Vues d’exposition « Images, corps, pouvoir. Les années 80 dans la Collection Lambert », Collection Lambert, avril 2026. Crédit photo : Jean-Christophe Lett.
Si les années 80 connaissent un véritable revival, qu’est-ce-quelles cristallisent ? Comment les bouleversements géopolitiques aux Etats-Unis (capitalisme triomphant, libéralisme décomplexé, financiarisation de la société, avènement de l’image) affectent-t-ils la sphère artistique ? Quel regard porter aujourd’hui face à une histoire qui se répète ? Et peut-on parler vraiment de génération ? Autant de questions soulevées à travers ce nouvel accrochage de la Collection Lambert par son directeur artistique Stéphane Ibars qui inscrit cette décennie entre les années 1977-1995 à partir d’œuvres emblématiques du marchant-galeriste, l’un des rares à avoir côtoyé à l’époque de très nombreux protagonistes de cette scène que ce soit en France ou aux Etats-Unis. Chacune de ses œuvres est avant tout l’histoire de rencontres et d’amitiés entre Yvon Lambert et les artistes comme le souligne Stéphane Ibars au fil des anecdotes. Ainsi Jean-Michel Basquiat, Jenny Holzer, Barbara Kruger, Nan Goldin (sublime diaporama sur la bande son d’All by myself dans des conditions exceptionnelles), David Amstrong (révélé par l’exposition de Luma) mais aussi Andres Serrano, Jean-Charles Blais, Robert Combas et Christian Boltanski (moins attendu)…abordent la marchandisation des corps et des objets, les normes et stéréotypes, les minorités. Les artistes femmes imposent leur signature à travers la photographie, l’appropriation, le collage dans une réponse à la reproductibilité et la consommation de masse. Un arrêt sur image à la fois foisonnant et d’une grande rigueur que chacun peut s’approprier selon son propre vécu ou ses références. De plus la Collection Lambert accueille le projet des étudiant.es. en scénographie du Pavillon Bosio (Monaco) autour de la thématique du jeu. De plus, Tiphanie Romain, responsable du service des publics aux côtés de François Quintin, directeur de la Collection Lambert depuis 2023, mène un projet pilote en France d’école au sein même de l’institution muséale dont il nous détaille le possible déploiement. Ils lancent également un projet de résidence curatoriale européenne. A noter qu’après l’exposition d’Ingata Ingarden, coorganisée avec Fraeme Marseille, la programmation estivale met en avant plusieurs artistes femmes : Shilpa Gupta, Geumhyyung Jeong et Jumana Manna en lien avec les territoires d’Asie et du Moyen-Orient et l’artiste iranienne établie à Montpellier : Melika Sadeghzadeh (dispositif Antichambre). Stéphane qui prépare une exposition de la Collection en Corée, a répondu à mes questions en mode masterclass : précis, brillant et en même temps intime et personnel.
Stéphane Ibars
En quoi ces années 80 sont-elles décisives ?
L’on assiste à une financiarisation accélérée de l’économie, portée par l’essor d’un capitalisme offensif. L’arrivée au pouvoir de dirigeants conservateurs et libéraux, à l’image de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, incarne ce tournant. Cette décennie de bouleversements voit s’effriter les idéaux hérités du « Summer of Love » de 1968 : les utopies collectives cèdent la place à de nouveaux clivages politiques et sociaux.
Dans le même temps, un rapport inédit à la marchandisation du corps et de l’objet s’impose, structuré par la montée en puissance de l’image et des logiques du désir qu’elle véhicule. Les artistes demeurent profondément connectés aux enjeux politiques, mais selon des modalités différentes de celles des années 1960, marquées par la contestation de la guerre du Vietnam et les luttes pour les droits civiques. Tout en revendiquant cet héritage, cette nouvelle génération critique ses aînés, accusés de s’être institutionnalisés au détriment de l’engagement.
