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Entre mimesis et surgissement, le sentiment de la nature par Poussin et filiations contemporaines. Interview Björn Dahlström, directeur du Nouveau Musée National de Monaco (NMNM)

Nicolas Poussin, Paysage avec ruines, 1642. Huile sur toile, 72 × 98 cm. Museo Nacional del Prado, Madrid, Inv. p002308 © Photographic Archive. Museo Nacional del Prado. Madrid

Si Nicolas Poussin introduit une véritable rupture dans la tradition paysagère européenne, son geste se joue autour de l’Arcadie, cet âge d’or célébré par Virgile et les poètes, synonyme de félicité dont il se saisit pour mieux le retourner, substituant cette tradition pastorale et bucolique à un déchainement grandiose des éléments sur l’homme, comme avec l’œuvre emblématique du « Déluge » (1660-64) considérée comme son testament. La nature entre en action comme le souligne Guillaume de Sardes, commissaire de la captivante exposition « Le sentiment de la nature, l’art contemporain au miroir de Poussin » au NMNM, Villa Paloma. Alors que Poussin va trouver à Rome la cristallisation de ses pressentiments, le commissaire a choisi un fil résolument franco-italien pour évoquer son héritage sur plusieurs générations d’artistes dont l’Arte Povera, un courant qui revendique simplicité et radicalité du geste et puissance tellurique de la matière. Réparti en six séquences : marines et chutes d’eau, forêts et jardins, déserts et volcans, monts et montagnes, comme autant de motifs récurrents qui traversent l’œuvre du maître auxquels s’ajoutent orages et nuits, fleurs et papillons dans une dimension plus philosophique, le parcours ouvre de nouvelles perspectives sur l’histoire du regard : entre effroi et vertige, quête du sublime autour de rapprochements transhistoriques audacieux, qui se voient prolongés dans le catalogue par différents spécialistes. Ainsi de la lune de Nan Goldin à celle de Claude-Joseph Vernet, des cascades d’Hubert Robert aux chutes du Niagara d’Andreas Gursky, de l’Éruption du Vésuve de Pierre-Henri de Valenciennes à la déchirure blanche de Mimmo Jodice, de l’épaisse forêt noire et blanche de Sarah Moon aux 270 000 feuilles d’arbre en papier découpé de Thomas Demand, les médiums se succèdent dans un tourbillon étourdissant sous le règne de la sensation. Björn Dahlström, directeur du NMNM se félicite de l’évocation de la puissance lyrique de Poussin dans ce jeu de rapprochements alors que le contexte de la nature et sa préservation sont essentielles à la vie monégasque. L’exposition se prolonge de manière exceptionnelle sur les toits de la Villa Paloma avec la proposition de Flore Saunois « Le temps d’un ciel bleu » dans le cadre du programme 8 Flags conçu par Benjamin Laugier dont Björn souligne la pertinence. 

De plus, il nous dévoile en avant-première la prochaine exposition du NMNM dédiée à Victor Brauner (juillet 2026) à partir d’une collection privée jamais encore montrée et sous le commissariat de Camille Morando. Björn a répondu à mes questions. 

Björn Dahlström, NMNM ©Direction de la Communication-Michael Alesi

Marie de la Fresnaye. Quelle est la genèse de cet ambitieux projet ?

Björn Dahlström. L’initiative revient à Guillaume de Sardes, commissaire de l’exposition et alors chargé du développement du musée. Dans le cadre de ses fonctions, il avait déjà impulsé plusieurs projets ambitieux, notamment autour de Pasolini et de l’histoire de l’art. Cette nouvelle proposition s’inscrivait dans une géographie culturelle évidente, à la croisée de l’Italie et de la France, tout en ouvrant une réflexion stimulante sur les enjeux et les relectures de l’histoire de l’art.

Le projet trouvait également un écho particulier à Monaco, où les questions environnementales occupent une place centrale. Le Prince Rainier et sa fondation ont en effet fait de la préservation du vivant et des océans en particulier, un engagement majeur, devenu un véritable axe politique. 

