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Rencontre Elene Shatberashvili « QUATRE » La Verrière, Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles 

Vue de l’exposition d’Elene Shatberashvili « Quatre », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026  © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès  

Les quatre points cardinaux, les quatre éléments, les quatre bords d’un carré, le chiffre 4 est aussi synonyme de rigueur, de persévérance et de loyauté. Comme un socle à partir duquel tout devient possible. Cela rejoint la démarche de l’artiste géorgienne Elene Shatberashvili qui à l’occasion de l’invitation de Joël Riff à la Verrière, espace de la Fondation d’entreprise Hermès, et sa 4ème exposition, convoque toute une communauté d’amis artistes, de passeurs, de figures tutélaires, de compagnons d’exil. Sous le prisme de la sororité, Nathanaëlle Herbelin, Miranda Webster, Mathilda Marque Bouaret, Vera Pagava mais aussi les designers Nata Janberidze et Keti Toloraia (Rooms Studio) des Beaux-arts de Paris à Tbilissi, dessinent autant de constellations fulgurantes et invitent au banquet sur les tables de Johan Viladrich, seul représentant masculin de ce phalanstère avec le peintre Jean Claracq. Et de cette multiplicité instable nait une évidence silencieuse à l’instar de la peinture d’Elene où l’apparente confusion, celle des souvenirs, du passé, cède la place à une quête, une transcendance qui puise ses racines dans les icônes, les rituels, les images et leur puissance divine incantatoire. Elene nous ouvre généreusement les portes de son univers, revient sur la genèse de cet ambitieux projet aux côtés de Joël et se penche sur les étapes décisives de son parcours de sa Géorgie natale aux Beaux-arts de Paris en passant par Poush, Emerige, gb agency… Dix ans de rencontres, entre doutes et accomplissement et autant qui reste à accomplir… Elle a répondu à mes questions. 

A quand remonte votre rencontre avec Joël Riff ? 

Nous nous sommes rencontrés à Paris après ma première exposition personnelle chez gb agency. Puis, Joël qui aime beaucoup faire des visites d’atelier est venu me voir plusieurs fois. Nos échanges se sont poursuivis jusqu’à la concrétisation de ce projet pour La Verrière. 

Comment avez-vous trouvé le titre ensemble autour de quatre et tout ce qui gravite autour ?

Je voulais au départ numéroter mes expositions sans forcément les nommer et en l’occurrence il s’agit de mon 4èmesolo show. Ensuite nous avons hésité entre différentes appellations possibles de quatre en géorgien, en anglais, latin, etc… Finalement nous avons décidé de rester sur le quatre en français, laissant une ouverture à l’interprétation. Par la suite, au fil de nos échanges avec le théologien Philippe François et au moment de l’accrochage, plusieurs choses se sont imposées autour de ce chiffre, notamment en matière de symbolique à la fois sacrée, géométrique, spatiale avec la présence des tables de Johan Viladrich et des chaises de Rooms Studio qui sont quatre et qui sont tournées dans les quatre directions. 

Vue de l’exposition d’Elene Shatberashvili « Quatre », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026  © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès  

En quoi était-il important pour vous de rassembler vos amis de l’atelier des Beaux-arts de Paris et de vos années d’apprentissage ? 

Je pense que nous, les peintres ou les artistes, nous nous construisons beaucoup à travers nos sensibilités et à travers le dialogue qui se crée entre nous. C’est à la fois un soutien par la parole, mais aussi par le travail. On découvre chez l’autre quelque chose que l’on n’oserait pas faire par exemple. On va voir les chemins tracés par les amis et on va suivre certains de ces chemins parfois. J’ai proposé à Joël pour La Verrière, personnes de mon atelier des Beaux arts et de l’extérieur comme Mathilda Marque Bouaret que j’ai rencontré lors d’une exposition et nous avons fait des choix avec Joël.  Des gens qui , le long de mon chemin, m’ont influencé, m’ont appris des choses mais qui sont aussi devenus des amis et qui me soutiennent au quotidien. Ce sont des relations très fusionnelles, artistiques et personnelles. Il était donc naturel de les inviter car je puise et me nourris aussi de leur travail. 

