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Mrac Occitanie, les 20 ans ! Brice Dellsperger, Philippe Decrauzat… interview Clément Nouet, directeur

Philippe Decrauzat, vue de l’exposition Intercisio, Mrac Occitanie 2026 photo Aurélien Mole Adagp Paris

Brice Dellsperger, Philippe Decrauzat et le duo Huz & Bosshard sont à l’affiche du Mrac Occitanie Sérignan. Clément Nouet, directeur du Mrac avec Eric Mangion, directeur du Frac Occitanie Montpellier a imaginé un projet en miroir autour du cinéaste et plasticien dont il nous détaille les enjeux, Brice Dellsperger ayant réalisé le film Body Double 41 dans les espaces du Frac, qui se voit produit par le Mrac et déployé dans ses espaces d’exposition façon black box. Les notions de doublage, de travestissement, de burlesque, de simulacre, de camp, traversent l’univers de l’artiste qui s’est inspiré des bagarres féminines féroces de la série iconique des années 1980, Dynastie, dont il insiste sur la gestuelle excessive sur fond de richesse et d’opulence dans les familles puissantes d’Atlanta. Une chorégraphie rejouée par les acteurs, actrices Jean Biche et Sarah Forever selon des principes de fragmentation et de circulation infinie inspirés du duo suisse Fischli & Weiss et leurs réactions en chaine. Le regardeur est pris dans ces effets de double et décalades, de basculements. 

Avec Philippe Decrauzat, les boucles, interfaces, distorsions, seuils interrogent limites et mécanismes de la vision entre film et cinéma, deux facettes de sa pratique. Image fixe et image en mouvement, continuité et rupture, pulsations et latence, proximité et distance. 

Dès l’entrée de l’exposition, un miroir sur lequel est projeté l’image d’un battement de paupières qui se déploie sur les murs et sollicite d’emblée le corps du regardeur. Le damier, la trame, la grille, le quadrillage sont des motifs qui traversent l’ensemble du parcours et de l’oeuvre de l’artiste comme le souligne Clément Nouet. Des Shaped canvas, toiles découpées sont pour la première fois situées sous des verres à l’horizontal. Des œuvres plus récentes et colorées les Screen Paintings renvoient à la question de l’écran, induite également par le titre Intercisio, (latin) traduisible par la coupure, l’interruption et à la Renaissance principe structurant de la perspective. 

Clément Nouet pour le cabinet d’art graphique donne carte blanche au duo Ariane Bosshard et Olivier Huz qui collaborent avec le Mrac depuis plus de 10 ans. Les graphistes dévoilent les coulisses de leur production, des documents souvent de nature éphémère et élargissent la nature collaborative de leur travail en invitant les artistes : Morgane Autin, Camille Llobet, Matthieu Saladin. Enfin Clément Nouet nous dévoile la programmation de l’automne à l’occasion de l’anniversaire des 20 ans du Mrac avec notamment une grande exposition de collection selon une pensée prospective.

Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son.courtesy the artist, Adagp

À quand remonte votre découverte de l’univers de Brice Dellsperger ? Et quel a été l’élément déclencheur de ce projet commun avec Eric Mangion, Frac Occitanie ?

Je connais Brice Dellsperger depuis une vingtaine d’années, je crois. C’est un artiste important de la scène contemporaine, dont les œuvres figurent dans les collections du MoMA à New York, du Centre Pompidou, ainsi que dans plusieurs institutions en France et à l’étranger. Il fait partie des artistes pionniers qui ont travaillé sur les questions de genre, de travestissement, de doublure et, plus largement, sur le principe du remake appliqué au cinéma.

A partir de cette connaissance de son œuvre, j’ai proposé à Éric Mangion un projet en deux volets : que le MRAC produise un nouveau film de Brice Dellsperger et que le FRAC présente un ensemble de pièces récentes, réalisées avec peu de moyens, mais qui témoignent de l’évolution récente de sa pratique.

La singularité du projet réside dans le fait que le tournage de Body Double 41 s’est déroulé dans la galerie du FRAC, établissant un jeu de circulation entre vos deux espaces.

Effectivement, le MRAC a produit un nouveau film, Body Double 41, tourné en janvier 2026 dans les espaces du FRAC à Montpellier. Il s’agit d’une véritable nouvelle production rendue possible grâce au soutien du MRAC. Nous avons également eu la chance de pouvoir collaborer avec le FRAC, qui a généreusement mis ses espaces à disposition pour le tournage.

Qu’est-ce qui se joue dans Body Double 41 à partir de ces bagarres féminines de la série Dynastie qui a fortement nourri l’imaginaire de Bruce quand il était adolescent ?