Dans ce contexte, poursuivre et approfondir cette réflexion apparaissait comme une évidence. Le dialogue entre disciplines, époques et strates historiques constitue d’ailleurs l’une des signatures du musée, habitué à ces croisements qui interrogent les récits et les formes de l’histoire de l’art. Lorsque Guillaume de Sardes est venu présenter son projet, son potentiel s’est immédiatement imposé, ainsi que les multiples pistes permettant d’en déployer toute l’ampleur.

Nan Goldin, Full Moon Over Bois de Vincennes, Paris, 2004. Tirage pigmentaire sur papier Archival, 50,8 × 76,2 cm © Nan Goldin. Courtesy Gagosian, Paris

MdF. Le parcours est séquencé autour de ce qui ressemble à une véritable dramaturgie, comment cela est-il favorisé ? 

BD. La dramaturgie de l’exposition se déploie pleinement dans sa scénographie, pensée comme un véritable dispositif narratif. Le jeu des couleurs, le dialogue entre les fonds et la peinture classique créent des chambres d’écho, bientôt suivies de ruptures visuelles assumées. Pour donner corps à cette tension, l’équipe a fait appel au talent du scénographe Christophe Martin, qui a su saisir l’équilibre subtil d’une exposition à la fois classique dans sa forme et résolument singulière dans son propos.

Certains rapprochements frappent par leur évidence et leur efficacité. Ainsi, « L’Orage » de Nicolas Poussin trouve un écho saisissant dans sa relecture contemporaine par Ange Leccia. Un dialogue d’autant plus fort que je nourris une relation personnelle avec l’artiste corse, auquel j’ai consacré un mémoire à l’École du Louvre. Retrouver La Mer et L’Orage dans ce contexte résonne ainsi comme un clin d’œil intime autant qu’intellectuel.

L’exposition assume également des télescopages plus inattendus : la rencontre entre la peinture du XVIIe siècle et la vidéo du XXIe, ou encore la présence d’artistes conceptuels comme Robert Barry. Le parcours s’enrichit aussi d’œuvres telles que le film Marfa Mystery Lights de Charles de Meaux, et d’interventions de Christo, pour lesquels j’ai une affection particulière. Certains rapprochements s’imposent par leur force formelle, d’autres relèvent d’échos plus subtils, presque sensibles.

Fidèle à la conception du rôle du musée, l’idée est de proposer plusieurs niveaux de lecture afin que l’exposition puisse être appréhendée aussi bien par des spécialistes, historiens de l’art et auteurs du catalogue que par un public plus novice. Offrir une expérience accessible, sans jamais renoncer à l’exigence intellectuelle est l’un des principes qui m’anime. 

Pier Paolo Calzolari, Teatrino, 2024. Sel, combustion, bougie, fer, molleton, 70 × 50 × 8,5 cm.

Collection de l’artiste. Photo : Michele Alberto Sereni © ADAGP, Paris 2026

MdF. Il y a une grande présence des artistes italiens, notamment Arte Povera, en quoi sont-ils indispensables à cette relecture de l’iconographie poussinienne ? 

BD. Le rapport à la nature constitue l’un des axes majeurs de l’Arte Povera, mouvement essentiel de l’art italien contemporain. Chez Giulio Paolini, cette relation s’articule étroitement à une réflexion profonde sur l’histoire de l’art, tandis que chez Pier Paolo Calzolari, elle prend une dimension plus spirituelle et philosophique franciscain dans sa sensibilité, Calzolari développe un lien à la nature à la fois horizontal, conceptuel et méditatif. Le musée lui avait d’ailleurs consacré une exposition monographique il y a trois ans, soulignant l’importance de son œuvre.

Dans le cadre de cette exposition dédiée à la glorification du vivant, sa présence s’impose avec évidence. À travers des formes simples et essentielles, il rappelle que chaque élément : paysage, végétal, animal ou figure humaine, possède une force intrinsèque, presque sacrée.

La même nécessité préside à la présence de Giuseppe Penone, dont la pratique artistique place la nature au cœur même du processus créatif.

Ces grandes figures de l’Arte Povera trouvent ainsi naturellement leur place dans un parcours qui célèbre la puissance et la permanence du vivant, tout en inscrivant cette réflexion dans un temps long de l’histoire de l’art italien.

