Angelica Mesiti. Exhibition view Reverb, Museum Tinguely, Basel, 2026. The Rites of When. © 2026 ProLitteris, Zürich; Copyright the artist. Courtesy the artist, Galerie Allen, Paris, and Anna Schwartz Projects, Melbourne
À l’occasion de la première exposition consacrée à l’artiste australienne Angelica Mesiti en Suisse, au Museum Tinguely, rencontre avec la commissaire Tabea Panizzi.
Reverb réunit cinq installations vidéo au sein de l’exposition permanente et des collections, en dialogue avec la pensée dynamique de Jean Tinguely. Des échos formels et conceptuels se déploient autour des phénomènes acoustiques et du rôle du spectateur au cœur même du dispositif de l’œuvre. Une approche poétique de l’enchantement du quotidien et de ses réverbérations dans l’espace et le temps.
La plus récente installation vidéo, The Rites of When, centrée sur le cycle des saisons et les traditions liées aux célébrations des récoltes, présentée à proximité de Mengele Dance of Death de Tinguely, se révèle particulièrement significative et a constitué le point de départ de l’ensemble du projet, souligne-t-elle. L’exploration par Angelica Mesiti des modes de communication performatifs et non verbaux entre en étroite résonance avec les approches sensorielles que nous défendons ici au musée, ajoute Tabea.
Tabea revient sur ses débuts et ses premières expériences au musée, sur les expositions marquantes qu’elle a organisées avec le directeur Roland Wetzel, ainsi que sur ce qui la fascine dans l’univers de Tinguely et les connexions possibles avec de nombreux autres artistes. Parmi les thématiques qui lui tiennent à cœur figure la place des femmes artistes, un axe qu’elle partage avec la prochaine exposition du musée, Labouring Bodies, conçue selon une perspective féministe. Elle a répondu à mes questions.
Tabea Panizzi lors de la visite de l’exposition « Fresh Window » Copyright Musée Tinguely
Quand vous avez commencé au Musée Tinguely connaissiez-vous bien son travail ?
J’ai rejoint le musée en 2021, avec une connaissance encore limitée de l’œuvre de Jean Tinguely. Si j’étais familière de quelques pièces emblématiques, comme la Fontaine Igor Stravinsky près du Centre Pompidou, mon immersion plus approfondie dans sa pratique a véritablement commencé à partir de ma prise de fonction.
Mon rôle initial était centré sur les expositions temporaires, plutôt que directement sur les œuvres de Tinguely et leur présentation au Museum Tinguely. L’un de mes premiers projets fut Party for Öyvind, une exposition consacrée à Öyvind Fahlström et à ses réseaux artistiques en Suède et à New York. J’y ai travaillé comme assistante de Roland Wetzel, une expérience qui a constitué une introduction précieuse au travail curatorial. Par ailleurs, j’ai contribué à la présentation de la collection du musée, ce qui m’a permis d’explorer plus en profondeur l’œuvre de Tinguely, ainsi que les riches archives de l’institution.
Depuis, j’ai participé à une dizaine d’expositions temporaires. Ce qui caractérise le programme du musée, c’est son accessibilité : les expositions sont conçues pour solliciter les sens et inviter tous les publics à entrer, indépendamment de leur familiarité avec l’art.
Parmi les projets qui m’ont particulièrement marquée figure l’exposition de Janet Cardiff et George Bures Miller. Déployée sur trois étages, elle présentait des installations immersives qui plongeaient les visiteurs dans des environnements narratifs stratifiés, à la fois interactifs, atmosphériques et parfois presque magiques.
Un autre projet important fut Fresh Window, une exposition collective que j’ai co-commissariée avec Andres Pardey et Adrian Dannatt. L’exposition explorait les relations entre vitrines commerciales et monde de l’art, en prenant pour point de départ les débuts de Tinguely en tant que décorateur de vitrines. Cette recherche nous a conduits vers un large éventail d’artistes ayant soit commencé leur carrière dans ce domaine, soit intégré la vitrine à leur pratique artistique, parmi lesquels Christo, Andy Warhol, Robert Rauschenberg et Jasper Johns.
Le projet mettait en lumière la vitrine comme un espace culturel pluriel, reflétant des dynamiques sociales plus larges et des préoccupations du quotidien. Élément omniprésent du paysage urbain, elle constitue un prisme particulièrement fécond pour interroger les interactions entre art, commerce et société. Des artistes femmes, telles que Marina Abramović ou Maria Teresa Hincapié, s’en sont également emparées pour des performances questionnant de manière critique les rôles de genre ou encore le pouvoir du male gaze.
