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« Par-delà les Mille et une nuits. Histoire des orientalismes » : dans les constellations de Fatima Mazmouz, interview, musée du Louvre Lens

 « Super Oum, Constellation Mères culturelles » (détail) Fatima Mazmouz © Louvre-Lens, Frédéric Iovino

L’artiste Fatima Mazmouz, au même titre que Kader Attia, Sara Ouhaddou, Katia Kameli, Nazanin Pouyandeh, Rayan Yasmineh, Zineb Sedira, Wael Shawky …s’empare de l’imaginaire lié à l’Orient tel que véhiculé et fabriqué par le regard occidental pour mieux en déjouer les mécanismes sous-jacents. « Par-delà les mille et une nuits. Histoires des orientalismes » au musée du Louvre Lens, à partir d’une exigence scientifique partagée par Annabelle Tenèze, directrice, Souraya Noujaim et Gwenaëlle Fellinger, département des Arts de l’Islam musée du Louvre Paris, retrace l’épopée de quelques 300 chefs d’œuvre – Baptistère de Saint Louis et lion de Monzon- leur trajectoire, circuits de diffusion et de réception, entraînant de multiples déplacements et réinterprétations. Non pas figé, cet héritage pluriel irrigue un faisceau de regards et de projections selon une perspective située qui évite certains écueils, comme le souligne Fatima Mazmouz dont l’installation clôt le parcours.  » Super Oum, Constellation Mères culturelles » des silhouettes découpées dans du tissu d’ameublement qui, à partir du propre corps de l’artiste enceinte et selon une volonté de déconstruction, de déposession, rejoignent d’autres corpus autour du corps politique qu’elle nous décrypte. Fatima a répondu à mes questions. 

Portrait de Fatima Mazmouz © Louvre-Lens, Frédéric Iovino

Cette œuvre est-elle une commande du Louvre Lens ? 

Il s’agit pour moi d’une réinterprétation d’une œuvre que j’avais initialement réalisée en 2012, et qui a depuis intégré les collections du CAAM à Las Palmas de Gran Canaria, au sein du Musée d’art contemporain des Canaries.

Lorsque l’on m’a proposé de travailler sur la thématique des orientalismes, j’ai choisi de revenir à cette pièce, qui explore lemulticulturalisme, la culture populaire du gynécée ainsi que la notion de « mères culturelles ». Mon intention a été de la sortir de son contexte initial pour la faire dialoguer avec les enjeux politiques actuels, en particulier autour de la notion de « l’authenticité » de l’identité.

À travers cette démarche, je cherche à interroger la manière dont l’identité peut être instrumentalisée par le politique, tout en montrant, de manière volontairement simple, qu’elle se construit avant tout comme le produit d’influences multiples et entremêlées.

Vous avez souligné que le gynécée, espace d’enfermement est aussi un espace de résistance dans une forme d’engagement politique : n’est-ce-pas un paradoxe ? 

Dans une perspective plus large, issue de la culture populaire, je considère le gynécée comme un véritable espace de résistance. C’est un lieu assigné aux femmes, certes, mais qu’elles s’approprient pleinement. En son sein se déploient des stratégies, des formes d’organisation et des alliances qui permettent, précisément, de contourner les limites imposées.

C’est au cœur même de cet espace que se construisent des modes d’action visant à investir, indirectement, le champ politique et l’espace public. Autrement dit, le gynécée devient un point d’ancrage à partir duquel il est possible de faire entendre sa voix et d’exister politiquement, malgré les contraintes.

Vous partez de votre propre corps de femme enceinte pour engager une réflexion plus universelle sur le déracinement et la migration : comment cela se traduit-il ? 

Avant d’engager mon travail autour du corps de la grossesse, j’ai développé un premier corpus consacré au « Corps migrant », que j’ai intitulé Ex Ode. J’y explore les déplacements dans leur dimension la plus concrète : les exodes physiques, les territoires traversés mais aussi dans leur dimension sensible : ces exils intérieurs, à la fois réels, fictionnels et psychologiques. Mon travail s’est construit dans le dialogue constant entre ces trois espaces, le vécu, le ressenti et l’imaginaire.

Cette recherche m’a progressivement conduite vers un second corpus centré sur le corps de la grossesse, situé à la lisière d’un troisième ensemble, celui du « Corps rompu ». Ce dernier puise directement dans mon expérience personnelle : d’abord à travers les récits de migration, puis dans l’espace de l’intime, avec un travail approfondi autour de l’avortement. J’y interroge le déracinement sous toutes ses formes. Le corps de l’avortement, comme celui de la rupture, entre alors en résonance avec le « corps migrant » et tous deux traversés par une même expérience de déplacement et de perte d’ancrage. C’est dans ce croisement que s’est imposée à moi l’idée de l’utérus comme une véritable terre d’asile.

Je me suis alors interrogée : que vient-on y déposer, qu’est ce qui prend racine ? En quittant le territoire de l’intime pour rejoindre celui du politique, dans un va-et-vient constant, j’en suis venue à questionner la notion médiatique et politique d’« intégrations avortées », dont l’absurdité même m’interpelle. C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de « Corps pansant » — P-A-N-S-A-N-T —, que je développe comme une extension de ces réflexions.

Lorsque j’apprends que je suis enceinte, je comprends que je suis à nouveau en situation de migration. La grossesse devient alors un terrain de déconstruction : le corps enceint cesse d’être pleinement le sien, il est traversé, habité par l’autre. On y éprouve une forme de dépossession, une cohabitation forcée qui déplace les repères.