Le thème de la sororité est également un élément décisif pour vous ?

Oui, c’est très important. Si l’on pense à Nathanaëlle Herbelin ou Miranda Webster, elles partagent une forme d’exil et de déplacement avec moi dans la mesure où elles n’ont pas d’attaches et de famille à Paris, et n’ont pas l’expérience de la ville depuis leur enfance. Nous sommes comme des émigrées en quelque sorte et l’on partage ce lien très fort et difficilement traduisible. Mes premiers pas en tant qu’artiste représentaient une étape primordiale pour moi et il était important d’être entourée d’artistes et de femmes qui ont validé mes premières intuitions artistiques. 

La Géorgie est toujours en filigrane, avec notamment la figure de Vera Pagava 

Oui. Elle est l’une des peintres qui compte pour moi, que je considère comme un très grand peintre de notre patrie, de notre communauté. Historiquement, elle est liée à des événements majeurs pour mon pays. C’est une artiste immigrée qui n’a pas pu retourner dans le pays après l’invasion soviétique de la Géorgie en 1921. Une répression qui s’est traduite par une annexion du pays et fermeture des frontières. C’est pourquoi, toute une partie de la population, des classes dirigeantes pour la plupart sont restés en dehors du pays. Un épisode dramatique qu’il était important de convoquer et une sorte d’honneur pour moi de pouvoir lui donner de la visibilité et d’avoir la possibilité d’exposer à côté d’elle.

Mais pour être tout à fait précise, je tiens à souligner que c’est une idée de Joël parce que j’avais plutôt proposé des peintres comme Niko Pirosmani ou Merab Abramishvili qui sont beaucoup plus présents dans le pays. Sa suggestion s’est révélée comme une évidence. 

Vue de l’exposition d’Elene Shatberashvili « Quatre », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026  © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès  

En quoi la Géorgie a-t-elle entretenu des liens artistiques avec la France ? 

 

En Géorgie, dans les années 20-30, un groupe de peintres géorgiens ont été envoyés à Paris par la République de Géorgie soviétique pour apprendre la peinture, la tradition européenne et la diffuser après en Géorgie. Ils étaient une dizaine, avec notamment deux femmes Elene Akhvlédiani et Ketevan Magalashvili. Culturellement, l’art géorgien est beaucoup lié à Paris. Vera, qui en 1996 représente la France à la Biennale de Venise, fait partie de cet imaginaire des artistes géorgiens, vivants ou exilés en France, et notamment à Paris.

Vous avez choisi l’agence d’architecture Room Studio basée à Tbilissi et dirigée par deux femmes : Nata Janberidze et Keti Toloraia : comment les avez-vous découvert ? 

Je connaissais leur travail et je les avais croisées à quelques occasions. Ce sont des femmes, un premier critère important, de plus, elles ont amené le design à un haut niveau et sont reconnues dans le monde entier. Il me paraissait évident de proposer des designers de la scène locale et ayant une telle visibilité. 

Que pensez- vous du résultat ? Qu’avez-vous ressenti face à ces œuvres qui dialoguent entre elles ? 

Cela me fait chaud au cœur. J’ai revu l’exposition sous des lumières différentes, avec des gens, ou sans personne. J’ai un regard assez critique envers mon travail, c’est pourquoi je mets du temps à me faire à l’idée que le travail va être vu par beaucoup de gens. Mais lors de l’accrochage face à tous les amis et les artistes réunis, cela m’a rendu très heureuse. 

Vue de l’exposition d’Elene Shatberashvili « Quatre », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026  © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès  

Quels ont été les rencontres décisives qui ont jalonné votre parcours ? 

