Vue de l’exposition « Résistance. The power of the image », S.M.AK., Gand, (Europalia España), du 29 novembre 2025 au 8 mars 2026 Photo : We Document Art
Derniers jours pour découvrir à l’occasion d’EUROPALIA ESPAÑA, festival dont la 30ème édition accueille l’Espagne, l’exposition collective « Resistance, The Power of the image » au S.M.A.K. de Gand, d’une grande cohérence et acuité. Si BOZAR Bruxelles avait mis l’accent sur Goya et son influence, sans parvenir tout à fait à mon sens à dégager des lignes de force, les commissaires belges et espagnols : Sam Steverlynck et Marta Ramos-Yzquierdo dressent un continuum historique autour de l’impact de l’image, ses modes de diffusion, son régime de véracité autour d’un élément fondateur dans l’ADN de l’Espagne : la guerre civile, la période postfranquiste jusqu’à des formes de contestation plus récentes (les Indignados).
Vue de l’exposition « Résistance. The power of the image », S.M.AK., Gand, (Europalia España), du 29 novembre 2025 au 8 mars 2026 Photo : We Document Art
Des non-dits qui ressurgissent et qui continuent à agiter les consciences
Les artistes de génération différentes se saisissent de différents supports au service d’une même volonté de résistance entre photomontages et affiches de Josep Renau, responsable du Pavillon espagnol à l’Exposition Universelle de Paris de 1937, gravures d’Agustin Ibarrola également en hommage à Guernica, l’ombre planante de cette première partie du parcours. Collages sous la marque féministe chez la catalane Eulalia Grau qui souligne l’emprise patriarcale de la société d’alors avec la série Etnografia (1972-74), tandis que Pilar Aymerich réalise un certain nombre de reportages de rue sur des manifestations, grèves et mouvements de protestation avec El Despertar, Le réveil (1975-1983). Colita (Isabel Steva i Hernandez), photoreporter célèbre, immortalise de son côté les réactions contradictoires de la foule après la mort de Franco et ses funérailles grandioses. Joan Rabascall se saisit de la propagande du ministère du tourisme dans les années 1960 avec le slogan « Spain is different » qu’il détourne autour d’un certain nombre de tabous : l’emprise de l’église, le militarisme, la mode du bikini, le football…
Quand les stigmates de l’histoire divisent les familles.
L’artiste Lua Coderch dont les grands-parents défenseurs du général portent l’uniforme de la Phalange sur les photos de famille, se sent en porte à faux lorsqu’elle découvre à Amsterdam des archives cachées d’une confédération syndicale anarchiste à Barcelone. Elle décide alors en réaction, d’apprendre les chants du répertoire républicain. Une performance « Homenaje desviado (para cuatro abuelos nacionales) » sur la mémoire transgénérationnelle invisible mais agissante. De son côté Ana Garcia-Pineda célèbre la mémoire de sa grand-mère qui a dû fuir son village natal et changer son prénom sous la pression de l’église, acquise à l’idéologie franquiste. Sa vidéo qui retrace ce récit dessiné côtoie l’installation de Xavier Arenos, ces sculptures de pains artisanaux, posés sur des socles et dont la taille, 1,65 m de moyenne, représente la taille de la classe ouvrière espagnole, victime de malnutrition.
Mondialisation de l’activisme
Avec Carlos Aires, on bascule dans des enjeux de lutte contemporains à une échelle plus globale. Son installation BLIND est constituée de 1800 lanternes de papier au plafond comme on en trouve dans les fêtes villageoises d’Andalousie même si les couleurs ont été remplacées par des illustrations en noir et blanc d’évènements violents et tragiques issus du quotidien espagnol ABC. Toutes les 3 minutes, la lumière s’éteint, nous laissant recomposer mentalement l’ensemble, non sans un certain malaise. De part et d’autre des murs, la frise d’Alan Carasco constituée de feuilles de calendrier, recense plus de 600 cas d’assassinats ou disparitions entre 1975 et 1989, correspondant à la période de transition démocratique. Un autre récit qui vient contrebalancer l’histoire officielle.
