Vue du solo show Bahar Kocabey chez Galerie Fahmy Malinovsky, Drawing Now – stand IN12 secteur Inception – mars 2026 © Daniela Ometto
Alicia Fahmy et Ludmilla Malinovsky ont créé leur galerie en 2023 au 44 rue Sévigné dans le Marais après une période d’itinérance. Elles participent pour la première fois à Drawing Now -secteur Inception- avec un solo show très remarqué de l’artiste Bahar Kocabey conçu comme un diorama en hommage aux combattantes kurdes. Diplômée des Beaux-arts de Paris, l’artiste interroge les métamorphoses de la lutte qui se prolongent dans les sphères domestiques et quotidiennes autour de gestes et de pratiques traditionnels. La résilience, le soin, la féminité, les légendes orales des résistances et résistants kurdes irriguent ces paysages dont le statut demeure indéterminé. Des présences indicielles dont le regardeur peut sonder les multiples strates. Dessins muraux, fresques, céramiques, tout l’espace est transformé en vaste chambre d’écho. Ludmilla Malinovsky revient sur cette décision de participer à Drawing Now autour de l’univers de Bahar Kocabey et sa vision élargie du médium, le politique se mêlant au sensoriel. Les récits empêchés et identités fragmentées font partie des lignes de force de la galerie entre globalisation et ancrages culturels. Elle a répondu à mes questions.
Alicia Fahmy et Ludmilla Malinovsky, fondatrices et directrices Galerie Fahmy Malinovsky
Qu’est-ce qui vous a décidé à participer à Drawing Now ?
Nous ne défendons aucun médium en particulier. Lors d’une rencontre avec l’équipe de Drawing Now, ils nous ont confié leur intérêt pour les nouvelles formes et extensions du dessin. Cet échange faisait écho à la démarche de Bahar, que nous reconnaissons comme profondément ancrée dans l’exploration et l’expérimentation. De ce croisement de perspectives est née une conviction commune : le papier ne constitue pas une fin en soi. Pour nous, le dessin est avant tout un outil qui permet de penser et de déployer la ligne à travers une pluralité de formats et de supports.
Vue du solo show Bahar Kocabey chez Galerie Fahmy Malinovsky, Drawing Now – stand IN12 secteur Inception – mars 2026 © Daniela Ometto
La notion du cheveu est souvent perçue comme un acte politique
Chez Bahar, nous observons un travail profondément indiciel, où chaque élément renvoie à une multitude de références, des souvenirs d’enfance, des fragments relevant de l’intime. Parallèlement, son paysage d’origine est marqué par une tradition singulière : celle des graffitis représentant les chevelures des combattants kurdes dans les montagnes.
À première vue, cette présence peut sembler relever de la fable, comme une vision flottante inscrite dans le paysage. Pourtant, il s’agit d’une réalité très concrète. Pour des raisons de sécurité, il est impossible de représenter des visages reconnaissables ou de mentionner des noms. Les combattants et combattantes sont ainsi identifiés à travers leurs chevelures, devenues signes distinctifs.
Dans l’exposition que nous avons présentée à la galerie en 2025, apparaissaient des chevelures de femmes et d’hommes renvoyant à des personnes bien réelles, précisément identifiées par celles et ceux qui connaissent les membres du PKK. Évoquer uniquement la chevelure constitue ainsi une forme de protection, tout en maintenant une forte charge de mémoire et de reconnaissance.
Cela s’inscrivait également dans la démarche de Bahar : s’intéresser à tout ce qui relève du soin dans le quotidien des combattantes, qui récoltent orties, plantes ou immortelles – titre de l’exposition de 2025 à la galerie- pour élaborer des remèdes. Le geste de tresser une natte devient, dans ce contexte, un moment de soin porté à l’autre, une attention entre co-combattantes. C’est un temps d’intimité, mais aussi un espace collectif où circulent récits et expériences. Un geste à la fois pratique pour le combat et chargé d’une forte dimension symbolique.
Cette approche prolonge une interrogation plus large sur les gestes du quotidien : cueillir des feuilles, se baigner dans la rivière, autant de scènes que Bahar choisit d’explorer en dehors du cadre du conflit. Elle s’attache à ces instants suspendus, à ces formes de vie ordinaires.
