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« Des mots et des mondes » Rencontre Laura Rutishauser, filière « Artistes et Métiers de l’exposition », Beaux-arts de Paris 

Vue de l’exposition « Des mots et des mondes » Beaux-Arts de Paris 2026, © Beaux-Arts de Paris

A partir d’œuvres issues des collections des Beaux-Arts de Paris, de la création contemporaine et des productions d’étudiant·e·s et d’enseignant·e·s, l’exposition souligne la place de la poésie dans les écritures contemporaines et le pouvoir des mots, vecteurs de construction de récits et d’imaginaires mais aussi outils de résistance face aux assignations dans une perspective à la fois intime et politique. 

Le parcours explore les notions de catégorisation, d’anonymat et de déplacement, mais aussi de fiction et de fabulation critique comme moyens de réinventer l’archive et ses modes de transmission, en particulier liés aux anciens élèves des Beaux-Arts de Paris. 

S’appuyant sur les ressources des Beaux-Arts de Paris, à la fois école, laboratoire d’expérimentation artistique, lieu d’exposition, maison d’édition et détenteur d’une collection de quelque 450 000 œuvres anciennes et contemporaines, cette exposition est le résultat d’un travail mené avec les étudiantes et étudiants du parcours « Artistes & Métiers de l’exposition ». À la croisée de la théorie et de la pratique, cette formation se présente comme un espace de recherche dédié à l’exploration des modes de production et de diffusion de l’art. Elle constitue également une plateforme d’échanges pour interroger les enjeux de la société contemporaine à travers des pratiques curatoriales élargies. 

Laura Rutishauser est l’une des étudiantes de cette filière. Elle revient sur ce que représentait ce projet et les paris pris qui l’ont guidé aux côtés des autres étudiants.es et des commissaires : Mélanie Bouteloup et Armelle Pradalier, co-responsables de la filière « Artistes & Métiers de l’exposition ». Elle a répondu à mes questions. 

Quel est votre parcours avant cette filière ? 

J’ai d’abord été formé·e au graphisme et à l’audiovisuel à l’École Duperré, à Paris. J’ai ensuite poursuivi mon parcours à la Haute École des arts du Rhin (HEAR) à Strasbourg, au sein de la section performance et installation vidéo, tout en développant une recherche et une pratique du verre.

Quel était le contexte du projet ? 

Nous savions que le thème abordait l’écriture, avec quelques repères, même si de nombreuses questions demeuraient : s’agissait-il de sémantique, de récits ? Peu à peu, le champ s’est élargi, ouvrant sur une grande diversité de typologies, tant dans les thématiques explorées que dans les registres et les formes. Plusieurs fils de pensée et de déplacements se sont mis en place autour d’œuvres et de matériaux transhistoriques.

Comment est-ce que vous avez contribué à l’ensemble du projet ? 

En tant qu’étudiant·e·s, nous contribuons activement au projet, notamment à travers la sélection des autres étudiant·e·s et des artistes, ainsi que la rédaction des cartels. Pour ma part, je me suis particulièrement intéressé·e à la mise en perspective de certaines œuvres avec d’autres, mais aussi à l’écriture d’un texte théorique publié dans le catalogue de l’exposition. J’ai également pris part aux visites et au travail de médiation auprès du public. Dans ce cadre, j’ai mené une enquête sur Monique Poncelet, l’une des premières femmes cheffe d’atelier aux Beaux-Arts.

Ce travail s’est révélé d’une grande ampleur, mobilisant des registres très variés. Il reflète aussi la spécificité du lieu des Beaux-Arts, à la fois école, musée et centre d’archives.

Face à l’échéance de la construction collective de l’exposition, nous avons rapidement pris la mesure de son envergure et de son exigence professionnelle. Quel que soit le rôle occupé, chacun·e s’est investi·e, découvrant progressivement les rouages de l’organisation et de la mise en œuvre d’un tel projet.

Adolphe Giraudon, Moulage d’une sculpture romaine, fin XIXe – début XXesiècle, épreuve sur papier albuminé, 20,4 x 26 cm © Beaux-Arts de Paris

Quelles sont les spécificités de l’exposition ? 

L’une des spécificités de l’exposition tient au lieu même où nous nous trouvons : un espace dédié à la recherche et aux archives, en lien notamment avec une plateforme propre aux Beaux-Arts de Paris, REGarts. Celle-ci permet d’explorer les parcours d’ancien·ne·s étudiant·e·s tout au long du XXᵉ siècle. Si tous les artistes n’y sont pas documentés de manière exhaustive, on y trouve néanmoins des informations précieuses sur leurs origines, les ateliers qu’ils et elles ont fréquentés ou encore leurs pratiques.