À l’échelle internationale, les tensions géopolitiques se redéploient : du Proche et du Moyen-Orient à l’Iran, en passant par la présence américaine en Amérique latine, notamment le Nicaragua, l’ultra surveillance de la CIA, les zones d’influence et de conflit se multiplient. Ces enjeux nourrissent de nombreuses mobilisations artistiques.
Le marché de l’art connaît son premier moment de spéculation porté par l’émergence des yuppies, des traders et d’une nouvelle génération de collectionneurs en quête de visibilité sociale.
Vues d’exposition « Images, corps, pouvoir. Les années 80 dans la Collection Lambert », Collection Lambert, avril 2026. Crédit photo : Jean-Christophe Lett.
Quels étaient vos partis pris de départ ?
La Collection Lambert permet de raconter les années 1980 du point de vue des artistes, et c’est ce qui m’a semblé particulièrement stimulant. Afin de ne pas figer la décennie, les œuvres concernées sont comprises entre les années 1977 et 1995.
De plus, plutôt que d’adopter une approche strictement thématique, j’ai choisi de construire le parcours autour de « climats » : chaque salle est pensée autour d’une question, autonome mais connexe à l’ensemble.
Sur le plan graphique, nous avons voulu nous éloignerdes codes trop muséaux. Nous nous sommes inspiré de directions artistiques de lieux et de magazines emblématiques de l’époque, comme Actuel en France, The Village Voice aux États-Unis, ou encore des espaces comme le Mud Club, le CBGB à Manhattan et Le Palace à Paris. Les titres des sections évoquent parfois des scénarios de films possibles dans ces années-là, accompagnés de courts textes qui situent le contexte de chaque salle.
Le parcours s’ouvre avec les figures emblématiques de Barbara Kruger, Jenny Holzer et Jean-Michel Basquiat. Ce dernier occupe une place particulière dans mes recherches : en travaillant sur une précédente exposition qui le mettait en relation avec Cy Twombly, Henri Matisse et Pablo Picasso, j’ai retrouvé la trace de sa première apparition en 1981 au P.S.1 à New York, dans l’exposition « New York, New Wave », curatée par Diego Cortez. Très vite, la galeriste Annina Nosei repère son potentiel et l’invite à participer à « Public Address », aux côtés d’artistes comme Jenny Holzer, Barbara Kruger ou Keith Haring, tous profondément engagés face aux dérives du système politique et médiatique.
Avec « Images, corps, pouvoir », nous déroulons un panorama de cette décennie marquée par de profonds bouleversements. On y voit notamment le retour de la peinture, porté par des artistes comme Basquiat, Julian Schnabel, Miquel Barceló ou Robert Combas. À partir du constat que la peinture était morte, ils en réactivent les formes en convoquant ses fantômes, mêlant héritage et culture populaire dans un langage visuel hybride. Leur démarche fait écho à celle d’autres créateurs de l’époque, qu’il s’agisse d’architectes ou de DJs.
Parallèlement, toute une génération d’artistes femmes investit des médiums liés à la reproductibilité, photographie, montage, appropriation, en rupture avec la tradition de l’œuvre unique, longtemps dominante et largement masculine. En s’emparant des codes de la société de communication, elles développent des pratiques souvent subversives, proches du détournement, et travaillent la mise en scène, l’image et le langage.
Ce sont aussi des artistes profondément engagées, qui déconstruisent les dispositifs politiques et médiatiques de l’époque.
Inflammatory Essays (Essais incendiaires)
Je suis très heureux de pouvoir présenter l’une des premières œuvres de Jenny Holzer absente de la collection. Celle-ci est principalement composée de pièces des années 1990 et 2000, notamment des dispositifs lumineux à LED et des messages défilants.
Cette œuvre renvoie à ses débuts entre 1978 et 1981, lorsqu’elle investit l’espace public avec des affiches placardées dans les rues, en rupture avec les codes du monde de l’art institutionnel. Conçues pour être éphémères, recouvertes ou remplacées par d’autres posters, elles empruntent l’esthétique des slogans ou des affiches de concerts.