MdF. Des commandes particulières ont-elles été passées à l’occasion de l’exposition ?

BD. Avec Giulio Paolini, l’exposition s’enrichit d’une œuvre conçue spécialement pour l’occasion : L’Orage, une installation d’envergure qui compte parmi les propositions les plus ambitieuses du parcours. Figure majeure de l’art contemporain italien, Paolini entretient depuis toujours un dialogue étroit avec l’histoire de l’art, qu’il interroge et réactive à travers des dispositifs conceptuels d’une grande rigueur. Sa participation relève d’une véritable adéquation avec le propos de l’exposition.

Thomas Demand, Clearing Billboard, 2003. Impression Offset sur papier affiche, 326 × 920 cm.

Collection de l’artiste © Thomas Demand, VG Bild-Kunst, Bonn © ADAGP, Paris 2026

MdF. Autre temps fort du parcours : Thomas Demand avec « Clearing Billboard »

BD. L’échelle de l’installation répond à la spécificité du lieu et à une volonté clairement affirmée par l’artiste. Habitué des collaborations au long cours avec l’institution, son histoire avec la Villa Paloma remonte à 2010, lorsque Marie-Claude Beaud, à laquelle j’ai succédé, lui avait donné carte blanche pour sa première exposition dans le lieu, intitulée La Carte d’après Nature. Cette exposition instaurait déjà un dialogue entre plusieurs générations d’artistes autour de problématiques proches de celles explorées aujourd’hui : la nature, sa perception et les modalités de sa représentation. De plus j’avais travaillé avec Thomas Demand à l’époque où j’officiais pour le MUDAM Luxembourg.

Christophe Sarlin, Horizon / Desert Process, 2015. Tirage pigmentaire fine art sur papier baryté contrecollé sur Dibond, 95 × 150 cm. Collection de l’artiste

MdF. Vous avez obtenu des prêts exceptionnels comme avec le musée du Prado (Nicolas Poussin) ou le musée du Louvre(Claude-Joseph Vernet) : comment cela a-t-il été rendu possible ? 

BD. Pour obtenir le prêt de Paysage avec ruines de Nicolas Poussin, nous avons simplement adressée une demande au Musée du Prado. Une requête acceptée sans réserve par l’institution madrilène, ce dont je me félicite, cette réussite reposant sur la crédibilité acquise collectivement par « notre petit musée », désormais reconnu pour l’ambition de ses expositions. C’est d’ailleurs la première fois que le Prado consent un prêt au NMNM, un geste hautement symbolique. Même dynamique du côté du Musée du Louvre, qui prête pour la première fois au NMNM une œuvre de Claude-Joseph Vernet,Paysage. Effet de claire de lune. Une marque de confiance significative. 

L’enjeu dépassait toutefois la seule question des prêts. Il s’agissait aussi d’inviter des musées d’art ancien, tels que le Musée Fabre ou le Musée des Beaux-Arts de Rouen, à dialoguer avec la création contemporaine. Non pas en faisant entrer des artistes actuels dans des institutions patrimoniales, mais en opérant le mouvement inverse : faire circuler l’art classique vers des structures plus contemporaines. Une démarche encore rare, mais particulièrement stimulante. 

Mimmo Jodice, Stromboli Opera I, 1999. Tirage au gélatino-bromure d’argent, 49 × 51 cm. Mimmo Jodice Studio © Mimmo Jodice Studio

MdF. En quoi le catalogue prolonge-t-il l’exposition ? 

BD. Le catalogue accompagne l’exposition par un ensemble de contributions majeures. En ouverture, Didier Ottinger signe un essai autour de la vision arcadienne de Poussin, tandis que Guillaume de Sardes revient sur les lignes de force de sa démarche curatoriale. Anaël Pigeat propose, non sans humour, un texte original imaginant un dîner idéal réunissant des artistes d’époques différentes.

Parmi les contributeurs figure aussi Pierre Rosenberg, grand spécialiste de Nicolas Poussin et précieux soutien de l’exposition, dont l’expertise éclaire les enjeux historiques du projet.

