Joséphine Berthou, Gendarme et voleur 2024, courtesy de l’artiste photo Archives mennour
L’instantané 2026 de la jeune création issue de 19 écoles d’art françaises sur les 40 existantes, se compose d’une trentaine d’artistes sélectionnés par Inès Geoffroy, commissaire et un jury de professionnels. Parmi les nouveautés de cette 8ème édition l’ouverture à l’ensemble des écoles du territoire, un signal fort ! Inès Geoffroy revient les critères de sélection, les partis pris scénographiques face à une exigence de sobriété actuelle, les thématiques qui ressortent de ce panorama et les enjeux liés à cette période post-diplôme. Elle a répondu à mes questions.
Quelles sont les nouveautés de cette 8ème édition ?
Une nouveauté importante concerne le processus de sélection selon notre volonté d’ouverture à l’ensemble des écoles d’art française (45 au total). Cela avait du sens et nous allons poursuivre pour les prochaines éditions. Nous nous adressons toujours aux artistes diplômés à un horizon de cinq ans. L’appel à candidatures est lancé en même temps que le vernissage de l’exposition. Le spectre est assez large dans la mesure où nous ouvrons à la performance et au spectacle vivant dans le cadre de la programmation associée. Nous avons adapté la scénographie par rapport aux mesures générales de sobriété qui concernent l’ensemble des établissements publics.
Quelles sont les thématiques récurrentes ?
Ce qui ressort concerne la question de la mémoire, de l’archive personnelle, des récits manquants, à partir de sources d’archives personnelles ou collectives et communautaires. Je citerais à ce titre : Valentin Saez, qui mène un travail sur l’archive des luttes LGBT en Espagne, notamment sur la période de Franco ou l’artiste Bahar Kocabey, d’origine kurde qui travaille sur la mémoire d’exil et des personnes déplacées.
Le corps reste une porte d’entrée pour plusieurs travaux dans une dimension politique dans la mesure où il permet de créer un point de vue sur une expérience située. Je pense à l’artiste et designeuse Tatiana Da Silva Vaz, qui a beaucoup travaillé sur ce qu’elle définit comme l’expérience du corps noir face aux mécanismes et normes blanches à travers des gestes de soin. On peut également citer à cet endroit Dahila Koum Sam autour d’une poétisation des luttes. Cela rejoint de nombreux enjeux autour de voix minorisées et en dehors des récits hégémoniques. C’est une autre constante de l’exposition. Cette thématique engage des questions autour des déplacements des normes, du genre, en termes d’écriture de l’image et du langage.
Y a-t-il des médiums qui dominent ?
De manière générale, on essaye de rester dans une sélection qui a une diversité et une pluralité. Ce qui ressort, je dirais, est une approche multiformat avec des artistes qui passent de la photo, vidéo, céramique pour non plus se focaliser sur un seul médium, contrairement aux années précédentes.
Charlotte Alvès, Sully 2024 courtesy de l’artiste
Le textile est encore présent cette année, notamment avec une grande installation de Charlotte Alves, qui investit tout l’espace de l’atrium. Elle engage un travail autour de notre rapport avec le vivant, une notion que l’on retrouve également dans l’exposition autour des liens entre humain et non-humain.
L’IA est-elle convoquée par les artistes de cette édition ?
Je pense que l’IA prend sa place au même titre qu’elle prend sa place dans d’autres sphères. Elle peut être là comme un sujet ou comme une béquille auquel cas, elle est suggérée simplement. Mais globalement on ressent un certain essoufflement après l’effet d’emballement l’année dernière avec des artistes comme Guillaume Menguy, diplômé de la HEAD Strasbourg, qui s’en était emparé pour questionner le rôle et la capacité de la création de l’IA.
L’IA est-elle convoquée par les artistes de cette édition ?
Je pense que l’IA prend sa place au même titre qu’elle prend sa place dans d’autres sphères. Elle peut être là comme un sujet ou comme une béquille auquel cas, elle est suggérée simplement. Mais globalement on ressent un certain essoufflement après l’effet d’emballement l’année dernière avec des artistes comme Guillaume Menguy, diplômé de la HEAD Strasbourg, qui s’en était emparé pour questionner le rôle et la capacité de la création de l’IA.
Mehdi GÖRBÜZ, Sans titre (Didem Kinali) 2023© Ugo Ferro
Comment procédez-vous en matière de sélection ?