À partir de ces données, le projet revendique une forme de « fabulation » des archives : il s’agit de leur redonner une dimension sensible, de réintroduire de la chair et de l’intime. Car une fois intégrés aux archives, les objets et les échanges peuvent devenir de simples matériaux d’étude, au risque de perdre ce qui faisait leur incarnation. 

Vue de l’exposition « Des mots et des mondes » Beaux-Arts de Paris 2026, © Beaux-arts de Paris

Au niveau des œuvres patrimoniales ou non, est-ce qu’il y a des pensées de certains.es de ces artistes qui vous ont particulièrement touché ?

Je vais me concentrer sur le rez-de-chaussée, l’exposition étant particulièrement vaste. Certaines mises en regard m’ont toutefois marqué·e. Je pense notamment au travail de Te Ata Hapaitahaa-Conroy, étudiant aux Beaux-Arts, autour de Pierre Loti, explorateur, ou encore à la fresque de Nuria Mokhtar, présentée en dialogue avec une œuvre des collections initialement référencée comme un moulage perse, alors qu’il s’agit en réalité d’un moulage de colonne romaine. Cette confrontation interroge la manière dont les catégories se construisent dans un ancrage parfois erroné dans le réel. Ces rapprochements me semblent particulièrement forts.

J’apprécie également les interventions de Yassin Bouzid dans l’espace. Il a réalisé un bas-relief directement sur le mur : une contreforme qui peut facilement passer inaperçue. Et c’est précisément ce qui fait, selon moi, la force de son langage visuel. Son travail se fond dans l’environnement, presque silencieusement, mais il révèle une présence subtile à celles et ceux qui prennent le temps d’observer, d’être attentifs aux détails. C’est une œuvre discrète, mais profondément habitée.

Le livre d’artiste a une grande place dans le parcours, notamment au rez-de-chaussée 

La section consacrée aux livres d’artistes occupe une place importante dans l’exposition et en constitue aussi l’un des aspects les plus singuliers. Certains ouvrages se distinguent par leur lien avec des formes d’écriture qui, en apparence, relèvent d’un registre assez classique, mais qui sont déplacées vers des terrains inattendus. Cela souligne aussi la puissance des mots : ils peuvent suffire à faire exister un objet comme « livre », simplement parce que l’artiste en décide ainsi.

Le travail de Cécil Serres, avec Grimoire, en est un bon exemple. Présenté comme un livre, l’objet pourrait tout aussi bien être perçu comme une peinture ou une sculpture. Installé sur un lutrin, il se consulte comme un matériau que l’on feuillette. Sa texture évoque la peau, tout en restant liée à l’histoire de l’imprimerie. Les formes y sont obtenues par ajout de silicone, laissant place à une part d’imprévu et de surprise dans le processus de création.

Vue de l’exposition « Des mots et des mondes « , Beaux-Arts de Paris 2026 © Beaux-Arts de Paris

Au premier étage, il y a une statue de Sainte Ursule. Une œuvre patrimoniale qui sert point de départ à des propositions d’utopies spéculatives

Selon la légende, Sainte Ursule et ses compagnes, déterminées à défendre leur virginité et la foi chrétienne, auraient été mises à mort par les Huns.

Dans l’exposition, une œuvre issue des collections est présentée en regard de ce récit. Elle s’inscrit dans une séquence consacrée à des formes de résistance portées par des femmes, mais aussi par différentes communautés et diasporas.

Dans ce contexte, la langue apparaît elle aussi comme un espace de résistance, de marginalité et d’intersectionnalité.

L’œuvre céramique au sol avec ces fleurs de Chloé Mennous dégage une certaine ambivalence 

Chloé Mennous développe des formes souvent inspirées du vivant, mais en les inscrivant sur des supports issus de l’industrie. Elle réalise notamment des fleurs en céramique, une pratique ancestrale, qu’elle vient ensuite greffer sur des matériaux comme des cubes de polystyrène, des tuyaux en aluminium ou en silicone.

Son travail met ainsi en tension des éléments naturels et des matériaux industriels, en confrontant la fragilité des formes florales à des résidus ou dérivés de la production humaine, parfois perçus comme toxiques ou artificiels.

Le résultat de l’exposition est-il à la hauteur de vos attentes ? 

Malgré des interrogations sur certains choix, notamment l’attribution d’un coloris différent à chaque chapitre sur les cimaises, ou encore certains rapprochements d’œuvres, je reste assez surpris·e de constater que l’ensemble résonne finalement de manière cohérente et que les différentes propositions dialoguent plutôt bien entre elles.