D’une grande violence verbale et symbolique, ces textes abordent les rapports de pouvoir, la domination, notamment masculine et les questions de genre. Ils s’inscrivent dans une période où New York est encore une ville dure, marquée par la crise urbaine, avant les transformations profondes liées à la gentrification, que l’artiste évoque également comme un processus lui-même violent.
Par amitié pour Yvon, Jenny Holzer a accepté de reproduire l’ensemble de cette série de posters aux dimensions exactes du mur d’exposition. Un geste qui en dit beaucoup sur ces liens.
Vues d’exposition « Images, corps, pouvoir. Les années 80 dans la Collection Lambert », Collection Lambert, avril 2026. Crédit photo : Jean-Christophe Lett.
Focus Barbara Kruger
« Talk to me »
« Untitled ( Who do you think you are ?) »
Barbara Kruger, ancienne directrice artistique au sein du magazine Mademoiselle chez Condé Nast, maîtrise parfaitement les mécanismes de la publicité et les ressorts de la consommation de masse. Elle détourne ces codes en louant des panneaux d’affichage urbains pour y installer ses grands photomontages dans l’espace public.
Son travail met en évidence les dispositifs psycho-émotionnels à l’œuvre dans le capitalisme contemporain : la manière dont des messages simples, percutants et apparemment consensuels peuvent orienter les comportements et inscrire l’individu dans des logiques de contrôle et d’adhésion.
Kruger construit ses images à partir de photographies issues de la presse qu’elle agrandit, recadre et recouvre de slogans incisifs. Le dispositif, volontairement frontal, révèle les mécanismes de fabrication du message. On reconnaît les codes de la communication publicitaire jusqu’aux formules de type Just Do It mais légèrement décalés, accentués, presque saturés.
Les images trop grandes, les trames trop visibles, les contrastes trop forts, le rouge trop agressif : autant d’éléments qui perturbent la lecture fluide de la publicité et en dévoilent la construction. Ce léger déséquilibre introduit une prise de distance et rend perceptible ce qui, habituellement, agit de manière invisible. Le spectateur prend alors conscience de la dimension fabriquée des images et des affects qu’elles suscitent.
Focus Louise Lawler
« Je Vous Ai Écrit »
Cette question du ressenti émotionnel et du désir ouvre sur notre rapport aux objets et à leur marchandisation généralisée. Elle se manifeste notamment à travers une série de verres de Louise Lawler, particulièrement rares dans son œuvre.
Ce travail s’inscrit dans une lignée d’artistes, à l’image de Louise Bourgeois, Annette Messager ou d’autres figures longtemps qualifiées de « brodeuses » dans les années 1970 qui investissent les institutions artistiques à partir de formes associées au cliché de la féminité : broderie, objets domestiques, pratiques dites mineures. Mais loin de s’y limiter, elles en détournent les codes pour en faire des outils critiques.
Chez Louise Lawler, les verres ne sont pas de simples objets. Présentés en vitrines et rehaussés de messages gravés, ils basculent dans un autre registre : celui de l’énonciation artistique et de la mise en tension du statut de l’objet. L’apparente banalité devient support de réflexion sur la valeur, le désir et la circulation des marchandises dans le champ artistique.
À travers ce geste, l’artiste s’affirme pleinement comme autrice, transformant un imaginaire stéréotypé en levier d’émancipation. Cette prise de position, discrète mais affirmée, s’inscrit dans une tradition littéraire et critique de l’affirmation de soi, que l’on pourrait rapprocher, par analogie, d’une démarche proche de celle de Virginia Woolf.
Focus Haim Steinbach
« Untitled (2 African Masks, Greek Greaves) »
C’est le seul Haim Steinbach présent dans la collection. Les œuvres de l’artiste sont généralement immédiatement identifiables : elles mettent en scène des objets du quotidien, comme des paires de baskets Nike ou des boîtes de céréales. Disposés sur des supports soigneusement conçus, ces objets composent des installations élégantes qui évoquent, en creux, les « fantômes » de nos identités contemporaines.
