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Sébastien Janssen, Sorry We Are Closed : « Le succès de the Rooms #2 correspond à une montée en puissance des foires de destination »

The Rooms, Sorry We Are Closed, solo show Maarten De Ceulaer courtesy the artist credit Stanislas Huaux

Dans une période de fair fatigue et alors qu’un certain nombre de galeries ferment ou réduisent fortement la voilure (Pace Gallery), la foire belge intimiste The Rooms avec 6000 visiteurs pour sa 2ème édition s’impose dans un marché très concurrentiel, jouant la carte éclectique autour de l’emblématique écosystème de The Mix. Une formule à domicile qui séduit de plus en plus sur fond d’instabilité mondiale persistante et de flambée des coûts. Sébastien Janssen (Sorry We Are Closed) cofondateur avec Patrick Mestdagh (galerie Patrick & Ondine Mestdagh) revient sur ce qui fait la recette de ce succès collectif, son solo show du designer belge Maarten De Ceulaer ayant été au-delà de ses espérances (ventes à hauteur de 80%) insistant sur une nécessaire curation de la chambre autour de projets inédits. Le principe est d’aller dans le goût des collectionneurs d’art contemporain qui souhaitent à présent s’ouvrir à d’autres horizons (archéologie, antiquités, arts décoratifs…) tout en respectant ce qui fait l’ADN belge à savoir beaucoup de sérieux et d’humour. En termes de marge de progression, the Mix ayant un plan de développement très ambitieux dans le centre de Bruxelles, à Paris et dans le sud de la France, the Rooms peut se projeter vers de possibles déclinaisons tout en restant fidèle à son esprit de départ : expertise, convivialité et univers associé. Sébastien qui revient de la foire de Dallas nous partage son expérience alors qu’il prépare l’Armory Show : du local au global et vice-versa. Il a répondu à mes questions. 

The Rooms, Exhibition view galerie Lefebvre & Fils credit Stanislas Huaux

MdF. Quels facteurs expliquent selon vous cet élan autour de cette 2ème édition de the Rooms ? 

SJ. Comme vous le savez, cette première édition était avant tout une véritable expérimentation. Nous ne savions pas du tout à quoi nous attendre. Elle était d’ailleurs un peu plus modeste que celle d’aujourd’hui, avec une dizaine de chambres de moins.

Nous ne voulions pas créer une foire exclusivement tournée vers l’art contemporain, ni une manifestation consacrée uniquement à l’art ancien. Cette diversité était essentielle à nos yeux. Notre ambition était de faire cohabiter de grands marchands reconnus avec de très jeunes galeristes qui n’ont pas toujours l’opportunité de participer à ce type d’événements. 

Nous avions également conscience de la chance de disposer d’un lieu aussi exceptionnel. Je suis convaincu que celui-ci joue un rôle majeur dans le succès de la foire. La beauté du bâtiment, la qualité des espaces intérieurs et le caractère innovant de cet hôtel en font un cadre unique. On y trouve à la fois des restaurants, des espaces de coworking, une salle de sport, des piscines… Cette singularité suscitait d’ailleurs une réelle curiosité.

Au départ, nous nous étions simplement dit : faisons une première édition et observons ce qu’il se passe. À la fin de l’événement, comme encore hier, de nombreuses personnes sont venues nous dire qu’elles espéraient une deuxième édition. Plus significatif encore, près de 85 % des galeries nous ont spontanément fait savoir qu’elles souhaitaient revenir, alors même que, pour certaines, les résultats commerciaux n’avaient pas été extraordinaires.

En discutant avec les exposants, j’ai compris que l’essentiel se situait peut-être ailleurs. Beaucoup de marchands spécialisés, en art africain, en archéologie ou dans d’autres domaines très pointus, disposent d’une clientèle de collectionneurs, mais ont finalement peu d’occasions de rencontrer de nouveaux publics. Je pense notamment à Harmakhis, ce marchand d’archéologie basé à Bruxelles et considéré comme l’une des plus grandes références mondiales en art égyptien. Il me disait : « Personne n’entre dans ma galerie, je ne vois personne. »

Ici, la situation était complètement différente. Nous avons réuni des spécialistes reconnus dans leurs domaines respectifs, des univers qui exigent souvent des années d’études et une connaissance extrêmement approfondie. Contrairement à certains secteurs plus accessibles, devenir un grand marchand d’art classique, africain ou archéologique demande une véritable expertise.

