Maître de 1537(Zuidelijke Nederlanden), Le bouon regardant entre les doigts, ca. 1520, The Phoebus Foundation, Antwerpen © The Phoebus Foundation
La beauté et ses rituels, sa perfection, ses variantes jusqu’à envisager son pendant : la laideur et cela depuis la Renaissance, c’est tout l’enjeu de cette troublante et captivante exposition « Belleza e Brutezza » proposée à BOZAR, Bruxelles, par la commissaire française Chiara Rabbi Bernard et Zoé Gray, directrice des expositions de Bozar, en association avec la banque et mécène italienne Intensa Sanpaolo, offrant une itinérance de l’exposition à Milan à partir de juillet. Les 90 œuvres réunies de provenance prestigieuse, dessinent un panorama inédit entre l’Italie et le Nord de l’Europe (Flandres) au XVè et XVIème siècle, tandis qu’un volet très contemporain « Picture Perfect » prolongera la réflexion au printemps.
Sandro Botticelli (attribué à), Portrait allégorique d’une femme (probablement Simonetta Vespucci), ca.1490, © Collection Privée
Dans le traité De pictura (1435) Alberti fige les premiers canons de la beauté coïncidant avec harmonie et grilles mathématiques. Les trois Vénus de l’Antiquité qui ouvrent le parcours nous le rappellent selon un idéal de proportion, consigné notamment par Dürer dans les « Quatre livres sur les proportions du corps humain ». En peinture, l’art du portrait est atteint des sommets à cette période comme avec la célèbre Simonetta Vespucci immortalisée par les peintres florentins, Botticelli en tête dans « la Naissance de Vénus » ou le portrait allégorique de 1490 lui confère le statut d’une muse renforcé par son décès prématuré à l’âge de 23 ans. Sa blondeur, ses cheveux bouclés, ses lèvres pulpeuses sont renforcées par sa coiffe et ses bijoux, et une somptueuse étoffe verte, sur fond d’un paysage d’inspiration flamande. L’école vénitienne est différente en matière de beauté avec une lumière plus chaude et enveloppante, des effets de texture, une palette vibrante comme chez Titien avec « Femme tenant une pomme » (National Gallery, Washington) celle de la tentation peut-on dire tant cette scène est pleine de sous-entendus cryptés. Le décolleté plongeant, l’adresse au regardeur, la robe entrouverte et le bras visible en font une courtisane.
François Clouet (d’après), Portrait d’une dame au bain, Fin du 16e siècle, Musée des Arts décoratifs, Parijs, inv. 15821 © Les Arts Décoratifs. Foto Jean Tholance
Qui dit séductrice, dit artifices et les secrets pour se faire belle (maquillage) font fureur à l’époque, les femmes étant capables d’utiliser des produits souvent toxiques sans le savoir. Le fascinant « Portrait d’une dame au bain » d’après François Clouet (musée des arts décoratifs, Paris), cette femme nue peinte à mi-corps, renvoie au contexte du bain conseillé après un accouchement (présence de la nourrice et du nouveau-né), tandis qu’une coupe de fruits est convoitée par un jeune garçon. Une scène qui renvoie à Gabrielle d’Estrées et reste pleine de mystères…
Cependant, dans les cours européennes, certaines figures monstrueuses sont aussi recherchées comme les nains (Tintoretto) ou présentant une anomalie comme l’hypertrichose universelle, soit une pilosité excessive avec Madeleine Gonzalves, présentée comme une « curiosité » à Guillaume V de Bavière, âgée de 7 ans et dans une robe cruellement pleine de faste.
Jan Massys, La Joyeuse compagnie, 1562, Musée Thomas Henry, Cherbourg-en-Cotentin, inv. 835.66 © Musée Thomas Henry, Cherbourgen-Cotentin. Photo D. Sohier
En parallèle, la Renaissance célèbre la laideur dans le sillage de Léonard de Vinci avec ses « visages monstrueux » et « têtes caricaturées » pour donner suite à son attrait pour les difformités humaines. Ces trolls hideux et déformés envahissent scènes de banquets dans l’Europe du Nord selon une connotation sociale et morale non dissimulée. La joyeuse compagnie devient un morceau de bravoure chez Jan Massys dans cette scène de taverne où une assemblée d’hommes ivres et qui montrent leurs dents, se saisissent du corps d’une pauvre servante soumise à leur caprices grivois. La laideur en devient faiblesse et vice. De même avec le « Repas bachique » de Nicola Frangipane, la cruche étant le symbole du sexe féminin, ces personnages s’adonnant à des beuveries licencieuses, bouches grand ouvertes. Cette laideur moralisatrice est bientôt associée aux 7 péchés capitaux.
Lucas Cranach l’Ancien, Le couple inégal (Jeune homme et vieille femme), ca. 1520- 1522, Budapest, Szépművészeti Múzeum Inv. 137 © Szépművészeti Múzeum/Museum of Fine Arts, Boedapest, 2026
Lucas Cranach l’Ancien, Le Couple inégaux (Le vieux fou), ca. 1530, Národní galerie, Praag, inv. O 455, © Národní galerie v Praze, Prague 2026
La vieillesse est pointée du doigt en matière de relations amoureuses non sans une certaine ironie par les maîtres flamands, le « couple mal assorti » est une récurrence pour Lucas Cranach, sujet très recherché par les collectionneurs. Face à un beau jeune homme, une femme, pleine de rides et édentée, lui tend des pièces d’or. Un rapport tarifé parfaitement clair pour ce gigolo avant l’heure ! En contrepartie, une très jeune femme se trouve aux prises d’un vieillard à la bourse bien garnie, sous le titre « le vieux fou »…
L’exposition s’achève avec l’épisode de Pomone dans le superbe tableau de Fran Floris de Vriendt, prêt du musée de Stockholm à partir des Métamorphoses d’Ovide où l’on voit cette nymphe d’une grande attirance, la poitrine nue, réfugiée dans un magnifique jardin en conversation avec le satyre Pan qui contraste par son caractère dissonant, alors que le dénouement se fera sous le règne de la métamorphose avec Vétumme, dieu des saisons, qui finira par la séduire sous les traits d’une veille femme au terme de nombreuses stratégies. Une ode à l’hybridation et au contraste pour refermer cette virtuose traversée qui ouvre à de multiples questionnements !
Preuve en est : le groupe leader L’Oréal s’est récemment associé au musée du Louvre pour constituer un partenariat inédit autour des représentations de la beauté. Ce sujet dans sa version resserrée à Bozar en lien avec la riche tradition flamande, offre une clé de lecture à la fois érudite et pédagogique.
On attend avec impatience la déclinaison contemporaine à partir du 6 mars…
Catalogue « Belleza e Bruttezza », Fonds Mercator, 288 pages, 49 euros
(disponible à la boutique-librairie de Bozar)
Infos pratiques :
Bellezza e Bruttezza,
L’idéal, le réel et le caricatural
jusqu’au 14 juin 2026
Bozar, Palais des Beaux-arts
Rue Ravenstein 23, Bruxelles
https://www.bozar.be/fr/calendrier/bellezza-e-bruttezza
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