Cette pièce se distingue toutefois par la nature des objets présentés, qui ne relèvent pas de la consommation courante et dont l’origine n’était pas immédiatement identifiable. Ce n’est qu’au moment de la préparation du catalogue de la donation, alors que des témoignages ont été sollicités auprès des artistes, que Haim Steinbach en a livré l’origine.
Il résume ainsi l’épisode : « Yvon était le seul capable de transformer une situation un peu étrange en véritable moment de bonheur. » L’œuvre renvoie à une négociation complexe menée avec le commissaire-priseur Pierre Cornette de Saint-Cyr et résolue par Yvon.
Ainsi, l’ensemble articule à la fois des objets de consommation, des récits de collection et une réflexion plus large sur ce qui compose l’univers quotidien de ceux qui les possèdent et les échangent.
Focus sur Sarah Charlesworth
« Nature morte »
Sarah Charlesworth est une artiste américaine considérée comme l’une des figures fondatrices de la Picture Generation, aux côtés de Richard Prince, Cindy Sherman ou encore Louise Lawler. Ce mouvement, peu représenté dans la collection d’Yvon Lambert, reflète un choix assumé de ce dernier, davantage guidé par les œuvres que par les étiquettes artistiques. Cette génération, dès ses débuts, interroge la nature même de l’image et ses modes de circulation.
Dans cet ensemble, l’œuvre de Duane Michals, intitulée Artemisia, fait écho à ces questionnements. Elle met en scène deux figures féminines dans une composition ambiguë : l’une semble saisir l’autre tandis que celle-ci l’égorge. L’image, proche de l’esthétique du roman-photo, se déploie en une narration troublante où une scène de séduction bascule dans la violence et de meurtre de l’homme.
Cette série renvoie à une exposition qu’Yvon Lambert organise dans sa galerie sous le titre Artemisia, à la suite d’une découverte marquante de l’artiste Artemisia Gentileschi au musée des Offices, lors de ses voyages annuels en Italie. Profondément fasciné, il va jusqu’à demander le premier ektachrome de l’œuvre conservé au musée, alors dépourvu de reproduction photographique.
De retour à Paris, il invite plusieurs artistes et intellectuels de son entourage, parmi lesquels Sarah Charlesworth, Léa Lublin, Jannis Kounellis, Cy Twombly, Daniel Buren ou encore Roland Barthes, à produire des œuvres à partir de cette peinture. Cy Twombly réalisera notamment une pièce qui servira d’affiche à l’exposition, tandis que Roland Barthes en rédige un texte particulièrement remarqué.
L’exposition est d’abord inaugurée à la galerie Paula Cooper à New York, dans le cadre d’un échange entre les deux espaces, avant d’être présentée à Paris puis chez Ugo Ferranti, marchand romain proche d’Yvon Lambert. À travers ce projet, Yvon contribue à mettre en lumière la figure d’Artemisia Gentileschi, dont l’œuvre connaît ensuite une reconnaissance croissante, jusqu’à devenir l’une des artistes majeures du XVIIe siècle et une référence centrale des lectures féministes de l’histoire de l’art.
Focus Nan Goldin
« Self-portrait ( All by myself ) »
Réalisé en 1995, le diaporama All by Myself est commandé par Yvon Lambert au moment de la découverte de l’œuvre de Nan Goldin, notamment à travers The Ballad of Sexual Dependency. Yvon Lambert connaissait déjà le premier marchand de Goldin, Gilles Dusein, disparu prématurément des suites du sida.
Lors de sa venue à New York pour rencontrer Nan Goldin, le contact s’établit immédiatement. L’artiste est profondément marquée par la disparition de Gilles Dusein, au point de refuser dans un premier temps toute représentation en France. Elle revient toutefois sur cette décision en apprenant qu’Yvon Lambert connaissait le jeune galeriste parisien.