Effectivement, il s’agit d’un nouveau film, comme je le disais, conçu spécifiquement pour le MRAC. Il prend pour point de départ les célèbres scènes de bagarres féminines de la série télévisée américaine Dynasty. Depuis les années 1990, Brice Dellsperger rejoue des scènes issues de films ou de productions audiovisuelles cultes, en conservant leur bande-son originale.

Pour ce nouvel opus, il s’est donc intéressé à Dynasty, cette série emblématique des années 1980 qui met en scène les rivalités entre deux puissantes familles de la haute société d’Atlanta, engagées dans une lutte incessante pour le pouvoir et le prestige. Les affrontements spectaculaires entre personnages féminins y occupent une place importante.

Mais au-delà de ces scènes de confrontation, ce qui intéresse avant tout Brice Dellsperger, ce sont les questions du double, du travestissement, de l’identité de genre et du pouvoir de la fiction. Ce sont des thématiques qui traversent l’ensemble de son œuvre et qui trouvent, dans ce film, une expression particulièrement forte.

Le jeu des acteurs occupe une place importante. Jean Biche et Sarah Forever, dont les prénoms figurent dans le titre de l’exposition, comme une forme de générique.

Effectivement, Jean Biche est un acteur avec lequel Brice a déjà travaillé à plusieurs reprises. En revanche, pour Sarah Forever, il s’agissait d’une première collaboration. Sarah Forever est une drag queen connue du grand public pour sa participation à l’émission Drag Race France.

Ces interprètes s’inscrivent dans une démarche que Brice développe depuis les années 1990 autour de la figure du double, du dédoublement et de l’incarnation de multiples personnages par les mêmes corps. Cette question est fondamentale dans son œuvre et dépasse largement le cadre de ce film en particulier.

Dans cette nouvelle installation, ce qui est intéressant, c’est la manière dont les scènes se propagent, se répètent et se dédoublent, parfois avec de légers décalages temporels. Cette construction fait notamment écho à Le Cours des choses de Fischli & Weiss, deux artistes suisses majeurs connus pour leurs dispositifs fondés sur des réactions en chaîne. Brice Dellsperger s’est inspiré de cette logique pour concevoir l’ensemble de l’installation, où chaque action semble en entraîner une autre dans un mouvement continu de répétition et de transformation.

Qu’est-ce-qui différencie votre exposition de celle du Frac ? 

Nous n’avons pas cherché à recréer la même ambiance qu’au FRAC. Là-bas, la présentation faisait une large place aux décors, notamment à ceux qui avaient servi au tournage du film. À Sérignan, l’approche est différente et beaucoup plus épurée.

L’installation s’articule autour de cinq très grandes projections présentées en recto-verso, qui plongent le visiteur au cœur des images. Quelques éléments de décor subsistent néanmoins, notamment un cadre et surtout un ensemble de tapisseries. Ces tapisseries ont été utilisées lors du tournage réalisé au FRAC en janvier dernier et constituent un lien direct avec la fabrication du film. Elles permettent également de faire entrer dans l’espace d’exposition une partie de l’univers visuel de l’œuvre, sans pour autant reconstituer le décor dans son intégralité.

L’exposition de Philippe Decrauzat : quels enjeux ? 

C’est avant tout un travail de peinture, d’installation et de film qui m’intéresse profondément, et l’œuvre de Philippe m’a toujours interpellé. De plus, cela faisait plusieurs années qu’il n’avait pas bénéficié d’une exposition en France, et je pense que son travail n’avait encore jamais été présenté avec une telle ampleur. Au MRAC, nous avons eu l’opportunité de déployer son œuvre de manière exceptionnelle, en donnant à voir toute la richesse et la diversité de sa pratique.

Philippe Decrauzat, vue de l’exposition Intercisio, Mrac Occitanie 2026 photo Aurélien Mole Adagp Paris

Quels ont été vos partis pris pour imaginer le parcours ? 

Pour moi, il était important de montrer toute la diversité du travail de Philippe. On connaît surtout sa pratique de la peinture, souvent sous une forme que l’on pourrait qualifier de plus traditionnelle. Pourtant, son œuvre déborde largement ce cadre.

Dans l’exposition, on découvre bien sûr des peintures accrochées aux murs, mais aussi de la peinture au sol, des interventions qui investissent l’espace, ainsi que de véritables environnements peints. À l’intérieur de ces ensembles, on retrouve également des châssis, des shaped canvases, des toiles découpées et des peintures murales. L’exposition met ainsi en évidence les multiples formes que peut prendre la peinture dans son travail.