L’un des aspects les plus intéressants de la foire réside dans l’intimité créée par les chambres. Lorsqu’un visiteur entre dans une chambre, il se retrouve immédiatement face au marchand. La conversation s’engage naturellement. On parle des œuvres, de la galerie, du parcours du marchand, puis, très vite, les échanges prennent de la profondeur.

Moi-même, en parcourant les chambres, je fais constamment des découvertes. Hier encore, chez Bernard de Grunne, j’ai été intrigué par une sculpture en terre cuite particulièrement étonnante. En lui demandant de quoi il s’agissait, il m’a sorti l’ouvrage qu’il a consacré à la statuaire de Djenné-Jeno, une civilisation du XIIᵉ siècle située dans le delta intérieur du Niger. À partir d’un objet qui pouvait paraître énigmatique au premier regard, il m’a ouvert les portes d’un univers fascinant.

C’est précisément ce qui me passionne dans cette foire. Tous ces marchands, quelle que soit leur spécialité, possèdent un savoir considérable. Ils ne présentent pas seulement des œuvres ; ils transmettent des connaissances, racontent des histoires et partagent une expertise souvent acquise au fil de décennies de recherche. Je pense aussi à Georges Van Cauwenbergh, d’Artimo Fine Art, spécialiste de la sculpture des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Certaines œuvres peuvent sembler éloignées des goûts du grand public, mais dès qu’il commence à en parler, il vous embarque dans un récit plein de passion et de découvertes.

The Rooms, Exhibition view Patrick & Ondine Mestdagh credit Stanislas Huaux

MdF. Des marchands qui exposent en général à la TEFAF ou la Brafa

SJ. Nous accueillons des marchands de premier plan, mais aussi des plus confidentiels, qui ne participent pas nécessairement aux grandes foires internationales. Ce sont souvent des spécialistes extrêmement pointus dans leur domaine et qui trouvent ici une occasion rare de rencontrer un public nouveau.

À côté de cela, nous tenions aussi à brouiller les frontières entre les disciplines. On passe ainsi de l’art ancien à l’art contemporain, mais aussi à l’art décoratif, au design, à l’artisanat d’excellence ou encore à la création contemporaine sous toutes ses formes.

C’est cette multiplicité de l’offre qui fait, à mon sens, toute la richesse de l’expérience. En quelques mètres, on peut passer de la chambre d’un grand créateur de bijoux contemporains comme Elie Top à un univers totalement différent. On entre ensuite dans une chambre entièrement investie par les fleurs et l’on se demande presque ce qu’elle fait là. Puis on découvre le travail de la fleuriste Lou Lou (Mood Rooms), qui a créé une atmosphère singulière, faite de parfums délicats et de compositions spectaculaires. Cette présence florale faisait d’ailleurs écho aux installations présentées par Spazio Nobile.

Quelques chambres plus loin, on se retrouve face aux sculptures en bois de Casey McCafferty, présentées par le galeriste colombien Hector Giraldo. Chaque porte ouvre ainsi sur un univers différent, avec ses esthétiques, ses références et ses récits.

C’est précisément ce parcours fait de contrastes et de découvertes qui nous intéresse : offrir aux visiteurs la possibilité de passer sans transition d’un domaine à un autre, de se laisser surprendre et de faire des rencontres qu’ils n’auraient probablement jamais faites dans le cadre d’une foire plus conventionnelle.

MdF. Avec Patrick Mestdagh, comment est-ce que vous vous êtes réparti le choix des exposants ?

SJ. Nous prenons toutes les décisions collectivement. En réalité, nous travaillons à quatre, avec Bethsabée Hervy et Sophie Lorent, nos project managers. Chacun arrive avec sa propre liste, sa « wish-list » idéale de participants, des marchands, des galeries ou des créateurs que nous aimerions voir rejoindre l’aventure. Ensuite, nous confrontons nos idées, nous discutons, et puis nous prenons simplement notre téléphone pour les appeler.

Ce travail de sélection repose avant tout sur des rencontres et des convictions personnelles. Ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est de faire une place à des profils que l’on voit moins souvent dans les foires traditionnelles. Dès la première édition, nous avons voulu mélanger les générations et donner leur chance à de nouveaux acteurs du marché. C’est une démarche que j’aimerais encore renforcer à l’avenir.