À propos d’Angelica Mesiti. Quel a été le point de départ de ce projet ambitieux ?
L’un des points de départ essentiels du projet fut sa participation à la 58e Biennale de Venise en 2019, où elle représentait le pavillon australien avec une installation de grande envergure intitulée Assembly. Cette œuvre explorait des formes de communication non verbales, tout en abordant des questions plus larges liées à la pluralité, à la société et à la démocratie.
À la même période, le directeur du musée et moi-même avons visité sa rétrospective au Palais de Tokyo, qui offrait une vue d’ensemble de sa pratique jusqu’en 2018. Il a estimé que son travail entrerait fortement en résonance avec notre programmation, en particulier avec notre série d’expositions consacrées aux approches sensorielles de l’art, un axe central de l’identité du musée.
Cette attention portée à la perception est également étroitement liée à l’œuvre de Jean Tinguely, dans laquelle le son joue souvent un rôle déterminant. Elle occupe une place tout aussi importante dans le travail de l’artiste, rendant ce rapprochement particulièrement pertinent. À la suite de cette visite, le directeur a pris contact avec elle, et j’ai ensuite repris le projet, en étroite collaboration avec l’artiste.
Quelles ont été les principales orientations curatoriales qui ont guidé les rapprochements entre son travail et la collection ?
Dès le départ, il était clair que nous souhaitions présenter The Rites of When (2024) en Europe pour la première fois, ici à Bâle, marquant ainsi la première exposition d’envergure consacrée à l’œuvre d’Angelica Mesiti en Suisse. L’une de nos ambitions principales était d’inclure une installation de grande ampleur qui n’avait pas été montrée à Paris, afin de conférer à l’exposition une identité propre.
Nous avons estimé que cette œuvre entrerait en résonance de manière particulièrement forte avec Mengele – Dance of Death de Jean Tinguely, située à proximité. Tinguely y intègre des éléments de machines agricoles et aborde des thématiques cycliques liées à la vie et à la mort. La notion de danse, tout comme les références au travail agricole, occupent également une place centrale dans The Rites of When, rendant ce rapprochement particulièrement fécond.
Cette installation est ainsi devenue le point de départ conceptuel, que nous avons ensuite cherché à développer. Le travail d’Angelica Mesiti puise fréquemment dans les gestes du quotidien et la poésie de la vie ordinaire, une approche qui fait naturellement écho à l’usage d’objets usuels chez Tinguely. Instaurer un dialogue entre leurs pratiques s’est imposé comme à la fois intuitif et productif.
À partir de là, le processus a consisté à sélectionner avec précision les œuvres en fonction des espaces du musée. Nous avons par exemple choisi de présenter Prepared Piano for Movers (Haussmann) dans l’escalier du musée, tandis que Sidereal a été volontairement installé à cinq mètres de hauteur : une présentation sur un écran standard au niveau du sol n’aurait pas produit le même effet. L’objectif était d’exploiter pleinement les possibilités architecturales du lieu et de tirer parti de la hauteur monumentale de la salle d’exposition.
Enfin, avec Relay League, nous nous sommes particulièrement intéressés à son lien avec la percussion et le rythme, qui fait écho aux sculptures mécaniques et sonores de Tinguely. Ce jeu d’interactions entre mouvement, son et machinerie constitue un fil conducteur à travers l’ensemble de l’exposition.
Seriez-vous d’accord pour dire que la couleur dans Sidereal joue un rôle essentiel dans l’évocation du cycle du jour et de la nuit ?
L’usage de la couleur a pris une importance particulière dans ses œuvres les plus récentes, Sidereal et The Rites of When. D’une certaine manière, il introduit une dimension picturale, la couleur assumant un rôle expressif central. Les variations progressives de tonalité y instaurent également une dimension temporelle, évoquant les changements de lumière au fil de la journée et inscrivant ainsi une idée de durée et de transformation au cœur même de l’œuvre.
Comme vous le suggériez, cela ouvre une connexion intéressante avec les premiers reliefs de Jean Tinguely, que l’on pourrait considérer comme une forme de « peinture en mouvement ». Si ce parallèle n’avait pas été envisagé de manière consciente au départ, il offre néanmoins une clé de lecture stimulante pour penser les relations entre couleur, mouvement et temporalité dans leurs pratiques respectives.
