Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022 Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta
Comme le souligne Christoph Wiesner, dans un monde marqué par la violence et la tendance à tout simplifier, les Rencontres sont conçues comme un espace pour accueillir la complexité et la nuance, décentrer le regard, ouvrir de possibles bifurcations.
Avec William Klein, Harry Gruyaert, Lisa Oppenheim mais aussi Sammy Baloji, Katia Kameli, Lee Shulman et Omar Victor Diop, Clément Cogitore, Anne-Lise Broyer, Jordan Beal … le programme des Rencontres 2026 propose des niveaux de relecture mutiples, autour de récits invisibilisés ou d’émancipation, de nouvelles cartographies du monde ou de transformations écologiques et sensibles.
Avec quelques 175 000 visiteurs en 2025, le succès conduit aussi à une mission de transmission et d’inclusivité à travers un certain nombre de dispositifs et tout au long de l’année avec la Rentrée des images, la Maison des Arènes ou le futur site des Papeteries (anciennes Papeteries Etienne), pôle de production.
Le festival est réparti en 6 séquences autour d’enjeux tels que :
Les utopies politiques et culturelles post-indépendance (Afrique et dans le monde méditerranéen), les mouvements et circulations (humains et culturels), le vivant et l’environnement, des relectures historiques et critiques, l’archive et les scènes émergentes.
1.Indépendances
La séquence « Indépendances » des Rencontres d’Arles 2026 s’inscrit dans une lecture critique des processus de décolonisation, envisagés non comme un moment clos de l’histoire, mais comme un champ de tensions encore actif dans les images contemporaines. À travers des œuvres de Paul Kodjo, Sammy Baloji, Katia Kameli, Thato Toeba, James Barnor, Carlos Idun-Tawiah, Paul Strand ou encore Rita Mawuena Benissan, l’exposition déploie un ensemble de récits visuels qui interrogent les conditions mêmes de production des imaginaires postcoloniaux.
L’enjeu n’est pas seulement de documenter les indépendances africaines et méditerranéennes, mais de montrer comment ces événements ont été représentés, appropriés, ou parfois invisibilisés par les régimes d’images. Chez Paul Kodjo, la construction d’une culture visuelle ivoirienne après l’indépendance révèle la naissance d’une modernité photographique locale, traversée par les enjeux de mise en scène de soi et de souveraineté culturelle. À l’inverse, le travail de Sammy Baloji opère une archéologie critique des traces coloniales persistantes dans les paysages urbains et industriels du Congo, en confrontant archives, savoirs anthropologiques et dispositifs contemporains de représentation.
Avec Katia Kameli, le récit algérien se déploie comme une narration fragmentée, polyphonique, où l’image devient un espace de circulation entre mémoire intime et histoire collective. Cette approche refuse toute linéarité historique au profit d’une écriture visuelle ouverte, traversée par les voix multiples de l’Algérie postindépendance. De son côté, Thato Toebamobilise le collage et les archives pour déconstruire les récits coloniaux sud-africains et interroger les absences, les lacunes et les hiérarchies de visibilité dans les régimes d’images hérités.
Ces propositions dialoguent avec des figures historiques comme James Barnor, dont les photographies accompagnent l’émergence du Ghana postcolonial, ou Paul Strand, dont le regard extérieur sur les réalités africaines interroge aujourd’hui les conditions de l’énonciation documentaire. Les œuvres de Carlos Idun-Tawiah et Rita Mawuena Benissan, plus contemporaines, prolongent cette réflexion en réactivant les imaginaires de la nation ghanéenne à travers des formes esthétiques hybrides, entre photographie, installation et culture visuelle élargie.
2. Traversées
La séquence propose une lecture de la photographie centrée sur le mouvement, les passages et les circulations, qu’elles soient géographiques, historiques ou intimes. Elle envisage le déplacement non comme simple motif documentaire, mais comme condition même de production des images contemporaines : ce qui se voit ici est toujours déjà traversé par ailleurs.
Dans les œuvres de Bruno Boudjelal, cette logique de la traversée prend la forme d’une dérive longue et subjective à travers les territoires du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. L’image y devient carnet de route, fragment de mémoire et trace d’un rapport instable à l’origine. Le déplacement n’est jamais neutre : il engage une relecture de soi autant qu’une reconfiguration des espaces parcourus, où l’acte photographique se confond avec une quête identitaire en perpétuelle recomposition.