Outre les conditions pré requises déjà citées, on demande d’envoyer un simple portfolio étant donné que les artistes passent déjà beaucoup de temps à remplir des dossiers. La sélection se fait avec un jury constitué de 4 personnes : Corentin Darré – artiste ; Alexia Abed – critique d’art et commissaire d’exposition indépendante ; Marion Vasseur Raluy – directrice du CAC Brétigny et moi-même. Ce que l’on juge est le parcours artistique en général, la cohérence du propos et l’évolution du travail et des idées. Ensuite, je fais la sélection plus précisément des œuvres, toujours sur la base du portfolio et en affinant et en échangeant avec l’artiste. S’ajoute ensuite, des critères plus techniques dans le sens où l’on doit faire très attention aux questions de sécurisation de de protection des œuvres dans la mesure où nous faisons face à une grande fréquentation ce qui est positif même si cela peut entraîner des dégradations éventuelles. De ce fait toutes les œuvres fragiles sont malheureusement exclues.
Sur les 600 candidatures reçues, nous avons sélectionné une trentaine d’artistes, sans compter les artistes qui participent au volet performance.
Par rapport au profil des écoles, les Beaux-Arts de Paris sont largement représentés. Est-ce le fait du hasard ?
Oui surtout dans la mesure où l’on a une ouverture à toutes les écoles. C’est l’envie de présenter et de valoriser certains travaux qui a primé sur une répartition strictement mathématique entre écoles.
Julia BONICH, DEPOSITA IN PACE IN MMXXVV_2025 courtesy de l’artiste
Est-ce que vous prenez en charge la production ?
Non nous partons d’œuvres déjà produites car lancer 35 commandes en même temps serait complètement ingérable !
Nous apportons un soutien global à la production quand cela s’avère nécessaire notamment en photographie autour de nouveaux tirages ou en scénographie quand il faut ajuster les œuvres par rapport à l’échelle qui est de 3 500 mètres carrés, 17 mètres de hauteur sous plafond.
Au niveau de la programmation associée : quels temps forts ?
Outre le week-end spécial performance, nous revendiquons sur un format spectacle vivant dans le sens où l’on programme des tournées avec d’autres institutions uniquement dédiées à cette discipline.
Dans ce cadre est proposé un spectacle de deux chorégraphes palestiniennes émergentes Marah Haj Hussein et Nur Garabli. C’est leur première création ensemble. Elles cherchent comment décomposer et déconstruire la formation très académique, très occidentale qu’elles ont reçue en tant qu’artistes palestiniennes pour retrouver un langage corporel qui leur est propre. Cette nouvelle création sera présentée les 9 et 10 avril. A l’issue de la première date, un échange sera organisé autour des questions de création dans des contextes d’exil ou de conflit.
Pour aller vers Madrid, le partenariat avec l’Institut français est reconduit. Comment cela va-t-il se traduire ?
En effet, c’est la deuxième année consécutive avec comme principe d’exposer à Madrid une sélection d’artistes de l’année précédente. La sélection est réduite parce qu’on est face à des espaces très différents dans le cadre d’une foire, ARCO. Il y a aussi une attention à valoriser des artistes issus d’Amérique du Sud qui se sont formés dans les écoles françaises pour encourager les échanges et la mobilité entre artistes, Arco étant une foire internationale, avec un prisme ibérique et sud-américain.
Yunyi GUAN, MaiJiehong’s Family-4-5_2023 courtesy de l’artiste
Quels facteurs vous différencie d’autres initiatives type Salon de Montrouge par exemple ?
Ce qui est formidable avec le Salon de Montrouge est l’ouverture à des personnes autodidactes. Notre projet à 100% est un fonctionnement avec les écoles, cet ADN est aussi notre ligne directrice. Nous allons poursuivre cette ligne dans la mesure où depuis plusieurs années, les écoles françaises sont en difficulté.
De plus étant donné la présence à la Villette d’équipes techniques dédiées au spectacle vivant, on encourage des effets de scénographie assez ambitieux.
Pour revenir à cette période des cinq ans de post diplôme, qu’est-ce qui ressort au niveau des expériences vécues par les artistes ?
Ce sont des années où il peut y avoir à la fois des effets de vide où il ne se passe pas grand-chose ou des effets d’accélération très forts qui peuvent être assez intenses et pas faciles à gérer et à développer sur le long terme. Il convient à la fois de savoir garder un cap quand les choses s’emballent et réussir à s’installer sur la durée ou au contraire ne pas perdre espoir quand les choses prêtent plus de temps à venir. Ce sont des moments où l’on se frotte à la réalité. L’occasion d’apprendre à évaluer les critères, les voies de professionnalisation pour savoir non pas se défendre mais se différencier. C’est une période décisive qui peut s’avérer très formatrice si l’on sait en discerner tous les enjeux.
Infos pratiques :
100% L’EXPO
8ème édition
Grande Halle, La Villette
Du 8 au 26 avril 2026