Si une prochaine édition voit le jour, j’aimerais pouvoir accueillir davantage de jeunes marchands, de jeunes galeristes et de jeunes créateurs. Beaucoup ont un regard extrêmement intéressant, mais n’ont pas toujours accès aux grandes foires, souvent pour des raisons économiques ou parce qu’ils sont encore peu connus. Je trouve important de leur offrir une visibilité et de les faire dialoguer avec des professionnels plus établis. C’est aussi cette rencontre entre différentes générations, différentes expériences et différentes visions qui contribue à la richesse et à la vitalité de l’événement.

MdF. Comment avez-vous découvert Hector Giraldo ?

SJ. C’est une histoire qui remonte à une vingtaine d’années. J’ai rencontré Hector Giraldo à Los Angeles, alors qu’il occupait des fonctions de direction artistique pour différents projets. Par la suite, il est retourné vivre en Colombie, mais nous sommes toujours restés en contact.

Hector occupe une position assez singulière dans le monde de l’art, à mi-chemin entre le galeriste, le directeur artistique et le conseiller. De nombreux créateurs, artisans ou artistes font appel à lui pour bénéficier de son regard. Il les accompagne dans leur développement, les oriente, les aide à affiner leur démarche et leur indique les contextes dans lesquels leur travail pourra être le mieux présenté et compris. Il joue véritablement un rôle de passeur.

Aujourd’hui encore, il mène une activité très nomade. Il part d’ailleurs demain pour Venise, où le sculpteur Casey McCafferty présentera une exposition. Il enchaîne ensuite différents événements, entre foires, expositions et projets internationaux.

Hector fait partie de ces personnes que je connais depuis longtemps et avec lesquelles le dialogue est naturel. L’an dernier, il était venu simplement comme visiteur. Je lui avais dit que s’il trouvait le bon projet, nous pourrions envisager une participation. Il m’a ensuite présenté plusieurs propositions. Nous en avons discuté ensemble et je lui ai donné mon avis sur celles qui me semblaient les plus adaptées au public belge.

Car il y a aussi une dimension de conseil dans notre travail. Nous ne nous contentons pas d’attribuer des chambres ou des espaces d’exposition. Nous échangeons avec les participants, nous réfléchissons avec eux à la pertinence des projets présentés et à leur résonance avec l’esprit de la foire. Lorsque j’ai vu les différentes propositions d’Hector, je lui ai dit très franchement : « Je pense que ce projet-là parlera davantage au public belge que tel autre. » Mon rôle n’est pas d’accepter n’importe quelle proposition, mais de veiller à la cohérence de l’ensemble et à la qualité des dialogues qui peuvent naître entre les exposants, les œuvres et les visiteurs.

The Rooms, Exhibition view Walid Raad x Minimasterpiece credit Stanislas Huaux

MdF. Quelle est l’origine de l’invitation à Xavier Cannone et au musée de la Photographie de Charleroi ?

SJ. C’était la première fois que nous invitions un musée à participer à la foire, et c’est une expérience que j’aimerais beaucoup renouveler. L’idée n’était pas qu’une institution vienne simplement présenter une partie de ses collections, mais qu’elle s’approprie véritablement le concept de l’événement, comme l’a fait Xavier Canonne. Il a su construire une proposition parfaitement adaptée à l’esprit de la foire, en sélectionnant dans les collections du musée des œuvres qui dialoguaient avec le format intimiste des chambres et avec les autres participants.

Lorsque je l’ai contacté, il a immédiatement accepté, avec beaucoup de générosité et d’enthousiasme. Cette ouverture a largement contribué au succès du projet.

L’équipe du musée a d’ailleurs été surprise de constater combien de visiteurs, notamment belges, ignoraient encore l’existence du Musée de la Photographie de Charleroi, alors qu’il s’agit pourtant de l’un des plus importants musées de photographie en Europe.

C’est une institution qui accomplit un travail remarquable. Malgré des moyens relativement limités, elle dispose d’une collection exceptionnelle et mène une programmation d’une très grande qualité. À sa tête, Xavier Canonne est une personnalité hors du commun, reconnue comme l’un des grands spécialistes du surréalisme.

J’étais particulièrement heureux que certains visiteurs découvrent le musée à travers cette room. C’est aussi l’un des rôles que peut jouer la foire : créer des passerelles, susciter la curiosité et permettre des découvertes qui se prolongeront ensuite en dehors de l’événement.