Quel rôle la danse et la chorégraphie jouent-elles dans le développement des œuvres d’Angelica Mesiti ?
La danse est, à bien des égards, une présence constante dans son travail, même si elle se manifeste de manière plus explicite dans certaines pièces que dans d’autres. Dans A Hundred Years, par exemple, elle est moins immédiatement visible. L’œuvre s’achève sur l’apparition d’un seul interprète, un musicien jouant un requiem à la flûte, où le mouvement est plus contenu, presque intériorisé.
Dans la plupart de ses autres œuvres, en revanche, le corps et ses mouvements occupent une place centrale, sans passer nécessairement par une chorégraphie formelle. Ce qui émerge alors relève plutôt d’une compréhension élargie du geste et de l’expression incarnée.
La danse, après tout, constitue un aspect fondamental de la culture humaine, présent à travers le temps et les géographies. Elle a longtemps servi de puissant moyen d’expression, mais aussi de vecteur de transmission du savoir, de la mémoire et du patrimoine culturel. Dans le travail d’Angelica Mesiti, cette dimension apparaît particulièrement essentielle.
Comment les rituels sociaux, tels que les pratiques agricoles et les mythes, s’inscrivent-ils dans ses recherches, notamment en lien avec le soleil et les saisons ?
Les rituels impliquant la danse sont souvent étroitement liés au cycle de l’année et à des expériences collectives partagées — qu’il s’agisse de danser autour du feu lors des récoltes ou à l’occasion des solstices d’hiver ou d’été, comme dans The Rites of When. Cette dimension occupe une place particulièrement importante dans son travail.
Nombre de ces rituels trouvent leurs racines dans des traditions anciennes et continuent, sous une forme ou une autre, à être pratiqués aujourd’hui.
Comment naissent les collaborations avec les musiciens ?
Il s’agit toujours d’un processus de collaboration et d’échange, notamment dans des œuvres comme The Rites of When, qui a impliqué l’ensemble vocal français La Mòssa ainsi que la DJ Chloé Thévenin.
Elle laisse systématiquement une grande liberté artistique à ses collaborateurs. Par exemple, dans A Hundred Years, qui met en scène un musicien jouant du tin whistle, l’enjeu était avant tout de trouver un interprète maîtrisant cet instrument spécifique, plutôt que d’imposer une lecture ou une interprétation prédéfinie.
Elle s’appuie également sur un vaste réseau professionnel, en France comme en Australie, ce qui lui permet d’entrer en contact avec les musiciens et artistes avec lesquels elle souhaite collaborer.
Quelle importance accordez-vous à la présence des artistes femmes dans votre approche curatoriale ?
La présence des artistes femmes constitue effectivement un élément important de réflexion. Nous travaillons dans un musée dédié à un artiste masculin unique, ce qui définit naturellement le cadre de départ. Cependant, Jean Tinguely a exploré un large éventail de thèmes et de disciplines, ce qui rend possible — et pertinent — d’intégrer des artistes contemporains dont les pratiques entrent en résonance avec ses méthodes, ses préoccupations ou ses modes de travail.
Dans le même temps, il existe une volonté claire de renforcer la présence des artistes femmes au sein de la programmation du musée. La prochaine exposition, Labouring Bodies, conçue par ma collègue Sandra Reimann, illustre bien cette orientation et s’annonce comme un projet particulièrement intéressant à cet égard.
Quelles artistes femmes admirez-vous particulièrement ?
J’ai toujours admiré les artistes dont le travail engage différentes dimensions, en particulier celles qui explorent des questions sociales ou politiques sous-jacentes.
Par exemple, j’apprécie beaucoup certaines artistes françaises telles que Sophie Calle, Laure Prouvost et Camille Henrot.
Quelle est la provenance et typologie du visitorat du Musée Tinguely ?
Nos visiteurs viennent principalement de Suisse, d’Allemagne et de France, nos pays voisins les plus proches. Une partie d’entre eux ne connaît pas forcément les artistes contemporains présentés dans nos expositions temporaires et ne vient pas nécessairement pour cette raison. Pour nous, c’est un aspect positif, car cela nous permet de toucher un public plus large et plus diversifié.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Pour l’instant, je ne travaille pas sur une exposition au sens traditionnel du terme, mais plutôt sur un format à petit budget visant à rendre l’œuvre de Jean Tinguely plus accessible. Nous recevons souvent des demandes de prêt de la part d’institutions qui ne disposent pas nécessairement de moyens financiers importants, et nous réfléchissons actuellement à des réponses adaptées à cette réalité.