Une relation de confiance se noue alors entre eux. À l’âge de 40 ans, Nan Goldin choisit de dédier à Yvon Lambert un diaporama très personnel, retraçant plusieurs années de son parcours à travers une sélection d’images accompagnées d’une chanson dont la durée a été précisément choisie pour structurer le récit.
Dans sa présentation, l’œuvre est pensée pour être montrée sur carrousel, accentuant la dimension rythmique et temporelle du diaporama. Une banquette inspirée de Donald Judd est installée afin que les visiteurs puissent s’allonger, se reposer, voire partager l’expérience dans une forme d’intimité assumée.
Dans la salle suivante, les images traversent les années 1990 et 2000, entre scènes de vie quotidienne, retour de la lumière du jour, portraits d’enfants et de familles. La collection compte aujourd’hui 120 œuvres de Nan Goldin, témoignant de l’importance de ce dialogue au long cours entre l’artiste et le collectionneur.
Vues d’exposition « Images, corps, pouvoir. Les années 80 dans la Collection Lambert », Collection Lambert, avril 2026. Crédit photo : Jean-Christophe Lett.
Focus Jean-Michel Basquiat
« She Installs Confidence and Picks His Brain Like a Salad » : la rencontre avec Yvon Lambert
Yvon Lambert rencontre Jean-Michel Basquiat peu après l’exposition organisée chez Annina Nosei, à un moment où l’artiste traverse une période particulièrement fragile. Isolé, il se sent progressivement mis à l’écart d’un monde de l’art qui, selon plusieurs témoignages, reste marqué par des dynamiques de rejet et de racisme, contribuant à son épuisement et à une forme de désillusion croissante.
Dans ce contexte, Yvon Lambert lui propose un accompagnement singulier : organiser une exposition à condition que Basquiat en produise lui-même les œuvres, spécialement pour l’occasion. Il l’encourage à concevoir le projet comme un espace de création dédié, avec la promesse d’une présentation à Paris et d’un temps prolongé sur place. Cette proposition marque le début d’un projet qui prendra une dimension rétrospectivement historique.
Plusieurs œuvres sont alors acquises lors de l’exposition, dont une série de trois dessins ainsi qu’une palissade monumentale. L’ensemble s’inscrit dans un titre particulièrement marquant, traduit en français par : « Elle instaure un climat de confiance et elle lui picore le cerveau comme une salade ».
Au-delà de l’exposition elle-même, la relation entre les deux hommes prend une dimension plus intime, presque filiale. Des échanges autour de la littérature et de la création viennent structurer ce lien singulier. Yvon Lambert accompagne alors Basquiat dans une phase paradoxale de son parcours : un moment de reconnaissance et d’intensité créative, mais aussi une période de fragilisation extrême, alors qu’il meurt en août de la même année.
On conserve également cette photographie réalisée par Louis Jammes, prise dans le bureau d’Yvon Lambert lors de l’exposition de 1988, qui montre Jean-Michel Basquiat dans un moment suspendu.
L’image frappe d’abord par le décalage qu’elle produit : l’artiste, âgé de 27 ans, y apparaît avec une vulnérabilité presque adolescente, donnant l’impression d’avoir à peine 15 ans.
À côté de lui, une corde est visible. Elle n’a aucune fonction symbolique à l’origine : elle sert simplement à déplacer des caisses. Pourtant, Basquiat s’en empare, se dénude le torse et la brandit comme une bannière improvisée. Le geste, à la fois théâtral et instinctif, condense une forme de présence physique et de mise en scène de soi.
Cette photographie s’inscrit dans un moment paradoxal de sa trajectoire. Basquiat est alors déjà une figure internationale, exposée et collectionnée, jouissant d’une véritable aisance financière tout en restant soumis à des tensions raciales et sociales dans les rues de New York.
