Vue de l’exposition « Jardin des neuf soleils » de Trevor Yeung, Capc © Arthur Péquin
L’artiste Trevor Yeung qui a représenté Hong Kong à la dernière Biennale de Venise, poursuit son exploration des dynamiques de pouvoir à l’occasion de sa première exposition muséale en France au Capc à l’invitation de Sandra Patron, directrice et de Cédric Fauq, commissaire en chef. Avec « Jardin des neuf soleils » il transpose un conte mythologique chinois dans l’environnement des anciens Entrepôts Lainé qui se voient nimbés d’une lumière verte, celle des serres et aquariums qui le fascinent, habitué enfant à fréquenter le restaurant de fruits de mer de son père. La nef du Capc est transformée en vaste vivarium, paysage enveloppant les œuvres et celles et ceux qui les regardent d’une aura particulière, nécessitant un temps d’adaptation et variable d’ajustement. Selon le mythe, dix soleils avaient pour coutume de traverser le ciel, un par un, rythmant ainsi la semaine en 10 jours jusqu’au moment où ils se rassemblent pour faire leur trajet stellaire et se baignent dans le lac Tanggu provocant alors sécheresse et incendies. L’empereur Yao demande alors à son archer Houyi d’abattre neuf des soleils afin de rétablir l’ordre. Trevor Yeung imagine de manière inédite ces astres dans leur chute à partir de neuf chandeliers intitulés « Green Chaotic Suns » et reprenant leurs attributs (corbeau à 3 pattes, diamant taillé, fleurs de lotus) un sanctuaire, tandis que le sol de la nef reprend le ciel-océan du lac à partir d’un vernis de paillettes phosphorescentes.
Au cœur du dispositif, une structure en échafaudage, clairement visible et empruntable par les visiteurs, le « Rainbow Ribboned Bridge » fait office à la fois d’arbre à vœux et de ponts de rubans comme on en voit traditionnellement en Asie et à Hong Kong. Le public est invité à participer à une œuvre collective à l’aide d’un ruban de couleur qui lui a été remis qu’il peut nouer sur la structure métallique tout en faisant un vœu, dessinant par là même deux arc-en-ciel. Les couleurs sont au nombre de six : rouge, orange, jaune, bleu, indigo et violet, à l’exclusion du vert. Des rideaux conçus comme des patchworks-cascades par l’artiste de mêmes couleurs font le lien entre intérieur et extérieur de l’exposition. Deux photographies en début de parcours renvoient à une anecdote sur les arbres à vœux supposés réels, certains en plastique venant à la rescousse de deux figuiers de banians qui, alourdis par le poids des célébrations du nouvel an lunaire ont été à l’origine d’accidents de deux personnes en 2005. Quelle valeur donner alors à ce substitut ? et surtout : Où est la frontière entre naturel et artificiel ? : question fondamentale que soulève l’artiste dans ses œuvres.
Autre clé de lecture : cette lumière verte a été également inspirée à l’artiste par un dispositif utilisé par les musées, l’Insectron, un désinsectiseur à lumière verte qui permet de neutraliser les insectes dans les réserves sans avoir à exposer les œuvres à la lumière UV. Deux sont installés dans l’exposition.
Au niveau des mezzanines, des empilements de veilleuses et d’adaptateurs électriques dessinent des champignons selon un processus invasif relativement inconfortable pour le regardeur. Une notion de chaos ambiant déjà à l’œuvre avec les soleils déchus qui soulève la question de la surconsommation d’énergie et de la pollution lumineuse. En contrepoint la lune, entourée d’une structure géodésique est « passive » selon son titre et ne s’éclaire que par la lampe torche des téléphones. Comme une mort annoncée, une extinction inéluctable ? Différents régimes d’apparition et de disparition de l’image entrent en jeu et cohabitent.
C’est alors que les 9 échelles réunies en début de parcours, relativement énigmatiques prennent tout leur sens : une invitation à prendre soin de nos mythes ? à lire entre les signes ? Si le bord du précipice n’a jamais été aussi proche, alors cultivons notre jardin.
Lars von Trier dans son crépusculaire film Melancholia dessine un puissant parallèle entre l’état intérieur de son héroïne, Justine, dont les doigts sont traversés de courant électrique et la collision ultime de la planète bleue avec la terre, provocant son anéantissement. Plus la fin du monde approche, plus Justine se sent apaisée et proche de Saturne. Faut-il se résoudre à accepter la fatalité ?
Comme le suggère Trevor Yeung, même si ce qui est perdu est perdu, il ne faut pas se résoudre à oublier. Quand fable écologique et métaphore politique se rencontrent, l’alerte climatique n’a jamais été aussi juste.
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Infos pratiques :
Trevor Yeung
Commissaire Cédric Fauq
Tarif plein : 8€
Tarif réduit : 4,5€
Capc
Musée d’art contemporain de Bordeaux
7 rue Ferrère,
33000 Bordeaux
https://www.capc-bordeaux.fr/agenda/expositions/trevor-yeung-jardin-des-neuf-soleils
