FOMO VOX

« The First Homosexuals » au Kunstmusem de Bâle : une première en Europe !

Gustave Courtois, Portait de Maurice Deriaz
1907
Creditline : Commune de Baulmes 

La venue en Suisse de l’exposition fleuve organisée par l’activiste et universitaire américain, Jonathan D. Katz, est un évènement.« The First Homosexuals, la naissance de nouvelles identités » qui réunit au départ 300 œuvres de 125 artistes du monde entier, est dévoilée à Chicago au Wrightwood 659 en 2022 et 2025, après de nombreuses années de recherche et de négociation de prêts. L’important catalogue qui accompagne l’exposition américaine atteste de ce travail titanesque avec pas moins de 22 contributions d’experts internationaux. Le Kunstmuseum de Bâle pour cette version resserrée et dans une volonté d’éclairage local y inclut des œuvres complémentaires issues de ses archives et collections avec comme sous-titre possible « Les premier.ères homosexuel.les à Bâle », rappelant les débats encore récents autour de loi cantonale anti-discrimination. Une prise de position pionnière d’un musée de Suisse alémanique dans ce vaste récit des représentations de la sexualité et du genre.

Parmi d’autres initiatives européennes ont peut citer : « Queer British Art 1861-1967 » en 2017 à la Tate Britain, « TO BE SEEN: Queer Lives 1900–1950 » en 2023 au Centre de documentation de Munich autour des identités queer en Allemagne au début du XXème siècle ou « Over the rainbow » au Centre Pompidou Paris autour des luttes menées par les communautés LGBTQIA+, même si les ambitions extra-européennes du projet de Jonathan D. Katz sont totalement inédites. 

Vue de l’exposition « The First Homosexuals, La naissance de nouvelles identités

1869-1939 » Kunstmusem, Basel, Photo Credit : Julian Salinas

Contre-jour
Marie Louise Catherine Breslau
1888
Creditline: Eigentum der Schweizerischen Eidgenossenschaft, Bundesamt für Kultur, Bern, Depositum im Kunstmuseum Bern

La Confidence
Ida Matton
1902
Creditline: Hälsinglands Museum

En ce qui concerne les repères temporels : 1869-1939, 1869 correspond à l’émergence du terme homosexuel dans la correspondance entre le juriste allemand Karl Heinrich Ulrichs et l’écrivain hongrois Karl Maria Kertbeny, dont des extraits sont visibles en début de parcours. Ce détour par le langage est important car c’est souvent la langue qui assigne et enferme les identités. Quant à 1939, cette date est charnière dans la montée du national-socialisme allemand autour de la figure d’Hitler et la destruction par les nazis de l’Institut de sexologie de Berlin fondé par Magnus Hirschfeld. 

Le séquençage du parcours en 6 sections : « Avant », « Du concept à l’image » », Des corps qui changent », « Des signes et des codes », « Diversité de genre », « Images coloniales et contre-images » décline les chapitres du catalogue qu’il est indispensable de se procurer afin d’avoir l’amplitude de la perspective et non pas tomber dans certains raccourcis.  Limiter à trois salles une telle entreprise a dû représenter une véritable gageure pour les commissaires suisses Rahel Müller et Len Schaller. La succession et concentration d’œuvres incluant de nombreuses représentations lesbiennes soulève un certain nombre d’interrogations : qu’est-ce-qu’un art queer ? de quoi queer est-il le nom ? les critères de représentations lesbiens répondent-ils aux mêmes enjeux qu’homosexuels ? quels liens queerness/ female gaze ? où commence l’émancipation des imaginaires et des regards ? 

La concrétisation en image du désir entre personnes de même sexe remonte bien avant l’invention occidentale du terme homosexuel si l’on se réfère à l’Antiquité, période où les relations sexuelles entre hommes étaient courantes et explorées par les artistes via les mythes comme cela est souligné dans la gravure de Füssli « Ganymède », ce bel adolescent enlevé par Zeus. Ou encore Narcisse associé par Freud au désir homosexuel comme on le voit avec le peintre et architecte suisse Paul Camenisch dans une section suivante autour de l’homoérotisme. A noter l’influence de la colonisation dans la répression de l’homosexualité, sa stigmatisation en Amérique du sud au Pérou notamment, colonie métissée et ouverte à la dissidence homosexuelle, comme en témoigne les aquarelles d’hommes travestis (Hombres vestidos de mujer) de Juan José Cabezudo (1800-1860), chef culinaire transgenre renommé de Lima.

S’il fallait retenir une œuvre fondatrice de la culture visuelle européenne queer, ce serait La Blanchisseuse de Pascal Dagnan-Bouveret autour du couple formé par les peintres Carl Ernst von Stetten et Gustave Courtois, dont l’attention ne se porte pas sur leur allure mais sur un autre personnage la lavandière, souvent une travailleuse du sexe à l’époque, et dont le regard dépité suggère qu’ils échappent à sa possible clientèle. Cette scène soulève la notion de classe sociale dans la tarification d’échanges homosexuels en France et en Europe comme à Londres entre grands bourgeois et soldats, policiers ou « telegraph boys » dans le passionnant chapitre sur l’homosexualité à l’ère Victorienne du catalogue. D’autres codifications sont à l’œuvre dans le célèbre tableau de Louise Abbéma qui se représente avec sa compagne Sarah Bernardt sur le lac du Bois de Boulogne autour de canards mais surtout de cygnes noirs, ou la chauve-souris, animal fétiche de la grande comédienne souvent attachée à la symbolique queer, auquel elle s’identifie dans un autoportrait sous forme de chimère. Autre jalon important avec le tableau Contrejour de l’artiste suisse Marie Louise Catherine Breslau et cette scène d’intimité domestique avec sa compagne l’artiste française Madeleine Zillhardt, le sujet de l’amitié féminine étant prétexte à évoquer des amours saphiques avec le bouquet de violettes, très révélateur. 

