreprise Martell s’inscrit-il dans le prolongement de votre expérience dans l’art contemporain : Frac, Palais de Tokyo, Jeu de Paume… et dans la sphère diplomatique ?
Faire grandir et développer un lieu comme la Fondation d’entreprise Martell, dans le territoire des Charentes, n’est pas si éloigné de mes précédentes missions: j’y déploie un travail de construction de liens et de réseaux à l’échelle locale, nationale et internationale, en travaillant avec des artistes, des designers, mais aussi avec les pouvoirs publics ou bien avec des curateurs et d’autres institutions. La Fondation croise de nombreux axes pour lesquels j’ai développé une appétence: soutien aux créateurs, partage et médiation auprès d’un public élargi, stratégie d’influence et de rayonnement, développement de réseaux professionnels…La marque nous laisse une grande liberté pour tracer notre chemin, et expérimenter aussi de nouvelles approches. Ce modèle de Fondation reste assez inédit, par son implantation à Cognac, par les ateliers et espaces exceptionnels dont elle dispose, et enfin par son ouverture à la recherche et à l’expérimentation: ces données rares rendent cette mission particulièrement passionnante.
Quelles ambitions nouvelles pour cette nouvelle mandature accordée par la Maison Martell ?
Tout comme la marque, nous travaillons dans le temps long, avec les moyens qui sont les nôtres, et le réengagement de la Maison Martell est une marque de confiance vis-à-vis du travail réalisé ces dernières années. Le réengagement de la marque pour proroger la Fondation intervient dans un contexte économique difficile, et il est aussi à ce titre un signe fort de l’engagement de l’entreprise pour contribuer, d’une autre manière, à la vitalité du territoire. L’année prochaine nous célébrerons nos dix ans avec le Centre Pompidou qui célèbrera lui ses 50 ans, et avec le Grand Cognac, qui fêtera également ses dix ans: c’est un très beau signal de ce qui peut se mettre en place dans le cadre de partenariats public-privé, lorsque les visions convergent au service d’un territoire. Il s’agit aussi de contribuer collectivement à développer et faire rayonner ce territoire par la création la plus prospective. Nous avons par ailleurs le projet de développer de nouveaux ateliers de production (sérigraphie notamment), de consolider notre Archive Vivante par de nouveaux outils de médiation, de déployer de nouveaux partenariats à l’international, de concevoir un espace de médiation pérenne pour la communauté locale, d’accompagner et d’inviter des designers à travailler sur des sujets d’intérêt public à l’échelle locale. Ainsi nous nous engageons pour 3 ans auprès du CRD de l’ENSCI qui lance un programme de recherche « Eaux en transition » prenant pour contexte le marais de la Seudre, à 45mn de Cognac. Nous allons expérimenter et imaginer ensemble sur 3 ans nos modalités d’accompagnement pour être au plus près des besoins de l’équipe.
Quel est le budget de fonctionnement de la Fondation ?
La Fondation dispose d’une dotation de 1,3 million d’euros par an, et 700 000 euros sont alloués à l’ensemble de nos activités artistiques et culturelles: expositions, résidences, événements, etc.
Combien de personnes travaillent avec vous ?
L’équipe se compose de 6 membres permanents, et nous recevons le soutien de stagiaires qui viennent régulièrement se former à la Fondation.
Quels créateurs vous inspirent ?
La liste est longue, sans limite de période ou de géographie : des poteries funéraires amérindiennes mimbre, à l’architecture moderniste en passant par le peintre Eugène Leroy par exemple. Je me plonge avec autant de plaisir dans le travail de designers historiques ou actuels (Branzi, Dunne & Raby, Yassine Ben Abdallah …), d’architectes (TAKK…) et d’artistes (Louise Lawler, Armineh Negahdari, Josef Strau, Salvatore Fancello, Kate Newby, Natsuko Uchino,…). Je m’intéresse aussi aux formes vernaculaires artisanales comme les poteries « schizzato » des Pouilles ou l’art de sculpter le pain en Sardaigne.
Quelles rencontres furent décisives dans votre parcours ?
Je dirais que l’ouverture et l’accueil de l’équipe du FRAC Centre à Orléans, dans les années 2000, alors que j’étais encore jeune étudiante et en recherche d’expérience, a été essentielle : seul lieu dédié à la création contemporaine dans la ville où j’ai grandi, il a permis mes premiers contacts avec une scène artistique à la fois locale et internationale. Je garde par exemple le souvenir d’avoir emmené les fondateurs d’Ant Farm, groupe d’architectes américains radicaux, visiter Chambord!
Question plus personnelle : à partir de quel moment avez-vous eu le déclic ou la révélation pour l’art ?
Je pense que cela s’est fait progressivement dès l’enfance, par une fréquentation régulière des musées et de lieux patrimoniaux, mes parents m’ont transmis leur curiosité et leur intérêt pour la culture, sans toutefois être familiers de la création contemporaine. Progressivement, j’ai eu le désir de connaître les artistes de mon temps, ce qui m’a conduit à me diriger assez logiquement vers l’art contemporain, tout en poursuivant des études d’histoire puis de politiques culturelles, avec l’ambition de m’occuper d’une institution à vocation artistique à terme.
Infos pratiques :
« Le Singe et l’Argile »
Exposition collective
jusqu’au 3 janvier 2027
Le Planctonarium
Un nouvel espace de médiation par BehaghelFoiny
Entrée libre
Fondation d’entreprise Martell
16 avenue Paul Firino
Martell
16100 Cognac
