The Rooms, Virginie Devillez, Charlotte Beaudry, Venus (Pleated Fuchsia Skirt), 2014
Première participation de la galeriste belge Virginie Devillez à The Rooms art & design fair autour d’une proposition très singulière Surrealism remixed by Charlotte Beaudry en adéquation avec l’identité de la foire tout en faisant écho à l’imaginaire et aux fantasmes liés à l’intimé de la chambre du collectionneur. Elle a en effet été séduite par l’éclectisme de cette foire portée par la personnalité de ses fondateurs : Patrick Mestdagh et Sébastien Janssen dans un cadre aussi exceptionnel que le Mix, bâtiment iconique du paysage bruxellois qui offre une parenthèse estivale avant l’heure, entre raffinement et décontraction, comme elle le souligne. A partir de son expertise et goût pour le Surréalisme, Virginie a voulu associer la peintre, vidéaste, céramiste belge contemporaine Charlotte Beaudry engagée dans une pratique féministe autour de collages érotiques de Marcel Mariën, et d’un paravent exceptionnel de Jean-Auguste Maremberg. Assurément l’un des incontournables de The Rooms #2 ! Virginie qui se félicite de la redécouverte des femmes du mouvement surréaliste et leur contribution réelle, regrette de ne pas avoir l’opportunité de leur donner toute leur place à la galerie étant donné la rareté des œuvres disponibles et une concurrence forte du marché. Elle participe cependant à la revalorisation de nombreuses artistes femmes comme Marthe Donas (exposée au KMSKA d’Anvers) ou Evelyn Axell, l’élève de René Magritte. Virginie a répondu à mes questions.
Vous participez pour la première fois à The Rooms. Quels facteurs ont encouragé votre décision ?
Après avoir découvert la première édition l’année dernière, j’ai immédiatement été séduite par le concept. Organiser une foire dans des chambres d’hôtel apporte une dimension différente de celle des foires traditionnelles. L’ensemble dégage une atmosphère plus légère, plus fraîche, moins codifiée. Les exposants sont tous de grande qualité, mais ils doivent composer avec une contrainte particulière : celle de l’espace intime de la chambre. C’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant.
J’ai également beaucoup apprécié l’ambiance générale de la foire, moins figée et plus vivante que les formats habituels. Le choix du lieu n’y est pas étranger. L’hôtel The Mix, qui accueille l’événement, est un bâtiment emblématique de Bruxelles. Sa réhabilitation par le designer Lionel Jadot en fait un lieu particulièrement inspirant, d’autant plus que l’architecture occupe une place importante dans mes centres d’intérêt.
Plusieurs éléments qui m’ont donc naturellement donné envie de participer à cette édition. J’ai d’ailleurs souhaité concevoir une proposition spécifique en résonance avec ce contexte. Plutôt que de présenter des œuvres issues de mon stock, j’ai imaginé un projet curatorial inédit, accompagné d’un véritable catalogue, pensé comme une extension de l’exposition.
The Rooms, Virginie Devillez, Charlotte Beaudry, Flaque Yeux 2019, porcelaine crédit photo Isablle Arthuis
Comment s’articule ce projet sur mesure ?
Le projet s’intitule Surrealism Remixed by Charlotte Beaudry. Ce choix s’inscrit naturellement dans mon domaine de spécialisation, qui est notamment le surréalisme belge et l’œuvre de René Magritte. Mais il était également important de concevoir une proposition en adéquation avec l’identité de la foire, ses spécificités et ses atouts : un format proche du pop-up, articulé autour d’œuvres accessibles et susceptibles de séduire un public particulièrement diversifié.
J’avais aussi envie de développer une réflexion autour de la chambre elle-même, puisque c’est l’espace qui structure l’événement. Comme je l’explique dans l’introduction du catalogue, mon expérience passée en salle de ventes m’a souvent confrontée à une situation singulière : pénétrer très rapidement dans l’intimité des collectionneurs. Lorsqu’ils vous ouvrent les portes de leur maison pour présenter leur collection, la visite finit souvent par mener jusque dans leur chambre à coucher. J’ai toujours trouvé fascinant ce passage soudain vers un espace profondément personnel.
C’est également un lieu où l’on observe des choix esthétiques particuliers. On peut y découvrir aussi bien un nu moderniste accroché au-dessus d’une commode, qu’une photographie plus transgressive comme un bondage d’Araki par exemple. La chambre peut accueillir des œuvres qui ne trouveraient pas nécessairement leur place dans les autres pièces de la maison. Cette observation a constitué l’un des points de départ du projet.