Ce qui m’intéressait aussi particulièrement, c’était de créer un dialogue entre le film et la peinture. L’exposition présente trois grandes installations composées de projecteurs 16 mm qui diffusent des images en mouvement. Mais ces projections ne s’arrêtent pas à l’écran : elles débordent sur les peintures et viennent les activer visuellement. Il se crée ainsi un va-et-vient permanent entre l’image animée et l’image fixe, entre le cinéma et la peinture, qui me semble particulièrement fascinant dans l’œuvre de Philippe.

À l’entrée du parcours, une installation filmique composée d’un miroir en rotation et de l’image d’un œil, explore la notion de pulsation. En quoi cette œuvre capte-t-elle immédiatement le regard et le corps du visiteur ?

Effectivement, cette œuvre accueille le visiteur dès l’entrée avec une projection intitulée Take On / No Take, un film en 16 mm en noir et blanc. Elle constitue véritablement le point de départ à partir duquel se déploie l’ensemble du parcours.

L’œuvre reprend le plan d’ouverture d’un film de 1965 réalisé par Samuel Beckett, dans lequel la caméra enregistre en très gros plan les battements de paupières de Buster Keaton. Le montage repose sur ce réflexe involontaire, qui devient une sorte de division du temps et de la perception.

Le rythme des paupières de la séquence originale est ainsi repris, répété à l’infini, puis dédoublé et renvoyé sur des miroirs. À un certain moment, l’œil semble se reconstituer et se déplacer autour des visiteurs.

Cela soulève une question essentielle : est-ce l’œil qui nous regarde, ou sommes-nous ceux qui regardons l’œil ? Cette interrogation autour du regard et de la perception est au cœur du travail de Philippe, et particulièrement de cette œuvre.

Le visiteur peut marcher sur des shaped canvases, des toiles découpées et transparentes disposées à l’horizontale, comme s’il traversait directement la peinture ?

En effet. Avec Feedback Loop, l’installation se déploie au sol à travers des toiles découpées des shaped canvases réalisés par Philippe et incrustés directement dans le sol. Le visiteur peut littéralement marcher sur la peinture.

Il s’agit d’une autre manière d’en faire l’expérience, comme si les peintures avaient glissé des murs pour venir s’installer au sol. Cette fois, ce n’est plus un rapport frontal qui s’impose, mais une relation différente, où le visiteur surplombe la peinture et circule au-dessus d’elle, modifiant ainsi sa perception de l’œuvre.

Des œuvres plus récentes sont dévoilées, les Screen Paintings : quel en est le principe ? 

Les Screen Paintings sont des œuvres très colorées, ce qui est relativement rare dans le travail de l’artiste, puisqu’il s’agit ici de ses premières peintures de ce type. Elles interrogent la manière dont la toile, à travers des tracés de lignes et des dégradés, peut produire des effets de moirage, de composition et de rythme.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que, malgré ces jeux visuels, la fixité de l’image n’est jamais totalement remise en cause. Il y a dans ces œuvres une tension permanente autour de l’instabilité, un motif récurrent chez Philippe, où la profondeur et la stabilité de l’image semblent continuellement fragilisées par ces superpositions de lignes et ces effets optiques de moirage.

Le duo de graphistes Huz & Bosschard propose Une pensée pour les familles des vitrines pour le cabinet d’art graphique : quelle est l’origine du projet ? 

Huz et Bosshard sont les graphistes du musée depuis une dizaine d’années. Ce sont des collaborateurs avec lesquels nous travaillons régulièrement : ils conçoivent nos cartons d’invitation, nos affiches, nos programmes et l’ensemble des documents destinés aux visiteurs.

Il m’importait de leur rendre hommage, car ces productions sont souvent éphémères. Elles ne sont pas pensées comme des œuvres, mais comme des outils de communication et de médiation, appelés à être distribués puis parfois jetés. Pourtant, il arrive qu’ils soient conservés, affichés sur un frigo ou épinglés au mur.

Cela soulève une question : comment exposer aujourd’hui le design graphique ? Comment le présenter dans un contexte muséal ?

J’ai donc invité Olivier Huz et Ariane Bosshard à concevoir une exposition dans le cabinet d’arts graphiques. Ils ont proposé un geste très fort, qui consiste en quelque sorte à révéler autant qu’à masquer leur propre travail, en jouant avec cette tension entre visibilité et effacement.

Comment se saisissent-ils de l’espace et en repoussent-ils les limites ? 

