Vue exposition Marie Zolamian « Confabulations », WIELS photo Eline Willaert
C’est à l’occasion de l’exposition de l’artiste belgo-libanaise d’origine arménienne Marie Zolamian que je rencontre Sofia Dati, curatrice au WIELS. Elle retrace sa découverte de l’univers de l’artiste, les thèmes qui le traversent et les partis pris scénographiques d’un parcours conçu comme une cartographie mouvante entre dessins, vidéos, peintures murales et installation sonore conçue spécialement pour l’occasion. « Confabulations », titre choisi, traduit un perpétuel réagencement de la mémoire face aux géographies multiples, fragments, rencontres, temporalités qui nourrissent sa démarche. Sofia qui a été auparavant curatrice de l’exposition de l’artiste et poète britannique d’origine tanzanienne, Everlyn Nicodemus et co-curatrice de l’exposition collective « Réalisme magique » revient sur ces jalons fondateurs dans sa pratique curatoriale, en lien avec l’ouvrage de Lola Olufemi : « Experiments in Imaging Otherwise ». Sofia a répondu à mes questions.
Sofia Dati, curator WIELS photo Fabien Silvestre Suzor
Commissaire de l’exposition consacrée à Marie Zolamian, comment avez-vous découvert son travail ? et quelle est l’origine du projet ?
J’ai personnellement croisé le travail de Marie Zolamian à plusieurs reprises dans des expositions en Belgique, le plus souvent dans le cadre de projets collectifs. Il avait déjà été présenté au WIELS en 2021, lors de l’exposition collective Regenerate, sous le commissariat de Zoë Gray et Helena Kritis. L’invitation qui lui est adressée aujourd’hui s’inscrit donc dans une conversation entamée de longue date avec le WIELS, bien que je n’aie moi-même rencontré Marie que dans le cadre de cette collaboration commencée il y a environ un an — une formidable et précieuse rencontre.
Le projet est né de discussions au sein de l’équipe curatoriale, qui s’attache à affirmer des positions fortes au sein des scènes artistiques belges. La pratique de Marie Zolamian nous a semblé essentielle à mettre en lumière à Bruxelles, d’autant qu’elle n’y avait encore jamais bénéficié d’une présentation d’une telle ampleur, capable de rendre compte de la diversité et de l’étendue de son travail. En Belgique, sa dernière exposition personnelle remontait à 2018, au Mu.ZEE d’Ostende.
Pour aller vers le titre « Confabulations ». Qu’est-ce qu’il traduit ?
Le titre de l’exposition est une proposition de l’artiste elle-même. La manière dont Marie Zolamian y est parvenue s’inscrit d’ailleurs dans un processus similaire à celui qu’elle utilise pour intituler ses peintures et ses œuvres. Elle a en effet l’habitude de collecter des mots, des termes qu’elle entend, lit ou rencontre et qui, pour une raison ou une autre, résonnent en elle ou qu’elle souhaite intégrer à son propre vocabulaire.
Le titre Confabulations s’est imposé comme particulièrement pertinent, car il permet d’embrasser un ensemble de questions liées à la construction de la mémoire : la façon dont celle-ci se compose de fragments, se nourrit de l’observation du réel, mais aussi de la fabulation et de l’imagination. Le terme est emprunté au vocabulaire de la psychiatrie, d’où il tire son origine. Comme souvent dans sa pratique, Marie Zolamian se réapproprie cependant ce mot et le transforme pour l’intégrer à son univers.
Avec Confabulations, l’exposition s’ancre ainsi dans une réflexion plus large sur la mémoire, l’imagination et les relations complexes que nous entretenons avec le réel.
Vue exposition Marie Zolamian « Confabulations », WIELS photo Eline Willaert
La notion d’atelier ressort dans vos partis pris scénographiques : est-ce délibéré ?
Je suis contente que vous le remarquiez. En réalité, cette dimension n’a pas été pensée de manière conceptuelle lors de la composition de l’exposition. Ce qui nous a d’abord guidées était plutôt l’idée du chez-soi : construire l’espace comme un lieu où opère la dimension de l’accueil, à l’image de ce que Marie Zolamian met en oeuvre dans son travail.
Cela dit, la notion d’atelier a effectivement pris de l’importance au moment du montage. Le processus ressemblait beaucoup à une expérience d’altier, en particulier pour la composition du grand mur de peintures : c’était comme si une œuvre nouvelle était en train de se fabriquer sous nos yeux. On peut ainsi avoir cette impression d’un espace en construction, d’un lieu où les choses continuent de se transformer.
Ce grand mur que nous appelons le « mur mosaïque », en est un bon exemple. Sa construction fait écho à la manière dont Marie Zolamian compose ses tableaux : un assemblage de fragments qui, peu à peu, dessinent un ensemble. D’une certaine manière, la façon dont l’espace de l’exposition est agencé répond à la manière dont l’artiste construit l’espace à l’intérieur même de ses peintures.