C’est précisément ce contraste que la photographie laisse affleurer : entre notoriété et fragilité, puissance et exposition au danger. Elle en restitue une dimension particulièrement humaine et touchante.
Jean-Michel Basquiat « Anatomy »
Cette série Anatomy, réalisée par Jean-Michel Basquiat en 1981, occupe une place particulière dans son œuvre. Elle peut se lire en écho à un épisode fondateur de son enfance : à l’âge de sept ans, il est renversé par une voiture et doit être hospitalisé. L’intervention chirurgicale qui suit, notamment l’ablation de la rate, marque durablement cette expérience.
Durant sa convalescence, sa mère lui apporte un livre d’anatomie qu’il passe de longues heures à consulter et qui devient une matrice visuelle et mentale durable dans son imaginaire.
Lorsque Basquiat devient artiste, ces planches réapparaissent sous une forme transposée dans son travail. Les corps, fragmentés, réinterprétés, témoignent d’une mémoire à la fois intime et culturelle de l’anatomie, entre connaissance scientifique et réappropriation expressive.
Dans cette lecture, son œuvre peut aussi être mise en regard de certaines réflexions artistiques et littéraires autour du corps, notamment chez William S. Burroughs et d’autres figures associées à la Beat Generation. La question de la drogue, du contrôle de soi et de la perception corporelle traverse ces univers.
Vues d’exposition « Images, corps, pouvoir. Les années 80 dans la Collection Lambert », Collection Lambert, avril 2026. Crédit photo : Jean-Christophe Lett.
Pourquoi, selon vous, nous assistons à une sorte de revival de ces années ?
Il y a, dans l’ensemble, un véritable travail en mix media qui traverse les pratiques : on passe de la peinture à la photographie, puis à la vidéo, jusqu’à la scénographie. C’est quelque chose qui résonne fortement aujourd’hui, et qui renvoie aussi à un moment où les frontières entre la mode, l’art et la musique étaient plus poreuses.
Si l’on regarde les choses année par année, on peut d’ailleurs y trouver des entrées très spécifiques, presque comme des points d’ancrage. J’en ai fait l’expérience lors d’une exposition intitulée 1988, entièrement composée d’œuvres produites cette année-là. Je me suis rendu compte que cette approche créait un rapport très particulier pour les visiteurs : chacun y projetait un souvenir, une mémoire, ou une résonance personnelle.
Le projet avec le Pavillon Bosio : quel contexte ?
Les quatre étudiantes ont été accueillies durant une semaine de résidence, au cours de laquelle elles ont travaillé en étroite collaboration avec l’équipe curatoriale. L’un des mentors du groupe, Laurent Berger, architecte impliqué dans le projet d’extension de la Collection, les a accompagnées, ainsi que Mathilde Roman et Renaud Layrac.
Le travail de curation s’est déployé de manière élargie, intégrant à la fois le choix des œuvres, la rédaction des textes, la réflexion scénographique, ainsi que la conception et la fabrication du mobilier in situ. L’ensemble du dispositif a ainsi été pensé comme un espace entièrement modulable, construit au fil des échanges et des expérimentations sur place.
Les artistes ont notamment souhaité explorer la notion de jeu, en lien avec la présence de classes accueillies dans le musée dans le cadre d’un projet pilote mené avec l’Éducation nationale. Cette dimension pédagogique a nourri la réflexion autour de l’exposition, en favorisant une approche plus ouverte, participative et expérimentale.
De mon point de vue, le projet est particulièrement réussi. L’exposition est d’ailleurs prolongée tout l’été.
L’école au sein de la Collection Lambert : quel bilan ?
Nous en sommes aujourd’hui à la sixième année de ce dispositif, qui fait du lieu un véritable espace expérimental pour le ministère en matière de pédagogie.
