Rik Wouters, Woman Reading 1913, donation from Dr Ludo van Bogaert-Sheid, 1989 Royal Museum of Fine Arts, Antwerp/ Collection Flemish Community
On file une journée à Anvers pour vivre une expérience de la synesthésie au Musée Royal des Beaux-arts (KMSKA) autour des floraisons et « du rouge chantant » chez Ensor, Wouters et Schmalzigaug, l’exposition mythique des 6 d’Anvers au MoMu alors que la vague 80ies nous rattrape, l’artiste et activiste afro-américaine Carrie Mae Weems célébrée par le FOMU et également les constellations familiales de l’écrivaine néerlandaise Niña Weijers ou l’intimité queer d’artistes de la région SWANA (Asie du Sud-Ouest et Afrique du Nord) en collaboration avec le collectif Tashattot et enfin l’installation vidéo de l’artiste américaine d’origine vietnamienne Diane Severin Nguyen. Programme intense entre riche passé et ébullition contemporaine alors que le prochain Anwerp Art Weekend met le cap sur l’émergence du 14 au 17 mai avec le M HKA au coeur du réacteur !
In Full Bloom, KMSAK Antwerp Copyright Sanne de Block
Expérience sensorielle au KMSKA :
Avec « En pleine floraison » et « Un rouge qui chante » le KMSKA propose un voyage unique autour d’une symphonie de couleurs, de sons et d’odeurs.
Pendant 11 jours et il faut se dépêcher, l’art floral contemporain regarde la peinture au sein des riches collections. Les 15 créateurs floraux à l’invitation de l’architecte d’intérieur Gert Voorjans, commissaire, réagissent face à une nature morte de Rachel Ruysch, -et elles sont nombreuses dans les collections- une Crucifixion en salle des douleurs, la scène de marché aux légumes de Joachim Beuckeler, la ramasseuse de pomme de terre de Van Gogh, la faune et la flore du XVIème siècle mais aussi « l’Ode à l’oubli » de Louise Bourgeois, collection de vêtements et textiles brodés ou cousus, choisis par Annelies Vansant, l’une des propositions les plus abouties mais aussi dans les galeries art moderne et contemporain (4ème étage) Yves Klein et Anish Kapoor transposés dans un bleu monochrome virtuose par Nesle Ost, tandis que la radicalité de Lucio Fontana, « Concert spatial » est explorée par De Groene Oase.
In Full Bloom, KMSAK Antwerp Copyright Sanne de Block
Si dans le vocabulaire courant, il existe des « tulipes Rembrandt » dont les rayures flamboyantes semblent sortir tout droit d’une toile mais aussi des Iris Van Gogh, preuve en est de ces dialogues fertiles. Cette symphonie commence dès l’imposant parvis du musée et ses colonnades Neo-classique avec la réponse de Raf Verwimp qui a voulu créer une rupture à partir de branches naturelles, de Lys de Perse et defritillaire impériale, (fleurs en forme de clochettes surmontées d’une couronne), en pleine floraison. Une fois encore, le KMSKA dont j’ai suivi l’évolution depuis sa réouverture, se démarque au sein du paysage européen par son approche décloisonnée et avant-gardiste autour d’une expérience de l’art.
Vue de l’exposition « Un rouge qui chante, Chefs d’œuvre d’Ensor, Wouters et Schmalzigaug », KMSKA Antwerp copyright Fille Roelants
Synesthésie avec « Un rouge qui chante » :
« La peinture flamande a toujours été très coloriste » Adriaan Gonnissen
Dans la lignée de Baudelaire ou Rimbaud mais aussi Richard Wagner, Claude Debussy ou Alexandre Scriabine, Van Gogh ou Kandinsky la couleur a des propriétés musicales que les synesthètes ou chromesthètes ont toujours cherché à explorer. C’est l’un des enjeux de la captivante exposition d’Adriaan Gonnissen, commissaire, autour de trois artistes flamands majeurs James Ensor, Rik Wouters et Jules Schmalzigaug. Il déclare : « Dans un Rouge qui chante, la couleur et la ligne se rejoignent dans une expérience presque musicale ». et plus précisément : « un rouge vermillon qui crie, un bleu qui claque, un jaune qui claironne et un vert qui retentit ».