Cette expérience m’a également fait prendre conscience que la photographie restait relativement peu représentée dans la foire. C’est sans doute une piste de développement intéressante pour les prochaines éditions. Un médium qui a toute sa place et légitimité ici.

MdF. Vous avez opté pour un solo show du designer belge Maarten De Ceulaer. Quel en est le bilan ?

SJ. Les résultats ont été bien au-delà de mes espérances. J’ai vendu douze lampes pendant la foire, à des prix allant de 6 000 à 12 500 euros. Pour moi, c’est considérable.

The Rooms Exhibition view La Peau de l’Ours credit Stanislas Huaux

MdF. Le solo show représente-il toujours une prise de risque selon vous ? 

SJ. Cela peut sembler plus risqué au premier abord, mais j’encourage souvent les galeries à privilégier des formats de type solo show ou duo show, par exemple autour d’un sculpteur et d’un peintre. L’idée est de conserver une certaine cohérence et une véritable lisibilité dans la présentation. Lorsque les visiteurs entrent dans une chambre, si celle-ci est trop chargée ou trop hétérogène, ils peuvent rapidement se sentir perdus.

Le contexte est particulier : les visiteurs disposent de peu de temps et évoluent dans un flux constant d’entrées et de sorties. Il existe une forme de pression liée au rythme de la visite. Dans ces conditions, je suis convaincu qu’il est essentiel de proposer un ensemble cohérent, pensé comme un véritable projet.

Ce qui compte avant tout, c’est d’arriver avec une intention claire. Malheureusement, certains exposants sont venus cette année avec une sélection constituée essentiellement de pièces prises dans leurs réserves, sans réelle réflexion curatoriale ni travail de scénographie. À mon sens, ce n’est pas la meilleure approche. Dans un lieu comme celui-ci, il ne suffit pas d’accrocher des œuvres ; il faut construire une proposition qui ait du sens et qui dialogue avec l’espace.

C’est d’ailleurs ce que je précise systématiquement lorsque je contacte un exposant potentiel. Je lui demande toujours s’il a un projet particulier en tête, une idée qu’il n’aurait peut-être pas l’occasion de développer dans sa galerie habituelle. Je l’encourage à tenter quelque chose de nouveau, à présenter un artiste différent ou à expérimenter une autre manière de montrer son travail.

Mais surtout, je lui demande de penser au lieu. Car ici, l’endroit est déterminant. L’architecture, l’atmosphère des chambres, la proximité avec les visiteurs : tout cela influence profondément la manière dont les œuvres sont perçues. Les projets qui fonctionnent le mieux sont souvent ceux qui ont été imaginés spécifiquement pour cet environnement et qui tirent pleinement parti de son caractère unique.

The Rooms, Exhibition view Patrick & Ondine Mestdagh credit Stanislas Huaux

MdF. En ce qui concerne les bilans des autres participants : quels retours avez-vous à ce stade ? 

SJ. J’ai fait un rapide tour hier en fin de journée et un constat s’impose : comme souvent dans ce type de rendez-vous, la règle des « 30-30-30 » semble se vérifier. Environ 30 % des exposants n’ont rien vendu, 30 % ont simplement couvert leurs frais, et 30 % ont réussi à dégager un bénéfice.

À The Rooms, je ne vais pas faire énormément d’argent, mais l’investissement reste relativement limité. C’est d’ailleurs un point souvent rappelé par Patrick, et que m’ont confirmé plusieurs marchands. Un stand coûte entre 3 200 et 4 000 euros. À titre de comparaison, une page de publicité ou une opération de communication revient à un budget similaire, sans aucune garantie de retombées. Ici, en revanche, on est directement au contact du public : les visiteurs voient notre travail, échangent avec nous, et repartent parfois avec une carte de visite.

Ce n’est pas un enjeu commercial majeur, mais plutôt un rendez-vous important, aussi bien pour les marchands que pour le public.

Il y a surtout un vrai moment de convivialité. Le premier soir, après l’accrochage général, on se retrouve tous au bar, dans une ambiance informelle où tout le monde échange. Le samedi, un dîner des exposants est organisé, ce qui permet de rencontrer d’autres professionnels et de discuter de notre métier.