Chez Anne-Lise Broyer, la traversée se déplace vers une poétique du paysage méditerranéen, travaillé comme espace de seuil. Ses images, souvent marquées par une attention au livre, à l’écriture et à la matérialité de la mémoire, construisent une géographie sensible où la Méditerranée apparaît moins comme une frontière que comme un intervalle chargé de récits, de strates historiques et de tensions politiques.
La séquence met également en jeu des formes de circulation plus contemporaines, liées aux migrations, aux exils et aux mobilités contraintes. Ici, la traversée n’est pas choisie mais subie, et la photographie se confronte à ses propres limites : comment représenter des trajectoires souvent invisibilisées, fragmentées ou empêchées ?
Ce qui se dessine, à travers ces pratiques, est une conception élargie du déplacement, les images deviennent des surfaces de transit.
Lisa Oppenheim, Mons Steichen Version VII, 2024, dye transfer print.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Tanya Bonakdar Gallery, New York.
3. Vies sensibles
Dans son ensemble, « Vies sensibles » construit une lecture du vivant comme milieu partagé, traversé par des forces biologiques, politiques et symboliques. La photographie y est moins envisagée comme un outil de capture que comme un espace de co-existence entre humains et non-humains, visibles et invisibles, matière et image.
La séquence « Modèle animal » déploie une histoire longue de la photographie à travers la figure de l’animal, envisagé à la fois comme sujet scientifique, compagnon affectif, surface de projection symbolique et objet d’exploitation.
L’exposition « Lame de fond » de Meghann Riepenhoff constitue l’un des points les plus radicaux de cette proposition. Ses cyanotypes réalisés sans appareil photographique, en contact direct avec la pluie, la mer ou la glace, déplacent la photographie vers un régime d’empreinte. Le paysage n’est plus représenté mais inscrit dans la matière même de l’image. Ce geste dissout partiellement la séparation entre sujet et objet : la nature ne figure plus dans l’image, elle agit sur elle, devenant un agent à part entière du processus de création.
Avec « Le Corps vitré » de Lara Tabet et Yasmine Chemali, la réflexion se déplace vers l’invisible biologique. En mobilisant la bactériographie et des prélèvements issus d’environnements portuaires et industriels, les artistes font émerger un monde micro-organique qui échappe habituellement au champ de perception. Ici, la photographie devient un dispositif d’enquête scientifique autant qu’un outil critique, révélant les circulations invisibles entre pollution, milieux urbains et formes de vie microscopiques. Le vivant n’est plus seulement ce qui est vu, mais ce qui prolifère à même les surfaces de l’image.
L’exposition collective « Flower Power », conçue par Beata Nowak et Michel Poivert, aborde quant à elle le motif floral comme une forme historiquement saturée, entre décoratif, politique et imaginaire écologique. En déconstruisant l’iconographie de la fleur, les artistes interrogent la manière dont un motif apparemment banal condense des enjeux esthétiques et idéologiques. La fleur devient un opérateur critique permettant de penser la fragilité du vivant autant que sa récupération symbolique dans les discours contemporains.
Enfin, « La Terre amoureuse » de Rebekka Deubner inscrit cette réflexion dans une dimension explicitement politique. En documentant les mobilisations écologiques et les conflits autour des territoires agricoles et naturels, notamment en France, le projet met en évidence la dimension conflictuelle du vivant. Le paysage n’est plus un espace neutre mais un champ de tensions où s’affrontent usages, résistances et formes de domination. Le corps humain y apparaît comme un acteur situé, engagé dans des luttes écologiques et sociales.
Harry Gruyaert, Waterloo, Belgique, 1981
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Gallery FIFTY ONE, Anvers.
4. Relectures
La séquence ne se limite pas à un travail d’archives ou de commémoration, « Relectures » apparaît comme un espace critique où l’histoire de la photographie se construit moins dans la continuité que dans la discontinuité des regards, des usages et des interprétations.
Cette approche repose sur un principe curatorial essentiel : la photographie n’est pas un patrimoine neutre, mais un langage traversé par des rapports de pouvoir, des contextes historiques situés et des régimes de visibilité différenciés. En réactivant des œuvres de William Klein, Harry Gruyaert, Ming Smith, Martine Barrat ou encore d’autres figures majeures de la modernité photographique, la séquence ne cherche pas à figer leur importance, mais à en déplacer les lectures possibles. Chaque corpus devient ainsi un espace de recontextualisation où les images sont confrontées à leurs conditions de production, de circulation et de réception.