Le cabinet d’art graphique est un espace composé de vitrines. À l’intérieur, les graphistes ont réuni environ quinze années de collaborations, réalisées pour le musée mais aussi pour d’autres structures, notamment Art-o-rama, ainsi que des institutions comme le Centre Pompidou, parmi d’autres partenaires publics et privés.

Ils ont également épinglé sur les murs un ensemble de documents et d’objets issus de ces commandes, le design graphique étant par essence un travail de commande.

Pour éviter de tout dévoiler immédiatement, ils ont recouvert les vitrines de blanc de Meudon, créant ainsi un voile qui masque partiellement les contenus. À l’intérieur de cette surface, ils ont pratiqué des découpes permettant d’apercevoir, par fragments, les documents présentés.

L’objet est donc à la fois caché et révélé. Cela introduit aussi une dimension de curiosité : le visiteur doit se pencher, se déplacer, parfois se hisser sur la pointe des pieds pour tenter de lire et de décrypter les éléments. Cela demande un effort de regard, mais aussi une attention particulière à la lisibilité de ces documents.

Huz & Bosschard ont invité un certain nombre d’artistes à les rejoindre 

Dans l’exposition, trois artistes ont été invités : Morgane Autin, Camille Llobet et Matthieu Saladin. Le design graphique est un métier de commande, et les graphistes sont régulièrement amenés à collaborer avec des institutions comme le MRAC, mais aussi avec des artistes. Cette dimension de collaboration est au cœur même de leur pratique : un designer graphique ne travaille jamais seul.

Pour eux, il était important, en plus de leur travail avec le musée, d’inviter des artistes avec lesquels ils partagent une proximité de pensée et avec lesquels ils collaborent régulièrement. Ces artistes interviennent dans l’exposition à travers des œuvres qu’ils réalisent, mais qui sont ensuite mises en forme et intégrées par Olivier Huz et Ariane Bosshard.

Pour aller vers les prochaines expositions, avez-vous des annonces à nous faire ?

La fin de l’année 2026, à l’automne, marquera un moment important pour le musée avec la célébration de ses 20 ans à travers une grande exposition anniversaire.

La réflexion de cette année porte sur une question centrale : comment faire musée au présent ? Comment raconter une histoire encore récente : vingt ans, ce qui reste court à l’échelle d’une institution, mais qui constitue déjà un véritable parcours et comment la mettre en forme, tout en projetant l’avenir ?

Il s’agit à la fois de revenir sur ce qui a été accompli et d’ouvrir des perspectives pour les vingt années à venir, en interrogeant les missions d’un musée contemporain aujourd’hui. Car il est clair que les enjeux et les missions que nous portons en 2026 ne sont plus ceux de l’ouverture de l’établissement en 2006.

Comment allez-vous imaginer cette programmation anniversaire ? 

Je tiens à interroger à cette occasion la notion même de collection. Qu’est-ce qu’une collection de musée ? Finalement, si l’on reprend la définition première d’un musée, c’est avant tout une collection, ce qui le distingue, par exemple, d’un centre d’art.

Dès lors, comment rendre cette collection visible aujourd’hui ? Comment la présenter, la mettre en récit ? L’enjeu de cette exposition est précisément celui-là. Il ne s’agira pas nécessairement de réinviter les artistes déjà présentés au musée, même si la majorité d’entre eux sont présents dans les collections mais pas tous. L’idée est plutôt de se demander ce qui fait sens aujourd’hui dans une grande exposition de collection.

Le MRAC étant un établissement ancré sur le territoire de l’Occitanie, et partageant son action avec d’autres collections régionales, nous avons choisi d’inviter la collection du FRAC Occitanie Toulouse et celle du FRAC Occitanie Montpellier à dialoguer avec la collection du Mrac à Sérignan. Pour la première fois, ces trois collections appartenant à la Région Occitanie seront réunies dans une même ampleur, elles ont déjà été mises en relation, mais jamais de cette manière aussi généreuse.

Pour la première fois également, l’ensemble du musée sera mobilisé pour cette exposition, avec à la fois les espaces habituellement dédiés à la collection et ceux consacrés aux expositions temporaires.

Tout sera donc mêlé dans une proposition très ouverte et généreuse. D’autres surprises viendront s’ajouter progressivement, mais il est encore un peu tôt pour en parler.

Infos pratiques :

Brice Dellsperger. « Jean Biche & Sara Forever dans « Le cours des choses » »

Philippe Decrauzat. « Intercisio »

Huz & Bosshard. « Une pensée pour les familles des vitrines »

Prochainement : les 20 ans du Mrac !

Mrac Occitanie

https://mrac.laregion.fr

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