Il y a quelque chose d’essentiel dans cette dimension communautaire et dans ces échanges. Et c’est aussi ce qui fait la particularité de l’événement : il est organisé par des marchands, pour des marchands, et nous ne sommes pas simplement dans une logique d’organisateurs d’événements.

The Rooms, Exhibition view Lionel Jadot, credit Stanislas Huaux

MdF. Comment envisagez-vous les prochaines éditions ? Allez-vous poursuivre sur ce même format et dans le même état d’esprit ?

SJ. L’état d’esprit restera le même, tout comme le format, tant que nous resterons dans cet endroit. L’hôtel Mix, comme on le sait, est en pleine expansion et prévoit l’ouverture d’un nouvel espace dans le centre de Bruxelles, dans l’ancienne imprimerie de la Banque Nationale. Dans ce contexte, pourquoi ne pas envisager une édition en centre-ville, qui permettrait aussi de faire découvrir un nouveau lieu ? L’idée pourrait être intéressante et le site promet d’être spectaculaire.

Le projet est en effet vaste, avec notamment trois piscines. Deux autres établissements doivent également ouvrir à Paris, sur la rive gauche et la rive droite. À terme, un site est aussi prévu à Mougins, près de Cannes. Rien n’est donc figé, et nous ne sommes pas non plus totalement liés au Mix.

Il est même envisageable de sauter une édition si cela s’avère pertinent. Ce n’est pas une foire pensée pour générer des profits pour les organisateurs. De mon côté, je paie ma chambre, comme Patrick paie la sienne. L’ensemble des recettes est réinjecté dans la communication, les services et l’ensemble de ce que nous proposons aux participants.

Chaque année, nous repartons ainsi d’une page blanche sur le plan financier, en fonction du budget disponible. Tout est réinvesti. C’est, en quelque sorte, une forme d’économie circulaire.

MdF. Vous êtes de retour de la foire de Dallas : quel est le bilan de cette expérience à l’international ? 

SJ. Je partage un artiste avec le galeriste autrichien établi à Bruxelles et New York, Nino Meir. Nino avait découvert dans ma galerie le travail de Karel Dicker, un peintre hollandais installé à Maastricht. Il m’a proposé de monter ensemble un stand à la foire de Dallas, estimant que cela faisait sens au regard du potentiel de cet artiste. Nous nous sommes donc lancés dans ce projet de collaboration, en partageant le stand ainsi que l’ensemble des ventes et des recettes.

Le résultat s’est révélé très positif. Pour des raisons personnelles, je n’étais pas sur place, mon fils était en vacances et Nino était également absent, occupé par une foire en Italie. Nous avons donc confié le stand à nos deux directrices, Emilie Pischedda pour ma galerie et Helena Bode pour celle de Nino à New York. Elles ont réalisé un excellent travail : sur les 35 œuvres de Karol Dicker présentées, 31 ont été vendues.

L’expérience a été particulièrement concluante et conforte mon intérêt pour les projets collaboratifs. Partager les frais de production, les coûts liés à la foire, le déplacement et l’accompagnement des artistes apparaît aujourd’hui comme une approche à la fois rationnelle et en phase avec son époque.

Je connais par ailleurs très bien le Texas. J’y ai travaillé avec plusieurs artistes, dont Otis Jones, malheureusement décédé l’année dernière, ainsi qu’avec Matt Kleberg, basé à San Antonio. Je m’y rends régulièrement et j’ai pu constater combien les collectionneurs texans soutiennent activement la scène locale. Ils apprécient notamment lorsque des galeries présentent des artistes du territoire.

À l’échelle d’une foire comme celle de Dallas, le public est large : on y retrouve des collectionneurs de Dallas, Houston, San Antonio, mais aussi des visiteurs internationaux, ainsi que des musées de grande qualité. Il règne une atmosphère particulière, marquée par une grande convivialité et une véritable curiosité. Les Texans sont extrêmement accueillants, heureux de voir des galeries faire le déplacement, et font preuve d’une réelle sophistication dans leurs choix.

De manière générale, on observe aujourd’hui une évolution vers des foires dites « de destination ». Les gens se déplacent moins qu’auparavant, ce qui renforce l’importance de ces événements implantés dans des lieux spécifiques. C’est un peu la même logique que celle que nous connaissons à Saint-Moritz : si l’on ne va pas chercher le public sur place, il ne viendra pas de lui-même.