James Ensor, L’étonnement du masque Wouse, 1889, Royal Museum of Fine Arts, Antwerp/ Collection Flemish Community
Si tous les trois se réclament de Rubens -l’Adoration des mages a une forte influence sur Schmalzigaug au point de déclarer à son ami Boccioni : « Je ne connais pas de tableau impressionniste avec un rouge aussi chantant que dans le manteau du roi Melchior sur L’Adoration des Rois de Rubens. » et d’une fréquentation assidue du musée des Beaux-arts, ces coloristes cherchent à apporter une réponse au triomphe de l’impressionnisme français qui avait quelque peu éclipsé les autres courants modernistes de l’époque, le rouge devenant un leitmotiv autant qu’une émotion. Des pigments puissants pour rompre avec la palette claire et douce d’un Monet que l’on soit dans une veine satyrique chez Ensor, des échappées futuristes de Schmalzigaug ou l’intimité simple et harmonieuse de Wouters. Parmi les œuvres clé du maître d’Ostende : « l’Intrigue » d’Ensor, « l’Entrée du Christ dans Bruxelles » ou « la Mangeuse d’huitres », le commissaire insistant sur une débauche de couleurs, de taches et de stries de rouge entre les roses du vase, le verre de vin, les dos des livres sur le buffet et la signature parfaitement reconnaissable de l’artiste lui-même.
Vue de l’exposition « Un rouge qui chante, Chefs d’œuvre d’Ensor, Wouters et Schmalzigaug », KMSKA Antwerp copyright Fille Roelants
Un dynamisme qui prend ses sources auprès du réaliste Henri De Braekeleer dont Wouters admire les « petites choses vermillon ». S’inspirant davantage de la vie courante et des activités domestiques de sa femme et muse, Nel que des défilés, parades ou des couleurs et mouvements frénétiques de la vie urbaine de ses camarades, Wouters bien que marqué par l’usage des couleurs pures d’Ensor, ne cède pas aux flamboyances et reste dans une approche post-impressionniste comme le souligne Adriaan dans le catalogue qui accompagne l’exposition. Son autoportrait poignant avec son œil bandé et son visage émacié par la maladie (cancer) sur fond contrasté de cette tenture rouge faisant ressortir le bleu de son vêtement de travail. Un clin d’œil à la vanité des honneurs et la conscience de sa propre finitude, le rouge étant souvent associé selon l’historien et spécialiste Michel Pastoureau au pouvoir et ses symboles (les empereurs, les élites). Wouters meurt en 1916 à l’âge de 33 ans.
Jules Schmalzigaug, Développement d’un thème en rouge : Carnaval, 1914 Royal Museum of Fine Arts, Antxerp, Collection Flemish Community
« Développement d’un thème en rouge : Carnaval est le premier tableau abstrait de l’art belge ». Andriaan Gonnissen
Schmalzigaug avant de céder aux sirènes de Boccioni, se tourne vers l’abstraction après avoir repris la leçon de Rubens en regardant Signac et le Néo-impressionniste mais aussi Kupka qu’il découvre à Paris et Wassily Kandinsky dont les idées circulent par le biais des cercles futuristes. Les expérimentations du compositeur russe Scriabin ou les variations sur l’arabesque de Debussy que l’on entend dans le parcours, conduisent Schmalzigaug à se passionner pour la Théosophie dans une approche ésotérique et multi-sensible de l’expérience musicale de la couleur. Mais comme le précise Adriaan son suicide en 1917 met un coup d’arrêt à ses recherches d’avant-garde sur l’acoustique. Dans les dernières salles, ses audaces annoncent l’abstraction lyrique du belge Louis Van Lint qui dans les années 1950 est le premier belge à aller dans cette voie. Il sera remarqué par le groupe Cobra. Son grand paysage de rouge et de noir fait aussi le lien avec l’Expressionnisme abstrait d’un Jackson Pollock.