Portrait of the Marchesa Casati
Romaine Brooks
ca. 1920

Creditline: Collection Lucile Audouy
Photo Credit: © Thomas Hennocque

Dans le chapitre du catalogue dévolu au lesbianisme en France entre 1850-1920, très éclairant encore une fois, le rôle des académies privées : Académie Julian et des salons est souligné. Ceux de Louise Abbéma, de Gertrude Stein ou de Nathalie Clifford-Barney, poétesse qui compte parmi ses conquêtes la peintre Romaine Brooks. Brooks découvre Capri, terre d’asile de nombreux homosexuels après le procès Oscar Wilde, et la flamboyante Marquise Casati. Elle représente l’excentrique mécène des années folles, connue pour ses fêtes et ses excès, nue, dans des tonalités grises et terreuses avec un corps adolescent androgyne. Énigmatique et troublant. 

Interior with Hendrik Andersen and John Briggs Potter in Florence
Andreas Andersen
1894
Creditline:Museo Hendrik C. Andersen, Roma, inv. n. 14299

Au revers de cette toile presque dérangeante, autre scène de félicité amoureuse avec le tableau d’Andreas Andersen, Interior with Hendrik Andersen and John Briggs Potter in Florence (1894). Un jeune garçon caresse un chat encore au lit, tandis que son amant s’habille. Cette scène directement accessible soulève le très grand nombre de nus adolescents à la fin du XIXème siècle comme chez Gustave Courtois (Narcisse) ou Sascha Schneider pour basculer vers un culte du culturisme, Schneider transformant son atelier en salle de musculation. Chez Tamara de Lempicka les corps évoluent aussi sous l’influence de l’Art Déco et du cubisme. Dans Nu assis de profil, le visage de la femme bronzée traduit son statut d’ouvrière et ses muscles contredisent l’idéal féminin évanescent d’une Marie Laurencin par exemple qui découvre l’homosexualité avec Nicole Goult. Une modernité lesbienne athlétique s’impose alors avec la figure de la garçonne comme chez Foujita. 

Nu assis de profil
Tamara de Lempicka
1923

© 2026, ProLitteris, Zurich
CreditlineDöpfner Collection

Dans la partie dédiée aux personnes trans, la dramatique histoire de l’artiste danoise Lili Elbe (portée au cinéma) qui meurt après avoir réalisée une opération de réassignation sexuelle est abordée à travers le portrait qu’elle fait d’elle et sa maîtresse Gerda Wegener sur une terrasse d’Anacapri. Un accent est mis sur l’univers de l’artiste et écrivain Elisarion qui fonde avec son compagnon le philosophe Eduard von Mayer la religion du Clarisme dans un sanctuaire-temple et lieu de culte à Monte-Verita. Cet idéal androgyne se mêle à son admiration pour Adolphe Hitler. 

Une incursion vers le cinéma et la photographie souligne l’importance du medium dans l’affirmation de soi même si ce passage manque d’explications introductives. Les expérimentations de Claude Cahun et sa compagne Marcel Moore, de Florence Henri, d’Alice Austen (mascarades) ou du photographe sri-lankais Lionel Wendt entre modernité coloniale et ancrage local, ont une valeur politique, ce dernier introduisant des contre récits face à l’idéologie coloniale britannique. Cofondateur du Groupe 43, il incarne une résistance à la répression morale dans une célébration libre du désir. De même avec le peintre espagnol Gabriel Morcillo qui détourne les codes orientalisants racistes européens conjointement à la vogue exoticisante pour l’Afrique du nord. Sa scène de Bacchanales, Fructidor, emprunte autant à Caravage qu’à Géricault. Cindy Sherman reprendra volontiers ce genre de mises en scène. 

Malgré des manques ou des œuvres de qualité variable, cette exposition a le mérite d’ouvrir le débat d’une histoire de l’art souvent binaire, très prude ou amnésique. A l’heure où certains droits sont menacés, cette exposition fera date.

Indispensable catalogue « The First Homosexuals 

The Birth of a New Identity 1869-1939″

Relié 368 pages, 2025, 64 euros 

Edition Monacelli Press (Phaidon) 

(En vente à la librairie-boutique du Kunstmuseum)

Contrepoint contemporain : Marc Bauer 

En complément une lecture contemporaine est proposée avec l’artiste suisse Marc Bauer qui apporte une réponse très personnelle aux enjeux de l’exposition de Jonathan D. Katz. Avec pour titre « Peur, rage, désir, toujours debout » il reprend certaines œuvres ou sources dans un processus en continu que le public peut découvrir. Accompagné d’une bande sonore, les dessins en all over constituent une véritable installation. Les thèmes de l’aliénation et de la perte de contrôle planent sur ses personnages en prise à de l’introspection. Une sorte d’inconfort régit ces scènes scandées par des slogans féministes comme une impuissance. Son usage de l’effacement (zones blanches, privées d’images) déroute autant que signale une béance dans l’histoire. 

L’artiste est visible à Paris à la galerie suisse Peter Kilchmann qui lui a consacré un solo show très remarqué « l’Avènement » en janvier 2025. 

Infos pratiques :

The First Homosexuals

La naissance de nouvelles identités

1869-1939

jusqu’au 2 août 2026

A ne pas manquer également :

Helen Frankenthaler 

jusqu’au 23 août 2026

Kunstmuseum Basel

Tarifs

Adulte 30 CHF

Etudiants 20 CHF

Ouverture

Lundi fermé

Ma 10h00–18h00 

Me 10h00–20h00 

Je–Di 10h00–18h00

https://kunstmuseumbasel.ch/fr/expositions/encours

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