Cette idée résonne d’ailleurs avec Confabulations et avec la réflexion sur la mémoire qui traverse l’exposition. La mémoire n’est jamais figée : elle se recompose sans cesse, se réagence et se transforme continuellement. Cette dimension processuelle est donc essentielle, à la fois dans l’exposition et dans la manière dont l’artiste travaille.
Il y a ainsi dans l’exposition quelque chose de l’ordre du processus, de la fabrication en cours, presque comme dans une cuisine où se préparent et prennent forme les paysages, les personnages et les créatures qui peuplent ses tableaux.
Quelles sont les thématiques qui se dégagent ?
Au-delà de la notion de fragment, très importante dans le travail de l’artiste, les questions de mémoire et de déplacement ont véritablement guidé la composition de l’exposition. Cette idée de déplacement s’accompagne d’une réflexion sur l’accueil : que se passe-t-il lorsqu’on arrive dans un lieu qui ne nous est pas encore familier, qu’il s’agisse d’un espace physique, d’un territoire géographique ou, de manière plus métaphorique, d’un espace intérieur encore inconnu ? Comment parvient-on à s’y ancrer ? Le travail de Marie Zolamian interroge précisément cette dynamique : comment accueille-t-on un lieu et comment est-on accueilli par lui. Cette réflexion renvoie naturellement au processus d’exil et à ses multiples résonances.
Nous avons souhaité donner une place tangible à cette notion de déplacement, notamment à travers les vitrines que Marie a conçues. Montées sur roulettes et disséminées dans différents espaces de l’exposition, elles fonctionnent métaphoriquement comme des objets mobiles, presque nomades à l’image de valises que l’on transporte avec soi. Elles portent en elles des souvenirs, des fragments, des traces de rencontres avec des lieux et des contextes variés.
Chacune de ces vitrines condense ainsi des moments spécifiques de la pratique de l’artiste, révélant son caractère profondément situé. Si le travail de Marie Zolamian s’ancre fortement dans le langage de la peinture et plus particulièrement dans celui de la peinture à l’huile, ce médium n’est pas toujours facilement transportable. Lorsqu’elle se déplace pour des résidences, des invitations ou des commandes, elle adapte donc son langage artistique, ses méthodes et ses outils aux situations dans lesquelles elle se trouve. Les vitrines rendent compte de ces moments d’adaptation et de translation de la pratique.
Cette réflexion se prolonge également dans la nouvelle commande présentée dans la dernière salle de l’exposition : l’installation sonore Babel. Dans cette pièce, l’artiste rassemble des enregistrements réalisés dans de nombreux endroits depuis 2011. On y entend des fragments de conversations, des témoignages, des moments d’échange et de rencontre captés dans différentes langues et portés par une diversité de voix. Babel apparaît ainsi comme un espace de synthèse au sein de l’exposition, où se cristallise l’intérêt de l’artiste pour la question du déplacement et pour les formes multiples de relations au monde qui en découlent.
Revenons un peu en arrière avec l’exposition d’Everlyn Nicodemus, « Black Bird ». Comment est-ce que vous avez rencontré son travail et quelle a été pour vous l’expérience de cette exposition ?
La rencontre avec Everlyn Nicodemus a été, pour moi, particulièrement marquante. J’ai découvert sa pratique au cours de la préparation de l’exposition, conçue en collaboration avec les National Galleries of Scotland à Édimbourg, où une première version de cette rétrospective avait été présentée en 2024. Pour sa présentation à WIELS, à Bruxelles, nous avons repensé et redessiné l’exposition afin de l’adapter à notre contexte.Il est d’ailleurs frappant de constater que je ne connaissais pas son travail auparavant, alors même qu’elle a vécu pendant de nombreuses années en Belgique. À cette époque, elle avait notamment croisé le chemin de Dirk Snauwaert, notre directeur artistique, ce qui avait amorcé une première relation. Pour ma part, cette découverte a été une expérience à la fois importante et déterminante. Everlyn Nicodemus est une figure qui a joué un rôle essentiel dans la défense et la visibilité de pratiques artistiques longtemps sous-représentées ou marginalisées dès les années 1980.
Tout en développant une œuvre artistique très prolifique, elle a également contribué de façon déterminante à la réécriture de l’histoire de l’art moderne africain. Universitaire et autrice, elle a participé à de nombreuses publications et a généreusement accepté de partager ses archives avec moi, ainsi que ses réflexions et son expérience.
Au fil de nos échanges, elle a évoqué ce que signifiait pour elle le fait de travailler dans un contexte où il était particulièrement difficile de faire entendre certaines voix. Son engagement, à la fois exigeant et sans compromis, a été crucial pour la représentation des artistes femmes ainsi que pour celle de l’art africain moderne et contemporain. Que ce soit à travers son travail artistique, ses écrits ou ses recherches, elle développe une approche qui traverse les questions de genre, de race et de représentation, une perspective que l’on qualifierait aujourd’hui d’intersectionnelle, même si elle n’utilise pas ce terme elle-même. Pour moi, cette rencontre a profondément nourri ma manière de comprendre ces enjeux aujourd’hui.