Vue de l’exposition « Un rouge qui chante, Chefs d’œuvre d’Ensor, Wouters et Schmalzigaug », KMSKA Antwerp copyright Fille Roelants
Ainsi, les trajectoires d’Ensor, Wouters et Schmalzigaug vouées au colorisme ouvrent des perspectives nouvelles sur l’histoire des avant-gardes en Belgique et au-delà.
Harmonieuse ou contrastée, saturée, la couleur n’est pas seulement un prétexte, elle est une épiphanie, une quête qui obsède autant qu’elle inspire. Une chose est sûre, vous ne regarderez plus les maîtres flamands comme avant ! C’est ce que permet le KMSKA avec cette traversée transhistorique unique de ses collections.
Catalogue, A Red that sings, Masterpieces by Ensor, Wouters and Schmalzigaug, Hannibal Books, €35, 153 pages, disponible à la libraire-boutique du musée
Infos pratiques :
En pleine floraison
jusqu’au 10 mai
Un Rouge qui chante, Chefs d’œuvre d’Ensor, Wouters et Schmalzigaug
Jusqu’au 30 août 2026
KMSKA
https://kmska.be/fr/un-rouge-qui-chante-chefs-doeuvre-densor-wouters-et-schmalzigaug
Dirk Van Saene in The Antwerp Six at MoMu –Fashion Museum Antwerp,2026, © MoMu Antwerp, Photo: Stany Dederen
Les 6 d’Anvers : success story flamande mondiale !
Quelques siècles plus tard… six créateurs issus de la prestigieuse Académie royale des Beaux-arts d’Anvers décident de se lancer à l’assaut de la planète mode à Londres en 1986, louant un van et distribuant des feuilles A 5 dans la rue. Ils se constituent un label un peu par nécessité au départ jusqu’à créer une véritable esthétique de la rupture à une époque où triomphe le consumérisme. Une saga que met en avant pour la première fois le MoMu dans une rétrospective historique et très avant-gardiste mêlant archives, pièces iconiques, prototypes, ateliers reconstitués, vidéos de défilés… le tout sur vague de nostalgie des années 1980 dont la bande-son nous envahit peu à peu. La grande force de la scénographie est de réserver à chacun son univers- est-il nécessaire de rappeler les noms de : Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs, Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene et Marina Yee, tout en revisitant les temps forts de l’énergie collective.
The Antwerp 6, 1986,© Photo: Karel Fonteyne
Radicale, destructurée, fluide, leur approche déroute au départ et c’est à Paris que les choses se précisent avec l’entrée en scène de Martin Margiella qui devient l’assistant de Jean-Paul Gauthier. Puis c’est le début des défilés solo.
En réalité leur aventure commune ne dure que 3 ans mais laisse des traces indélébiles sur tout un écosystème et des adeptes de ce qui ressemble à un culte.
Entre les effets de matière et la flamboyance tout droit venue d’un maitre flamand d’un Van Noten, l’excentricité pop de van Beirendonck, la poésie sombre et post romantique de Demeulemeester (qui inspire Marc Lavoine pour sa chanson Vogue, le magazine), le style militaire musclé et sportif de Bikkembergs, les expérimentations conceptuelles de Van Saene et l’upcycling discret de Yee, il n’y a pas de lien spécifique entre eux si ce n’est l’ancrage belge.. encore et toujours. Ce qui fait la spécificité solaire du plat pays : une liberté de ton et un anti-conformisme doublé d’un goût pour la marge. D’ailleurs quand ils se présentent au début les gens de la mode ne situent même pas Anvers sur la carte ! A présent ils sont l’objet de circuits touristiques.
Il faut dire que l’époque a de quoi séduire entre la scène punk d’Anvers, David Bowie, le studio54, le Palace, Michael Jackson, Madona, The Cure, Vivienne Westwood, Rei Kawakubo, Marc Jacobs, les cartons d’invitation (dernière salle) bref, il faut se précipiter en Eurostar c’est juste à 2h de Paris !