Dans mon travail, j’ai progressivement mis en parallèle ce corps de la grossesse avec ce qu’il peut porter de transformation radicale : l’altération des formes, le déplacement du centre vers la périphérie, une certaine étrangeté à soi, parfois vécue comme une forme de monstruosité. Et c’est précisément là qu’une évidence s’est imposée : ce corps m’était profondément familier. C’est le corps de l’immigré.

Ainsi, le corps de la grossesse est entré en dialogue avec celui de la mère-patrie, faisant émerger, en filigrane, toute une série de questionnements politiques liés à cette figure, à la fois intime et idéologique.

Vue de l’exposition « Par-delà les Mille et une nuits. Histoire des orientalismes » Musée du Louvre Lens photo Frédéric Iovino

Comment avez-vous accueilli la proposition d’Annabelle Ténèze et du Louvre-Lens ? Est-ce qu’il n’y avait pas un écueil possible autour de l’orientalisme ?

D’emblée, un élément m’a frappée et m’a paru particulièrement révélateur : l’usage du terme « orientalismes » au pluriel. Ce simple « s » porte en lui toute une complexité de pensée. Là où l’orientalisme, au singulier, a longtemps constitué un cadre d’enfermement nourri de fantasmes biaisés, on observe aujourd’hui une multiplicité de récits mais auxquels les individus sont, paradoxalement, toujours sommés de se conformer.

En France, les dérives identitaires contemporaines s’inscrivent en partie dans ce phénomène. À force d’être assignés à des représentations figées, certains personnes finissent par habiter ces fantasmes. C’est particulièrement visible au sein des populations d’origine arabe, dont je suis issue, bien que berbère et marocaine. Être « arabe » devient alors une catégorie floue, un fourre-tout déconnecté des réalités territoriales vécues. Nombre de ces individus sont pourtant français, nés sur le territoire, souvent sans lien direct avec le pays d’origine de leurs parents voir des grand-parents. Faute de repères et de récits familiaux transmis, ils en viennent à se définir à travers les constructions imaginaires « des Autres. »

C’est dans ce contexte que la découverte de cette exposition a agi comme un véritable souffle de libération. Elle ouvre enfin la voie à une contextualisation rigoureuse et à un récit plus juste. Car pendant longtemps, le travail de déconstruction s’est fait dans une forme d’isolement, sans outils ni cadres de compréhension transculturels et partagés.

L’enjeu est désormais clair : il s’agit de réécrire l’histoire et de restituer aux français une mémoire dont ils ont été, en partie, dépossédés. On ne peut comprendre les dynamiques identitaires à l’œuvre aujourd’hui sans prendre en compte l’histoire coloniale. Celle-ci ne constitue pas un épisode marginal ou un simple accident, mais s’inscrit dans une profondeur historique qui lie intimement la France à des cultures, notamment arabo-musulmanes.

De cette rencontre sont nées des identités nouvelles, françaises et musulmanes, qui font aujourd’hui partie intégrante du paysage national, bien qu’elles soient parfois rejetées. Mais que se passe-t-il lorsqu’une nation rejette une part d’elle-même ? Et qu’une « mère patrie « rejette ses enfants ? Quelle forme de traumatisme cela engendre-t-il ?

Autant de questions qui m’ont profondément émue, mais aussi mise en mouvement. Car cette exposition semble enfin offrir un espace de parole authentique, ancré dans le réel. Un lieu où l’on dépasse les discours superficiels pour aborder, avec rigueur et méthode, les temporalités, les contextes et les données qui permettent de comprendre ce qui se joue véritablement à travers la complexité des identités et leurs constructions imaginaires. 

Quel regard portez-vous par rapport à ces objets et leur classification muséale ? 

Je ne peux pas me contenter d’un regard distancié. Une part de ces représentations m’appartient aussi. Alors qu’une autre exposition que je prépare à Casablanca autour du tapis me préoccupe, je suis entrée en résonance, dès mon arrivée au Louvre Lens, avec cette scénographie innovante et immersive  : mur et sol entier recouvert de motifs. Cette vision a immédiatement fait écho à mon propre travail, à mes trames, à mon langage plastique. Oui, d’une certaine manière, je parle aussi cette langue. Elle fait partie de mes filtres, de mon regard sur le monde, c’est une évidence.

Mais là où la tension apparaît, c’est dans le regard porté sur ces œuvres. Être réduite à cette seule lecture, à cette grille d’interprétation extérieure « orientalisante », est une expérience douloureuse. Elle déforme, fantasme, enferme, simplifie, elle nie la complexité des trajectoires individuelles.

Pourtant, demeure un espoir : celui de pouvoir, un jour, dépasser ces assignations. Cela suppose de réagir, mais aussi de transmettre. Car il existe, en profondeur, un déficit d’outils pédagogiques. Donner au public les clés pour comprendre, pour appréhender la subtilité et la richesse des identités multiples, est essentiel. À cette condition, l’accueil de cette diversité culturelle pourrait devenir véritablement fécond. 

Reste une zone d’incertitude, un interstice particulièrement préoccupant : celui de la récupération politique. Jusqu’où ces questions identitaires seront-elles instrumentalisées, transformées en arguments de campagne ? C’est là un point de vigilance majeur. 

À Casablanca, qu’allez-vous présenter ?

J’ai construit mon travail à partir du tapis, envisagé comme un véritable langage. Je ne fais pas de tapis à proprement parler : je le déconstruis. C’est une démarche que je rapproche d’une forme de psychanalyse appliquée à l’objet, une manière de faire émerger les strates symboliques, culturelles et historiques qu’il contient.

Ce processus m’ouvre vers de multiples dimensions, dont une réflexion sur l’héritage colonial, qui occupe une place importante dans mon travail actuel. C’est un chantier en cours, que je préfère laisser évoluer.

Je donne rendez-vous au public en janvier 2027, dans l’espace de la Fondation TGCC à Casablanca.

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