Et après, vers quoi souhaitez-vous aller ? 

Le commissariat, je ne sais pas, mais l’écriture et la transmission, certainement, notamment pour pouvoir mener un travail d’accompagnement et de médiation auprès de publics variés, en particulier dans le champ social.


Avec la participation des étudiantes et étudiants de la filière : Jeyni Ba, Louise Baranger, Mickaël Berdugo, Clémence Carel, Jules Charabouska, Armel Cotinat Flynn, Sybille de Roquemaurel, Maeva Delettre, Eve Farache, Rafael Garcia Lara, Lucie Gholam, Sacha Kheireddine, Albane Liébel, Joséphine Loembe, Arthi Pauly, Laura Rutishauser, Tara Sammouri, Becem Sediri, Suzanne Vallejo Gomez, Léa Zarrad. 

Coordination scientifique pour les collections : Estelle Lambert, conservatrice des imprimés et manuscrits aux Beaux-Arts de Paris. 

Enseignantes et enseignants associés : Anne Bourse, Stéphane Calais, Claude Closky, Julien Creuzet, Tristan Garcia, Jean-Yves Jouannais, Emmanuel van der Meulen, Bruno Perramant et Chloé Quenum. 

Parmi les artistes :

Xavier Antin, Shafic Abboud, Hala Alabdalla, Youssef Abdelke, Mayssa Abdelaziz, Amal Abdenour, Tassiana Aït-Tahar, Al-Hariri, Chadine Amghar, Aristote, Omar Ba, Babi Badalov, Antoine-Louis Barye, William Basseux, Pietro Bertelli, Judith Blum Reddy, Alexander Boghossian, Salomé Botella, Martha Boto, Jules Bourgoin, Anne Bourse, Yassin Bouzid, Rodolphe Bresdin, Stéphane Calais, Saul Calcagni, Ferdinand Carlier, Minna Castren, Henri Chetaille, Claude Closky, Lucas Cranach l’Ancien, Isaac de Crecy, Julien Creuzet, Bady Dalloul, Honoré Daumier, Odonchimeg Davaadorj, Li Deshayes- Parre, François Desprez, Brune de Soto, Georgette Diallo, Ndidi Dike, Dornac, Clara Duflot, Dizy Durand-Gnougnou, Irène Fanshawe, Nicolas Faubert, Lucy Citti Ferreira, Fringues de Dingues, Dominique Fournier-Willoughby, Brandon Gercara, Claude Gillot, Adolphe Giraudon, Cily Gonzalez, Grandville Guichoune de Berroeta, Joseph Grigely, Abraham Hadad, Te Ata Hapaitahaa-Conroy, Shakir Hassan Al Said, Christine Herzer, Himat, Katsushika Hokusai, Daniel Hopfer, Anna Jaccoud, Jean-Yves Jouannais, Juliette Green, Manabu Kochi, Ndayé Kouagou, Elie Laflorencie, Christian Lattier, Jules Laurens, Lou Le Forban, Maëlle Lucas-Le Garrec, Lê Văn Dê, Seulgi Lee, Anouk Léger, Lucille Léger, Léon et Lévy, Htein Lin, Pierre Loti, Prosper-Georges-Antoine Marilhat, Léonard Martin, Mathis Pettenati, Lydia Matiegou, Chloé Mennous, Dimitri Milbrun, Nuria Mokhtar, Bruno Perramant, Clarisse Pillard, Giovanni-Battista Piranesi, Marius Plaksine, Monique Poncelet, Nancy Elizabeth Prophet, Raban Maur, Loïs Rambeau, Soa Ratsifandrihana, Stéphanie Saade, Nena Saguil, Nadia Saïkali, Clément Schaab, Ursula Schultze-Blum, Pascal Sebah, Vega Serafina, Cécil Serres, Marie-Rose Soanie, Wanrong Song, Camille Soualem, Daniel Spoerri, Lorenz Stoër, Christine Sun Kim, Antoni Tapies, Colombes Thaler, Théodore Valerio, Cecilia Vicuña, Adrianna Wallis, Hans Weigel, Pan Yuliang, Liu Yuquian, Ossip Zadkine, Radouan Zeghidour… 

Infos pratiques :

Des mots et des mondes 

Jusqu’au 24 mai 

Beaux-Arts de paris 

Catalogue bilingue français / anglais. Nombre de pages : 184 Reliure Broché  Prix : 22 € Édition Beaux-Arts de Paris 

Tarifs : participation proposée

Palais des Beaux-Arts

13 quai Malaquais, 75006 Paris

https://beauxartsparis.fr/fr/exposition-simple/des-mots-et-des-mondes

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