La réflexion s’est construite à partir d’un ensemble de collages érotiques de Marcel Mariën, en provenance d’un collectionneur. Figure importante du surréalisme belge, Mariën a développé une production marquée par l’érotisme, un sujet sur lequel j’ai déjà eu l’occasion de travailler. Cette approche faisait également écho à une interrogation plus large sur la place des femmes dans le surréalisme. Longtemps, celles-ci ont été cantonnées au rôle de muse, de modèle ou de compagne d’artiste, même si les recherches récentes permettent aujourd’hui de redécouvrir de nombreuses créatrices surréalistes à part entière.
C’est dans cette perspective que j’ai souhaité inviter Charlotte Beaudry à dialoguer avec les œuvres de Mariën. L’artiste, qui fera l’objet d’une rétrospective l’année prochaine au Grand-Hornu, développe une pratique centrée sur les questions de féminisme et de représentation du corps féminin. Sa peinture interroge également les notions de format et d’échelle, alternant entre œuvres de très petit format et compositions monumentales.
Le travail de Charlotte permettait d’apporter un contrepoint particulièrement intéressant aux œuvres plus explicitement érotiques de Marcel Mariën. Son regard contemporain, nourri par les questions de féminisme et de représentation du corps féminin, introduit une forme d’équilibre et de dialogue critique avec ces productions historiques.
J’ai également tenu à intégrer au projet des œuvres de Jean-Auguste Maremberg, un artiste français associé au mouvement surréaliste. J’ai notamment retrouvé deux de ses peintures, dont l’une présente une dimension érotique marquée, avec une iconographie lesbienne qui renvoie aussi à certains imaginaires masculins.
L’une des pièces maîtresses de l’ensemble demeure toutefois un paravent exceptionnel, que je considère comme une œuvre majeure de cette présentation. Sa présence s’est imposée très tôt comme un élément central du projet. Entre les collages érotiques de Mariën, les œuvres de Maremberg et ce paravent remarquable, un dialogue s’est progressivement construit autour des notions de désir, de regard et de représentation.
C’est précisément l’ensemble de cette confrontation qui m’a convaincue de me lancer dans l’aventure de The Rooms.
Quelle sera la gamme des prix des œuvres proposées ?
L’œuvre la plus importante de l’ensemble est sans conteste le paravent, pièce maîtresse du projet, dont le prix se situe autour de 20 000 euros.
Les œuvres de Charlotte Beaudry se déclinent quant à elles dans plusieurs formats. Les petites céramiques sont proposées à partir d’environ 350 euros, tandis que les peintures de plus grand format atteignent jusqu’à 7 000 euros.
Pour Marcel Mariën, les collages érotiques présentés dans l’exposition s’échelonnent entre 700 et 2 000 euros, offrant ainsi un point d’entrée relativement accessible dans l’univers de cet artiste majeur du surréalisme belge.
L’ensemble est complété par un objet historique lié au mouvement surréaliste, particulièrement rare sur le marché, dont le prix avoisine les 10 000 euros. Une large gamme tarifaire qui reflète la volonté de conjuguer découverte, exigence curatoriale et accessibilité au sein d’un même projet.
En ce qui concerne les femmes du groupe surréalisme et je pense à l’exposition de Xavier Canonne à BOZAR, comment est-ce que vous participez à leur redécouverte ?
Accorder une place plus importante aux artistes femmes de la période surréaliste est une ambition que je porte depuis plusieurs années, mais la réalité du marché rend cet objectif particulièrement complexe. Les œuvres disponibles sont rares et la demande n’a cessé d’augmenter ces dernières années.
En Belgique, les recherches autour de figures comme Rachel Baes et Jane Graverol ont considérablement renforcé l’intérêt des collectionneurs. Les œuvres surréalistes de Suzanne Van Damme sont également très recherchées, mais elles demeurent particulièrement rares sur le marché. Cette concurrence accrue rend les acquisitions difficiles, d’autant que certaines familles conservent encore d’importants ensembles d’œuvres et privilégient des projets qu’elles jugent cohérents et sérieux avant d’accepter toute cession.
J’aimerais pouvoir présenter davantage d’artistes femmes surréalistes à la galerie, mais il reste compliqué de trouver des œuvres de qualité disponibles. Récemment encore, j’ai tenté d’obtenir des pièces de Marianne Van Hirtum, sans succès.
Parmi les artistes femmes que je défends régulièrement, même lorsqu’elles ne relèvent pas strictement du surréalisme, figure notamment Evelyne Axell. Son parcours est particulièrement intéressant : lorsqu’elle a décidé de se consacrer à la peinture, elle a notamment reçu l’enseignement de René Magritte. J’ai eu l’occasion de placer plusieurs de ses œuvres aussi bien dans des collections privées qu’au sein d’institutions. Je m’intéresse également au travail de Marthe Donas et d’Anna Boch lorsque des œuvres se présentent sur le marché.