Catalogue publié par Hannibal. The Antwerp Six disponible à la boutique du MoMu, en version néerlandaise et anglaise.
Pour les amoureux de beauté, Dries van Noten ouvre sa fondation à Venise, à l’occasion de la semaine de la Biennale dans un superbe Palazzo ! « The Only True Prostest is Beauty » l’exposition inaugurale est un véritable manifeste.
Infos pratiques :
The Antwerp Six
Jusqu’au 17 janvier 27
MoMu
Tickets : vivement recommandé
https://www.momu.be/fr/expositions/the-antwerp-six
Carrie Mae Weems, FOMU : une première en Belgique !
L’artiste et activiste que le public français a eu l’occasion de découvrir à LUMA Arles en 2023 avec the « Heart of the Matter » pour le FOMU d’Anvers revient sur son obsession pour les histoires invisibilisées et les rapports de pouvoir. Bien que documentant son expérience de l’identité raciale, du sexisme et de l’oppression, elle ne veut pas se laisser circonscrire à un récit personnel. Parmi les séries emblématiques Kitchen Table Series sur les rapports de domination dans un couple, Museums où elle se confronte à la monumentalité de sites pensés par des hommes de pouvoir blancs ou Family Pictures and Stories. Preach est une nouvelle série à l’occasion de l’exposition qui insiste sur le pouvoir de la foi et des communautés noires aux Etats-Unis. L’approche n’est volontairement pas chronologique. Dans un espace de projection particulier, un cyclorama qui rappelle les premières expérimentations de séances cinématographiques et spectacles de magie, entouré de rideaux rouges est diffusé un film en plusieurs parties qui prend comme point de départ l’histoire de son arrière-grand-père pour ouvrir sur des problématiques actuelles et menaces sur la démocratie en Amérique.
René Guiette, M.G. (Marie Guiette), 1935 (vers 1986) Collection FOMU P/ 1987/16 René Guiette / SABAM
Families : FOMU
L’écrivaine s’est prêtée à l’exercice de la collection après l’artiste britannico-kényane Grace Ndiritu dont j’avais aimé la proposition holistique. L’appartenance à la famille est envisagée au sens large. Entre les premières photos post-mortem, les images de communion ou de baptêmes anonymes, les albums de photo et leur évolution, les formes d’intimité entre femmes noires indigènes dans un contexte colonial inventées par l’IA (Mayara Ferrao), l’expérience de la maternité chez Carmen Winant, le sacrifice d’une femme en quête d’une vie meilleure aux Etats-Unis par Diana Markosian qui avait été exposée au FOMU en 2022, le décor sans aucun signe de vie des maisons de retraite selon Lynne Cohen …
Bieke Deporter, As It May Be, 2011-2017 Collection de la communauté flamande/FOMU BK/9308/ 8 Bieke Deporter
Le Kaiserpanorama pièce maitresse de l’ensemble, est investi par l’artiste français Ugo Woatzi (il/iel) basé à Bruxelles qui a réalisé une série de portraits de famille autour de l’identité queer et des communautés alternatives.
Diane Severin N’Guyen
Exposée à la MEP (studio) le public parisien a pu découvrir l’univers de l’artiste. Avec IF REVOLUTION IS A SICKNESS elle mobilise l’esthétique accessible et séduisante de la K-pop afin de développer une critique du pouvoir, du nationalisme et des constructions de l’identité culturelle.
Le récit initiatique d’une jeune fille vietnamo-polonaise qui se cherche propose un regard incisif sur le monde contemporain. Ce parcours visuel nous invite à danser tout en réfléchissant à la manière dont les jeunes construisent leur identité dans un univers confus et saturé d’attentes.
Infos pratiques :
Carrie Mae Weems
Jusqu’au 23 août 26
« Familles »
Jusqu’au 23 mai 27
https://fomu.be/fr/expositions/familles
SAVE THE DATE !
Antwerp Art Weekend, du 14 au 17 mai 2026 : 12ème édition
Plus de 70 galeries, musées, institutions artistiques et espaces d’exposition se rejoignent de concert pour proposer un programme stimulant et inédit.
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