Tiphanie Romain, en charge du projet, a développé des initiatives au long cours, exigeantes et transversales, travaillant à la fois sur la question de la pyramide des âges et sur des contextes très contrastés, notamment à Avignon, une ville confrontée à d’importantes fragilités sociales. Elle a toujours articulé ses actions entre l’intra-muros et l’extra-muros.
Pendant les périodes de travaux, lorsque le musée devait fermer certaines de ses activités, elle maintenait malgré tout un lien avec le public en allant, avec la camionnette du musée, dans les écoles situées hors les murs. Elle y emportait des œuvres que l’on installait directement dans les classes. Une pratique qui, aujourd’hui, ne serait plus possible dans les mêmes conditions.
En 2019, la Collection Lambert et le DASEN ont décidé de s’associer pour trouver ensemble une réponse à la problématique du décrochage scolaire chez les jeunes élèves. À Avignon, ces situations sont particulièrement nombreuses, des micro-collèges existent mais rien n’avait été encore pensé pour le primaire. Nous avons alors défendu l’idée de sanctuariser une salle du musée afin d’y créer une véritable classe de l’Éducation nationale, publique et intégrée au sein même de l’institution culturelle.
Ce dispositif est unique en France et en Europe. Les élèves viennent apprendre les fondamentaux toute l’année, à travers le prisme de l’art, des expositions présentées à la Collection. Une place imortante est également accordée à la pratique grâce à l’intervention régulière d’artistes issus de différents champs disciplinaires.
Nous accueillons aujourd’hui une dizaine d’enfants âgés de 8 à 10 ans , scoalrisés en CM1-CM2, repérés par l’Éducation nationale pour des situations de décrochage sévère. Le projet est, dans premier temps, présenté aux familles pour l’engagement est essentiel. Elle doivent alors repenser leur organisation en scolarisant leur enfant dans une autre école.
Une fois le dispositif accepté, les enfants suivent le programme scolaire classique, encadrés par une enseignante de l’Éducation nationale spécifiquement recrutée pour ce projet , Tiphaine Colleter. Ce parcours est enrichi par des partenariats avec plusieurs institutions culturelles du territoire comme le Théâtre des Halles, le CDCN – les Hivernales, le Totem, l’Orchestre national Avignon Provence ou encore plus récemment l’école des Nouvelles Images.
Au fil du temps, les enfants retrouvent une forme d’estime d’eux-mêmes et s’engagent dans des projets personnels et collectifs. L’objectif est qu’ils puissent réintégrer une scolarité classique au collège.
Les résultats sont aujourd’hui très encourageants : la quasi-totalité des enfants concernés sont allés en 6ème.L’expérience apparaît clairement comme probante.
C’est dans cette continuité qu’une journée interprofessionnelle est organisée en septembre, avec la Fondation Carasso et Télérama fin de mieux faire connaitre le dispositif et d’ouvrir une réflexion autour de la construction d’un réseau national Art et Éducation.
Quelles formes de résidences proposez-vous aux artistes ?
Nous inscrivons plutôt cette démarche dans une logique de présence artistique au long cours autour de projets d’expositions expérimentales, notamment avec de jeunes artistes, y compris dans des contextes comme les EHPAD.
Nous disposons de deux appartements mis à disposition pour ces accueils, ce qui permet de prolonger les temps de travail sur place et d’installer de véritables conditions de résidence.
Dans ce cadre, nous participons aux résidences Rouvrir le monde, un dispositif créé par le ministère de la Culture après la crise du Covid. Nous sommes aujourd’hui un des lieux en France qui en accueille le plus, avec environ 26 résidences par an. Les artistes sélectionnés sont invités à travailler en lien avec un centre social, dans un cadre relativement court mais intensif, et rémunéré.
Le dispositif prévoit ensuite une seconde phase : une ou deux semaines supplémentaires de travail dans le lieu d’accueil, c’est-à-dire chez nous, afin de développer le projet in situ. Au total, les artistes restent donc environ deux semaines sur place.