La difficulté tient aussi au fait que ces artistes ont souvent produit moins d’œuvres que leurs homologues masculins. Les pièces les plus importantes ont fréquemment déjà rejoint des collections muséales ou institutionnelles, ce qui réduit encore l’offre disponible.
Cette rareté s’accompagne d’une forte revalorisation du marché. Les cotes des artistes femmes surréalistes, qu’elles soient belges ou internationales, ont connu une progression spectaculaire au cours de la dernière décennie. Certaines œuvres de Jane Graverol, qui se négociaient encore autour de quelques milliers d’euros il y a une dizaine d’années, atteignent aujourd’hui plusieurs centaines de milliers d’euros lors des ventes publiques. Cette évolution témoigne à la fois d’un regain d’intérêt historique pour ces artistes longtemps négligées et d’une concurrence de plus en plus forte entre collectionneurs et institutions.
Vous avez participé à la BRAFA, en quoi est-ce que The Rooms reprend cet esprit de cabinet de curiosité, mais à une autre échelle et dans une dimension qui reste très éclectique ?
La comparaison avec la BRAFA est intéressante dans la mesure où l’on retrouve, à une échelle plus réduite, une forme d’éclectisme similaire. Comme la foire bruxelloise, l’événement réunit des univers très différents, allant du design à la joaillerie, en passant par l’art africain, l’art moderne et la création contemporaine.
Cette diversité reflète en grande partie la personnalité de ses fondateurs, Patrick Mestdagh et Sébastien Janssen. Tous deux se distinguent par une curiosité qui dépasse largement les frontières des disciplines et des périodes artistiques. Sébastien Janssen, notamment, développe dans sa galerie une programmation qui témoigne de cet intérêt pour des médiums variés, de la céramique à la peinture. Son regard embrasse aussi bien les arts décoratifs que les beaux-arts, avec une véritable ouverture à la diversité des pratiques.
Cette approche se retrouve également chez Patrick Mestdagh, dont les choix de présentation révèlent un goût marqué pour les dialogues inattendus entre les œuvres et les époques.
Cette sensibilité commune contribue à façonner l’identité singulière de la foire, qui évoque par moments un cabinet de curiosités contemporain où les découvertes se succèdent de chambre en chambre.
Au-delà de la sélection artistique, le lieu participe pleinement à cette expérience. Installée au sein de The Mix, la foire bénéficie d’un cadre particulièrement atypique qui invite les visiteurs à prolonger leur découverte bien au-delà des espaces d’exposition. Entouré de verdure et doté d’infrastructures de loisirs et de détente, le site offre une atmosphère décontractée, loin des formats habituels.
Cette dimension contribue à faire de l’événement une expérience à part entière, où la visite se rapproche davantage d’un moment de flânerie et de découverte que d’un simple parcours commercial. Le cadre, l’échelle humaine du projet et la diversité des propositions artistiques lui confèrent ainsi une identité originale, presque comme une parenthèse estivale avant l’heure.
Par rapport à la France, quels sont les salons/ foires où vous aimeriez participer ?
Mon parcours en tant que galeriste indépendante reste encore relativement récent. Après avoir travaillé pendant deux ans de manière plus discrète, depuis chez moi, j’ai véritablement franchi une étape avec ma première participation à la BRAFA, qui a constitué un moment charnière, ma « sortie du bois » pourrait-on dire.
Cette première présence à la foire m’a offert une visibilité importante, la BRAFA ayant largement mis en avant les nouveaux participants, ce qui m’a permis de me faire connaître auprès d’un public plus large.
Ma participation à The Rooms s’inscrit aujourd’hui dans cette continuité, une occasion supplémentaire de consolider progressivement mon positionnement et de développer mon réseau.
À plus long terme, j’aimerais également élargir cette présence à l’international. Participer à des rendez-vous majeurs tels que le Salon du Dessin ou encore la TEFAF figure parmi mes ambitions. Ces foires constituent des plateformes de référence pour les marchands spécialisés et représentent naturellement des objectifs importants dans le développement d’une jeune galerie.
Même si mon activité indépendante est encore récente, elle s’appuie sur une expérience plus ancienne au sein du marché de l’art. Avant de créer ma propre structure, j’ai exercé différentes fonctions dans ce secteur, ce qui m’a permis d’acquérir une connaissance approfondie des œuvres, des collectionneurs et des mécanismes du marché. Aujourd’hui, cette expertise constitue le socle sur lequel je construis et développe progressivement mon projet.
En savoir plus :
Virginie Devillez Fine Art
Infos pratiques :
The Rooms, 2ème édition
Du 4 au 7 juin
The Mix Brussels
Boulevard du Souverain 35/1
Watermael-Boitsford
Entrée gratuite sur réservation préalable.
https://mix.brussels/fr/therooms