Ces essais d’historiens de l’art offrent ainsi un prolongement scientifique et critique à une expérience de visite qui peut d’abord se vivre sur un mode plus sensoriel et immédiat. En complément, les textes des feuilles de salle proposent aussi des clés de lecture accessibles, invitant chaque visiteur à approfondir sa découverte et à éveiller sa curiosité.

MdF. L’artiste Flore Saunois imagine un prolongement du ciel de Poussin dans le cadre du programme satellite « Le Temps de… » sur le toit de la Villa Paloma : comment a été imaginée cette invitation ? 

BD. Le projet porte la signature de Benjamin Laugier, en charge du programme des publics au Nouveau Musée National de Monaco. À l’origine de « 8 Flags », un dispositif pérenne composé de huit drapeaux flottant sur le toit de la Villa Paloma, il a imaginé un programme où chaque exposition trouve son prolongement dans une proposition conçue en dialogue étroit avec lui.

Pour cette édition, le projet prend une dimension particulièrement poétique : un drapeau imprimé dont la tonalité se fond avec le ciel, explorant l’idée d’impermanence à travers les nuances du cyanomètre, telles que développées par Flore Saunois. Une idée d’une grande simplicité formelle, mais d’une évidence conceptuelle forte. Un geste que je trouve à la fois discret et pertinent. 

MdF. Flore Saunois étant une artiste basée dans le sud cela a aussi une résonance 

BD. C’est l’une des spécificités de Benjamin, de travailler autour d’une géographie du Sud élargie, à partir d’un réseau très développé dans la région. Encore une fois il est intéressant de convoquer des projets qui résonnent les uns avec les autres.

MdF. Pour aller à la prochaine exposition, en juillet, vous avez une importante déclaration à nous faire… 

BD. Intitulée « L’Aventure magique », l’exposition est consacrée exclusivement à Victor Brauner. Elle repose sur une seule et même collection, sans doute, à ce jour, la plus importante dédiée à l’artiste, constituée par une personnalité monégasque qui dévoile pour la première fois, après plus de vingt ans, l’ampleur et la cohérence de sa démarche.

Rien ne laissait présager une telle passion : c’est presque par surprise que le collectionneur m’a révélé l’existence de cet ensemble. Sa ligne est d’une rare radicalité : il ne collectionne que Victor Brauner. À l’origine, un choc esthétique survenu dans sa jeunesse, point de départ d’un engagement fidèle et exclusif.

Au fil des années, il a constitué, dans une grande discrétion, un fonds exceptionnel par sa qualité comme par son ampleur. La collection étant pléthorique, l’exposition en proposera une sélection, offrant au public un regard inédit sur sa production des années 1920 aux années 1960. 

Victor Brauner, Repas de la Somnambule, 1942. Huile sur toile, 61 x 46 cm.

MdF. Une première mondiale ?

BD. En quelque sorte oui. 

Le commissariat de l’exposition est confié à Camille Morando, membre du comité Brauner et responsable de la documentation des collections modernes au Centre Pompidou. Une caution scientifique de premier plan pour ce qui s’annonce comme l’un des temps forts de l’été monégasque.

L’artiste au cœur du projet, Victor Brauner, suscite en moi un véritable enthousiasme. Son œuvre, d’une richesse et d’une diversité remarquables, conserve une part de mystère qui en fait toute la singularité. Réduire Brauner au seul surréalisme serait d’ailleurs insuffisant : son travail va au-delà des catégories en vigueur. 

Considéré comme un artiste majeur, encore trop souvent sous-évalué dans l’histoire de l’art à mon sens, il bénéficie avec « L’aventure magique » d’un véritable coup de projecteur. En dévoilant pour la première fois au public une collection demeurée jusqu’alors confidentielle, le NMNM relève une nouvelle fois un véritable défi dans la poursuite de ses nombreux projets.  

Infos pratiques :

Le sentiment de la nature,

L’art contemporain au miroir de Poussin 

Catalogue aux éditions Humboldt (disponible à la librairie boutique de la Villa Paloma) 

Jusqu’au 25 mai 2026 

à venir :

« Victor Brauner, l’aventure magique »

3 juillet 2026 

NMNM – Villa Paloma 

https://www.nmnm.mc/expositions

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