Quel est le concept de l’Antichambre en lien avec le territoire ?
L’Antichambre est conçu comme un espace d’expérimentation dédié aux artistes émergents.
Le programme s’est ouvert avec Elisa Verdier, dont le travail a été repéré par François Quintin à l’occasion de son diplôme à Nîmes. Trois mois après cette découverte, nous l’avons invitée à investir le lieu. Si le dispositif donne lieu à une véritable installation. L’artiste est rémunérée, la production est prise en charge par l’institution, et un texte critique est commandé à un auteur ou une autrice pour accompagner le projet.
Dans cette même dynamique, François Quintin invite Melika Sadeghzadeh, artiste iranienne basée à Montpellier, dont il a également remarqué le travail. À cette occasion, un texte a été confié à Éric Mangion, directeur du Frac Occitanie.
L’attention portée au territoire joue un rôle central pour nous, tout comme la volonté d’organiser une forme de transmission entre plusieurs générations d’artistes.
Un accent est mis sur les artistes femmes à l’occasion de la saison estivale : comment l’imaginez-vous ?
Cette invitation s’inscrit dans notre saison estivale intitulée Le murmure des Libres dans le prolongement de l’exposition organisé par Eric Mézil « Les papesses » en 2013 qui réunissait des artistes femmes de plusieurs générations : Camille Claudet, Louise Bourgeois, Kiki Smith, Jana Sterback, Berlinde De Bruyckere.
Originaires de Palestine (Jumana Manna), d’Inde (Shilpa Gupta), de Corée du Sud (Geumhyyung Jeong), ces artistes ont en commun à travers une multiplicité de mediums, de s’inscrire dans une série de déplacements, d’expériences, de récits, qui placent l’art et la poésie au centre.
De plus, la totalité des salles du sous-sol est investi par l’artiste américaine Kim Gordon.
Formée à l’Otis Art Institute à Los Angeles, où elle côtoie des figures comme Mike Kelley ou Dan Graham, elle s’installe ensuite à New York. Elle y débute comme critique d’art, écrivant notamment pour Artforum et The Village Voice. Parallèlement, elle fréquente la scène musicale et prend part à l’aventure du groupe Sonic Youth, qu’elle a co-fondé.
L’exposition, conçue comme une installation immersive, rassemble une sélection d’œuvres produites au cours des dix dernières années, dont plusieurs présentées pour la première fois.
Vous lancez une résidence de curateur.rice européen.ne avec François Quintin : quels en sont les contours ?
L’idée est chaque année d’ouvrir la résidence à des curateurs d’un pays européen différent.
La résidence curatoriale de la Collection Lambert se déploie en deux temps distincts. Dans un premier volet, le ou la curateur·rice est accueilli·e en résidence de recherche : il ou elle explore la collection, rencontre artistes et acteurs du territoire, et élabore les bases d’un projet curatorial.
Cette phase préparatoire débouche, dans un second temps, sur la conception d’une exposition originale. Produite et présentée par la Collection Lambert, généralement l’année suivante, celle-ci s’inscrit pleinement dans la programmation du musée. Le projet est développé en étroite collaboration avec l’équipe curatoriale, dans une logique de co-construction.
La première édition de ce programme a été menée en partenariat avec la Fondation Calouste Gulbenkian, avec comme commissaire Bruno Marchand, directeur du MAAT.
La prochaine résidence s’inscrira dans une collaboration avec l’Institut Lituanien et accueillera la curatrice lituanienne Inesa Brasiske.
Infos pratiques :
Images, corps, pouvoir
Les années 80 dans la Collection Lambert
(nouveau parcours des collections)
Expositions de l’été 2026 :
Shilpa Gupta – Gemhyung Jeong – Jumana Manna
Le murmure des Libres
Kim Gordon
Stories for a body
Melika Sadeghzadeh
Antichambre de l’été
https://collectionlambert.com/exposition/recollections-la-collection-lambert-en-mouvement