L’installation de Fernando Sanchez Castillo élargit la focale en proposant une archive de la résistance dans la série « The Global Museum of Civil Protest » autour de mouvements tels que Pussy Riot, Mickey Venezuela, à partir des masques des activistes qu’il fige dans le bronze. Des mécanismes subversifs et autres stratégies de la révolte. Daniel G. Andujar avec son mur de slogans : « Eat the rich » « Libérons nos convictions » « The real alternative » interroge une dérive possible d’artificialisation décorative. Un merchandising de la radicalité au filtre des réseaux sociaux et des produits dérivés. Enfin Eli Cortinas dans son installation « The Machine Monologues » interroge notre capacité de résistance cognitive face au pouvoir de l’image dans un délire immersif sous le prisme de la surveillance et du contrôle. A l’heure des deep fake et des amnésies collectives, l’œuvre résonne particulièrement. Parmi les questionnements soulevés : l’art a-t-il une vocation réellement politique ? Quelle distance maintenir face à la nature profondément instable de l’image ? Quels contre récits possible face au trauma collectif ? Le visiteur peut prolonger la réflexion à l’auditorium autour d’un certain nombre de vidéos.
Vue de l’exposition « Fake Barok », Narcisse Tordoir, S.M.A.K. Gand du 29 novembre 2025 au 13 septembre 2026 Photo : We Document Art
« Fake Barok »
Parmi les autres expositions proposées, le régime de violence et de manipulation des images est au cœur de la démarche de Narcisse Tordoir qui passe par le détour de l’histoire de la peinture dans des mises en scène à la fois séduisantes et inquiétantes. « Fake Barok » introduit dès le titre, une forme de dissonance et de tension. Au nom de l’esthétisation du geste et de la posture : piéta de la peinture occidentale, citation explicite du célèbre « Tres de Mayo » de Goya, soit l’exécution sommaire de civils espagnols par les soldats napoléoniens, la crise des migrants en mer méditerranée ou les menaces climatiques, le regard hésite entre romantisme et scènes difficilement soutenables malgré floutages numérique ou caviardage. Si l’ensemble de l’installation a déjà été présentée au S.M.A.K en 2024, l’artiste image un nouveau mode de monstration à partir de ce qu’il appelle des « objets-peintures », des lattes d’aluminium fixées sur de grands panneaux formant comme des maquettes. Brouillant les catégories scénographiques, l’artiste combine l’installation avec des œuvres plus récentes et également des travaux d’autres artistes et connaissances sous le titre de « Constellations ». De quoi malmener les notions d’auteur et de véracité. Pas d’avertissement préalable pour jeune public, ce qui mérite de poser la question.
Narcisse Tordoir, Fake Barok (2016) (detail) © Koen de Waal
Aziz Hazara « Bow Echo »
Cinq jeunes garçons filmés sur un rocher jouent avec un instrument à vent, sorte de sifflet, le kazoo, comme le ferait le cinéaste belge Francis Alÿs avec ses Children’s Games, sauf que l’on est en Afghanistan, pays abandonné par l’Occident et tombé depuis dans l’obscurantisme. Résilience et espoir malgré tout. L’artiste afghan qui vit entre Kaboul et Berlin est fasciné par le panoptisme en zones de conflit. Il a été accueilli pour une résidence en France à la Fondation Camargo dans le cadre de l’exposition « Kharmohra, l’Afghanistan au risque de l’art » au Mucem en partenariat avec l’institut français d’Afghanistan.
Infos pratiques :
RESISTANCE, THE POWER OF THE IMAGE
(EUROPALIA ESPAÑA)
Derniers jours !
Fake Barok,
Narcisse Tordoir
jusqu’au 13 septembre 2026
S.M.A.K.
Musée Municipal d’Art Actuel
Jan Hoetplein 1, 9000 Gent, Belgique
(10 minutes à pied de la gare Saint-Pierre)
https://smak.be/fr/expositions
Organiser votre venue :
https://www.visitflanders.com/fr/destinations-en-flandre/gand