Pour faire émerger une dimension intime, presque sensorielle et charnelle du paysage, elle convoque également l’image des fruits séchés, préparés en prévision de la saison suivante. Dès lors, les registres se superposent : le politique se mêle au sensible, au corporel.
De cette tension naît une forme singulière, comme une ligne d’horizon faite de chevelures. Chaque installation se déploie ainsi à l’échelle de l’espace qui l’accueille, enveloppant le regard dans cette trame à la fois mémorielle et incarnée.
Vue du solo show Bahar Kocabey chez Galerie Fahmy Malinovsky, Drawing Now – stand IN12 secteur Inception – mars 2026 © Daniela Ometto
Que défendez-vous à la galerie ?
Nous entamons aujourd’hui une quatrième saison, après avoir fait le choix de nous établir dans le Marais il y a trois ans. Dès le départ, nous n’avons pas souhaité nous inscrire dans un programme strictement défini. Néanmoins, une ligne de force s’est progressivement affirmée : celle des rapports entre globalisation et identités culturelles, devenue centrale dans le projet de la galerie.
Cette réflexion s’ancre dans une attention particulière aux échelles, jusqu’à celle du domestique. Il s’agit, pour nous, de comprendre comment ces dynamiques globales se rejouent dans des espaces intimes, et comment elles viennent redéfinir, au plus près du quotidien, les formes d’appartenance et de représentation.
Vous valorisez des écritures et des voix plutôt féminines ?
Pas exclusivement et je pense que nous avons trouvé un certain équilibre, de manière naturelle. Notre principale vigilance concerne la représentativité : sans y prendre garde, nous aurions tendance à ne présenter que de jeunes artistes hommes. Nous veillons donc à maintenir une diversité plus juste.
Par ailleurs, le rapport au langage constitue un véritable fil conducteur dans notre programmation. Chez Bahar, notamment dans ses dessins de paysages, on perçoit presque une forme d’écriture. Cette dimension traverse plusieurs de nos expositions.
Un autre thème récurrent est celui de la filiation empêchée. Il apparaît de manière particulièrement marquée actuellement dans le travail de l’artiste iranien Darius Dolatyari-Dolatdoust, qui ne peut pas se rendre en Iran.
Il travaille ainsi à partir d’un héritage culturel auquel il ne peut accéder par une expérience physique directe. Lors d’une première exposition, Darius Dolatyari-Dolatdoust s’est interrogé : comment être persan depuis un musée occidental ? Il a alors développé une série à partir d’objets issus des collections des arts orientaux du Musée du Louvre. Dans ce cadre, nous avons d’ailleurs invité Farhad Kazemi, responsable des collections de l’Iran médiéval, pour une conversation.
Le travail de Darius procède par réinterprétation et hybridation, autour d’une identité idéale qui, de toute façon, n’existe pas, toujours déjà traversée par des phénomènes de contamination et de transformation. Dans cette première exposition, il jouait notamment sur les échelles, inversant les rapports de grandeur afin de revaloriser ou au contraire de minorer certains objets.
La deuxième exposition s’articule davantage autour de son histoire familiale, marquée par une séparation profonde : les hommes ont émigré vers l’Occident pour tenter d’y construire une vie, tandis que les femmes sont restées en Iran. Lui-même ne peut, à ce jour, les retrouver. Il s’appuie alors sur une tradition : celle des cartes postales envoyées chaque année pour Norouz, le nouvel an, célébré à l’équinoxe de printemps.
Ces images conservent une part de flou, comme un point de bascule : celui des souvenirs incertains, des identités fragmentées. Elles deviennent un hommage à cette fête familiale et à ses rituels, mais aussi un geste de célébration visant à combler les vides, à recomposer des récits lacunaires laissés par la guerre et l’exil. D’une contrainte initiale se nourrit une réflexion plus large sur l’absence, la transmission et les liens entravés.
Pour résumer, je dirais que nous cherchons à donner la parole à des artistes qui produisent des formes esthétiques inédites à partir de toutes ces questions.
Infos pratiques :
Drawing Now
du 25 (preview) au 29 mars 2026
Tarifs :
Plein 16 euros
Réduit 9 euros
Carreau du Temple
4, rue Eugène Spuller — 75003 Paris
Actuellement à la galerie :