L’idée est de développer des formats plus flexibles et plus économiques, un peu comme des « kits » prêts à l’emploi pouvant être envoyés à différents lieux. Cela permettrait de proposer une manière plus accessible de présenter l’œuvre de Tinguely à l’échelle internationale.
Quand avez-vous décidé de devenir commissaire ? Était-ce un choix évident pour vous ?
Non, cela ne s’est pas imposé à moi dès le départ. Lorsque j’ai commencé mes études, je souhaitais en réalité travailler dans le théâtre comme dramaturge.
Au cours de mes études, cependant, mes centres d’intérêt se sont progressivement déplacés vers les arts visuels, et j’ai commencé à effectuer des stages en musée. J’ai ensuite poursuivi un master à l’École du Louvre, dans le cadre d’un programme franco-allemand : une année à Paris et une année à Heidelberg. L’année à Paris était consacrée à la muséologie et aux différentes facettes du travail muséal.
Avec le temps, il est devenu de plus en plus clair pour moi que je souhaitais travailler dans un musée, en particulier au sein d’un département de conservation et de commissariat d’exposition. Ce qui m’a attirée, c’est la diversité du métier : l’articulation entre un travail de recherche et de réflexion scientifique, des responsabilités plus concrètes, ainsi que le contact étroit avec les artistes et les publics à travers la médiation.
Comment se caractérise la scène artistique à Bâle, au-delà de la foire ?
Avant de venir à Bâle, je l’imaginais comme une ville beaucoup plus grande. Bien sûr, en Suisse, tout paraît un peu plus compact qu’en Allemagne ou en France, mais à son échelle, l’offre culturelle y est extrêmement riche et diversifiée.
Bâle compte une concentration impressionnante de musées, environ quarante au total. Parmi les plus importants figurent le Kunstmuseum Basel, la Fondation Beyeler, la Kunsthalle Basel, le Kunsthaus Baselland ainsi que la House of Electronic Arts Basel.
J’apprécie beaucoup cet environnement et la possibilité d’échanger avec des acteurs issus de ces différentes institutions. Parallèlement, il existe un réseau solide de lieux indépendants et d’espaces autogérés par des artistes, qui contribuent à une scène off très dynamique.
Sur le plan de la formation, Bâle est également un centre important, avec des institutions telles que la Basel Academy of Art and Design et l’Institute Art Gender Nature, dirigé par la commissaire Chus Martínez.
Enfin, des initiatives comme Atelier Mondial jouent un rôle essentiel en réunissant des artistes venus du monde entier, renforçant encore le caractère international de la ville.
Ainsi, au-delà de la foire elle-même, Bâle n’est pas seulement une ville hôte du marché de l’art : c’est un lieu où l’art contemporain est produit, exposé et échangé tout au long de l’année.
Quelles rencontres déterminantes ont-elles influencé vos choix de carrière ?
Mon environnement familial a joué un rôle important dans mon parcours, notamment le fait que mon grand-père était artiste.
Une femme a particulièrement compté dans mon parcours : elle dirigeait un groupe de théâtre à Heidelberg, où j’ai grandi. Beata Anna Schmutz travaille aujourd’hui au théâtre de Mannheim. Elle a eu une grande influence sur moi, car elle est également historienne de l’art. Grâce à elle, j’ai découvert non seulement l’histoire de l’art, mais aussi celle du théâtre et des approches plus contemporaines et expérimentales de la performance.
Je suis d’ailleurs toujours impliquée aujourd’hui dans ce collectif, Rampig, à Mannheim. Cette expérience a été formatrice, car elle m’a encouragée à rester ouverte à différentes formes d’expression artistique.
Cette influence est encore très présente dans ma vie, d’autant plus que de nombreuses personnes de mon entourage travaillent aujourd’hui dans le champ culturel, que ce soit dans le théâtre, la musique ou d’autres disciplines artistiques.
Infos pratiques :
Angelica Mesiti
Reverb
Jusqu’au 30 août
Carl Cheng: Nature Never Loses
Jusqu’au 10 mai
Nicolas Darrot. Fuzzy Logic
Jusqu’à mars 2027
Prochainement :
Labouring Bodies
à partir du 10 juin
Commissaire : Sandra Reimann
Musée Tinguely
https://www.tinguely.ch/en/exhibitions/on-view-now-and-upcoming.html