Chez William Klein, par exemple, la violence formelle et la fragmentation urbaine de ses images, souvent lues comme une célébration de la modernité, peuvent être relues aujourd’hui à travers les dynamiques contemporaines de saturation visuelle et d’accélération des flux urbains. L’œuvre de Harry Gruyaert, quant à elle, permet de repenser la couleur non comme simple registre esthétique, mais comme construction culturelle du réel, où les territoires sont filtrés par des systèmes de perception liés à l’histoire du regard occidental.
La présence de Ming Smith introduit un déplacement essentiel : celui d’une modernité photographique qui ne peut plus être pensée uniquement à partir de ses centres euro-américains. Son travail, ancré dans les réalités afro-américaines, met en crise les récits dominants de la photographie humaniste en y introduisant des formes de temporalité, de mémoire et de spiritualité longtemps marginalisées. De même, Martine Barrat propose une approche engagée du documentaire, où les communautés représentées deviennent co-productrices de l’image, brouillant les frontières entre observation, participation et récit partagé.
Lee Shulman et Omar Victor Diop, Being There, 2023
Avec l’aimable autorisation des artistes.
5. Archives incertaines
« Archives incertaines » explore un territoire instable où la mémoire collective se façonne à partir d’images qui échappent à toute évidence. Avec Memory Palace, Clément Cogitore interroge les strates sédimentées de notre imaginaire visuel et questionne ce que nous décidons de retenir ou d’oublier.
Nous ne sommes pas seuls s’aventure, quant à lui, aux marges de l’interprétation, là où de simples photographies du ciel ont pu susciter des visions de l’extraordinaire. L’œuvre met en tension les frontières entre voir, croire et vouloir voir.
Dans Being There, Lee Shulman et Omar Victor Diop réinvestissent des scènes ordinaires de l’Amérique des années 1950 et 1960, y insérant une présence noire que l’histoire officielle avait effacée ou rendue impossible. Ils mettent ainsi en lumière les silences inhérents à toute archive.
Amira Lamti, Amen, 2024
Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
6. Scènes émergentes
Cette année encore, les Rencontres d’Arles mettent en lumière l’émergence de nouvelles voix sur la scène artistique contemporaine. L’exposition du Prix Découverte Fondation Louis Roederer investit l’Espace Monoprix sous le commissariat de Nadine Hounkpatin. Elle propose une réflexion sur la notion de vérité en photographie à travers la sélection de sept artistes internationaux, pour qui le médium devient un espace de partage, de relation, mais aussi d’engagement et de responsabilité. Dans ce cadre citons les projets de : Jordan Beal (Linèaments), Mallory Lowe Mpoka (Cosmologies des héritières), Amira Lamti (Bent El Machta), Charlotte Yonga (TSY Possible), Souleymane Bachir Diaw (Sutura), Magali Paulin (Matières fantômes), Phan Quang (Re-cover).
La programmation valorise également la jeune génération de commissaires, à l’image d’Alessandra Chiericato, lauréate 2024 de la bourse de recherche curatoriale des Rencontres d’Arles. Elle y développe une lecture singulière de la « nature cannibale » des images, interrogeant leur capacité à se nourrir, se transformer et se recycler au sein du flux visuel contemporain.
Grand Arles Express : une sélection
Photo Kegham de Gaza, une archive inachevable, Centre Photographique Marseille, dont je vous ai déjà parlé à l’occasion de la Saison Méditerranée.
Premières fois, premières photos, Pavillon Populaire de Montpellier. Luce Lebart commissaire, réunit 200 ans d’innovations et d’expérimentations photographiques
Alix Boillot, « Adieu Beauté » musée des Beaux-arts de Nîmes
Infos pratiques :
Semaine d’ouverture
du 6 au 12 juillet
du 6 juillet au 4 octobre inclus
FORFAIT TOUTES EXPOSITIONS
Une entrée par lieu, valable du 6 juillet au 4 octobre
Tarif 42 € réduit : 33 €
FORFAIT JOURNÉE
Une entrée par lieu,
valable sur une journée
Tarif 35 € réduit : 29 €
ENTRÉE LIEU À L’UNITÉ
De 4,50 € à 15 €