Abordons à présent l’exposition majeure « Réalisme magique : imaginer la nature en dés/ordre », et votre échange filmé avec les mountaincutters dans le jardin de WIELS autour de l’œuvre produite sur le toit. Vous évoquez ensemble la notion du filtre poreux entre toutes les œuvres réunies et aussi l’exercice même du fragment à travers le livre de Lola Olufemi : « Experiments in Imaging Otherwise » qui rejoint votre approche curatoriale.
Le livre de Lola Olufemi constitue pour moi une source d’inspiration majeure. Son travail parvient, avec une grande justesse, à formuler des enjeux qui étaient également centraux dans la réflexion ayant accompagné l’exposition consacrée au réalisme magique. Il s’agissait notamment de déplacer les critères qui déterminent ce que l’on considère comme légitime ou valable dans la production de savoir.
Dans l’exposition, cette démarche se traduisait par une tentative de redéfinir les hiérarchies entre des formes de savoir issues de méthodologies et de prismes scientifiques et ce que l’on qualifie parfois de « pensée magique ». L’enjeu était d’ouvrir l’espace à d’autres paradigmes de connaissance : redonner une place à l’intuition, au savoir affectif, ou encore aux formes de compréhension du monde qui passent par le corps et l’expérience sensible.
C’est précisément ce que j’apprécie dans le travail de Lola Olufemi : la confiance et l’agentivité qu’elle accorde à l’imagination, envisagée comme un véritable outil de lutte politique autant que comme un moteur de création esthétique.
Cette approche entrait en résonance, bien que dans un registre différent, avec le travail des mountaincutters. Leur pratique se situe dans une forme d’ambivalence féconde entre, d’une part, des modes de production du savoir hérités de la science, notamment un geste archéologique très présent dans leur travail et leur pensée et, d’autre part, une confiance profonde accordée à l’imagination et à la poésie.
C’est aussi à cet endroit que je vois une convergence avec l’approche de Marie Zolamian. Dans son travail, la poésie, l’imagination et la fabulation jouent un rôle essentiel. Elles participent d’une capacité à réinventer sans cesse le monde. Et c’est peut-être là, finalement, que réside aussi une fonction fondamentale de l’art : nourrir nos imaginaires, y compris nos imaginaires politiques.
Je ne sais pas si cela correspond exactement à ce que vous entendiez par la notion de porosité, mais cette dimension poétique, la place accordée à l’imaginaire est en tout cas un élément qui me touche profondément et que je retrouve dans de nombreuses pratiques artistiques qui me sont chères.
Par rapport à votre métier au quotidien au WIELS après avoir été chargée de programmation en arts visuels et audiovisuels au Beursschouwburg, théâtre et laboratoire, En quoi cette expérience, continue-t-elle à innerver aussi votre réflexion et engagement ?
Mon expérience au Beursschouwburg a été déterminante dans la consolidation de ma réflexion curatoriale. Cela tient notamment à la forte porosité entre les disciplines qui caractérisait la programmation du lieu. J’y étais en charge des arts visuels et audiovisuels, mais nous travaillions de manière très étroite avec les programmations de performance, de musique ainsi qu’avec les propositions discursives.
Plus encore que la structure institutionnelle elle-même, ce sont les relations qui s’y sont tissées, notamment les relations interpersonnelles qui ont profondément nourri mon approche. Les nombreuses conversations avec des artistes issu·es de disciplines variées ont contribué à façonner mon regard et à élargir ma manière d’appréhender la pratique curatoriale.
Ce sont des expériences que l’on emporte avec soi : elles ne se traduisent pas nécessairement de manière directe dans les projets, mais elles participent à modeler une sensibilité, à préciser une manière de regarder et de penser les expositions.
Cette dimension collaborative, avec la possibilité de travailler de manière collective au sein de l’équipe artistique a laissé une empreinte durable dans ma façon d’envisager aujourd’hui le travail curatorial.
Dernière question plus personnelle : à quand remonte selon vous, votre premier choc esthétique ?
C’est une question que je ne me suis pas encore posée moi-même. Il est difficile de penser à la genèse, à la « premiere fois », car l’expérience esthétique se nourrit de tant de choses, qu’on s’en souvienne ou pas. Dans mon cas, je pense que mes premiers souvenirs liés à une expérience esthétique identifiable sont informés par le travail artistique de ma mère, Obi Okigbo. Grandir à proximité de l’atelier, des catalogues d’arts classiques africains dans lesquels elle découpait pour réaliser des peintures-collage, de ses livres richement illustrés d’architecture, de peinture flamande et de la renaissance italienne, a dû avoir un impact !
Infos pratiques :
Marie Zolamian
Confabulations
Jusqu’au 17 mai 2026
A venir :
Lutz Bacher
Bruning the Days
Horaires
Mardi-dimanche
11:00 – 18: 00
Fermé le lundi
Tarifs
Standard 12 euros
Réduit 8 euros