MdF. L’on assiste au retour des foires dites régionalistes 

SJ. La Belgique est un pays profondément régionaliste. Art Brussels s’inscrit d’ailleurs pleinement dans cette logique : c’est une foire de région.

C’est aussi le message que j’essaie de faire passer aux organisateurs. Mon point de vue est qu’il est possible de construire beaucoup en s’appuyant sur le dynamisme d’une région et en attirant un public international, mais sans se faire d’illusions : on ne sera jamais New York, ni Paris, ni Londres. L’enjeu est donc ailleurs, il s’agit d’être la meilleure foire possible à l’échelle de son territoire.

C’est une réflexion que je rapproche aussi d’Art Luxembourg, qui me paraît être une foire intéressante dans cette même catégorie. Même si, pour ma part, je ne me cantonne pas uniquement à des foires régionales.

MdF. Quelles sont vos prochaines participations ?

SJ. Ma prochaine participation sera à l’The Armory Show, à New York, fin septembre. Viendront ensuite Miami, puis Ceramic Brussels, Art Brussels, et peut-être ARCO Madrid. J’aimerais beaucoup participer à ARCO, pour explorer quelque chose d’un peu différent.

Allons vers le projet d’Adrien Vescovi découvert lors du lancement de la saison Méditerranée à Marseille 

Il m’a bluffé. Vraiment. Lors de son exposition à la galerie en septembre dernier, au moment où il développait ce projet à la Vieille Charité, un lieu classé monument historique et, à mes yeux, assez périlleux à investir, j’avais déjà perçu quelque chose. Il s’est ensuite enfermé dans son atelier pendant six mois, et le résultat est aujourd’hui remarquable.

Il y a une vraie finesse dans ce travail, une intelligence et une subtilité rares. Il est allé chercher ce qu’il avait de meilleur. J’espère désormais qu’il y aura suffisamment de visiteurs, et surtout que l’exposition fera parler d’elle. Il est présent tous les jours sur place, au contact du public, ce qui change aussi la dynamique.

Pour un artiste marseillais d’adoption, c’est une opportunité unique : son nom est visible partout dans la ville. Et il y a, au-delà de l’œuvre, une véritable adhésion au projet. 

MdF. Pour conclure, qu’est-ce-qui fait selon la rencontre entre the Rooms et l’essence du goût belge ? 

SJ. Le goût belge est un goût relativement sérieux. On n’est ni dans le baroque, ni dans le spectaculaire, ni dans le bling-bling.

Il y a en revanche une vraie subtilité, une forme d’humour, et un héritage surréaliste évident. C’est aussi pour cela que je trouve que la foire de The Rooms prend tout son sens dans la période que nous traversons.

Aujourd’hui, les collectionneurs d’art contemporain ne sont plus uniquement des collectionneurs d’art contemporain. Quand j’étais plus jeune, ceux que je connaissais vivaient dans des intérieurs très dépouillés : tout était consacré à l’art. On ne partait pas en vacances, on achetait des œuvres. Il y avait une forme de dévotion presque exclusive.

Aujourd’hui, les choses ont changé. On continue d’acheter de l’art, mais de manière plus large, plus ouverte, plus structurée. Et ce que j’aimerais encourager, c’est cette idée d’un goût transversal : l’art, le design, les antiquités. Et pourquoi pas, à un moment donné, se laisser surprendre par un fragment égyptien, un objet haute époque, quelque chose qui échappe un peu aux catégories habituelles.

C’est là, je crois, que réside l’enjeu. J’espère que les collectionneurs que j’invite, ceux d’art contemporain notamment, viendront avec cette curiosité. Qu’ils repartiront peut-être avec autre chose que ce qu’ils étaient venus chercher. S’ils achètent une pièce que je présente, tant mieux. Mais l’essentiel serait surtout qu’ils croisent un marchand, une idée, un objet inattendu, et qu’ils repartent avec quelque chose qui déplace un peu leur regard.

Quelque chose qui les challenge et qu’ils n’avaient pas anticipé.

En savoir plus :

https://mix.brussels/fr/therooms

Actuellement à la galerie Sorry We Are Closed :

Tribute to Otis Jones

Carlín Díaz 

Containers

jusqu’au 4/07/2026

http://www.sorrywereclosed.com/en/galerie/

Organiser votre venue :

https://www.visitbrussels.com

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