Pour vous répondre je dois prendre en compte toutes les personnes qui ont participé à la construction de cette identité, de cette vie d’artiste. Cela commence donc nécessairement par mon professeur en Géorgie à l’âge de sept ans, qui vit toujours et dont je suis toujours l’amie. Ensuite, cela se poursuit avec mes professeurs d’une part aux Beaux-Arts, Tim Eitel et auparavant à l’école d’architecture Paris-Malaquais, Yves Bélorgey qui m’a aidé et encouragé à proposer un dossier de candidature aux Beaux-Arts. Et ensuite, ce qui a été décisif, était la démarche de Tim Eitel, de la commisaire d’exposition Sophie Vigourous (Jousse Entreprise) et de la critique d’art Anaël Pigeat, pour favoriser la visibilité de mon travail au sein de tout un groupe de peintres. Je citerais aussi ma première collectionneuse, Rodica Seward (Tajan), qui a aussi soutenu le travail dès le début. Un autre élément décisif a été le prix Emerige dont j’ai été nommé.e en 2020 avec une exposition collective curatée par Gaël Charbau. Même si le Covid est arrivé au même moment, le travail a été vu et remarqué par beaucoup de professionnels. 

Pour revenir à votre arrivée en France vous avez commencé par des études d’architecture avant d’aller vers les Beaux-arts, comment cela s’est imposé ? 

J’avais déjà commencé des études d’architecture en Géorgie pour poursuivre à Paris et j’ai été diplômée en 2014 de l’école d’architecture Paris-Malaquais. 

En ce qui concerne les Beaux-arts, j’ai postulé au concours, sans trop le préparer, un peu en secret. J’ai rassemblé les peintures que j’avais fait ces dernières années avec quelques dessins. Je ne savais pas du tout si cela allait marcher !

Est-il compliqué, quand on vient de Géorgie de postuler à une école d’art française ? Comment ça se passe ?

Ce n’est pas forcément compliqué. Il faut préparer un dossier avec ses travaux. Bien entendu suivre une prépa’ peut être une aide efficace et beaucoup d’artistes le font. Pour moi, le contexte était très différent venant d’un pays pauvre, ayant grandi dans une crise économique qui a duré, au milieu d’une famille pas aisée, de la petite classe moyenne. Je n’imaginais pas pouvoir être artiste un jour, en faire ma vie, ma carrière. C’était plus une question de mentalité qu’il m’était difficile de dépasser.

Autre expérience au Mo.Co. Montpellier avec l’exposition collective « Immortelle », que retenez-vous de cette expérience ? 

L’enjeu était différent. C’était une sorte d’exposition catalogue autour de la jeune peinture figurative française.

J’ai beaucoup apprécié cette expérience qui m’a permis de découvrir des peintres très différents, de voir les filiations avec d’autres générations et plusieurs mécanismes à l’œuvre. 

 

En ce qui concerne l’atelier, Poush, un accélérateur ?

C’est important en effet, d’une part du fait d’être nombreux au sein d’un seul espace et de sentir une même émulation et motivation au quotidien. Même si je n’ai pas encore fait l’expérience, il doit y avoir une certaine compétitivité aussi. 

Pour revenir à votre peinture, vous avez déclaré dans un entretien que vous répondiez à une sorte de manque. De quoi s’agit-il exactement ? 

J’ai dû évoquer la Géorgie à l’époque, quand j’ai commencé à me mettre à la peinture et à me considérer en tant que peintre. Je pense que la peinture m’a offert un moyen de dialoguer avec un manque ou une sorte de nostalgie pour mon pays que j’avais quitté huit ans auparavant. Je me suis formée en France, aussi je ressentais comme un écartèlement d’avec ma culture d’origine.

La peinture était une manière de me relier à ma culture, de lui rendre hommage, d’affirmer aussi que j’ai fait partie de cet héritage. 

Vue de l’exposition d’Elene Shatberashvili « Quatre », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026  © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès  

Vous soulignez que le Louvre est une source de grande respiration, de grande inspiration, un véritable choc quand vous étiez venu pour la première fois en touriste. Est-ce que vous continuez à y aller ? 

Oui, je vais au musée régulièrement. Le Louvre reste le musée de référence. Aujourd’hui, j’étais au musée d’Orsay. Je vois des expositions régulièrement mais pas autant que j’aimerais. Paris offre une grande source de connaissances et d’inspirations. 

L’icône est très présente dans vos tableaux est-ce quelque chose qui vous habite en permanence ?

J’ai grandi dans un environnement très religieux, avec beaucoup de rapports au rituel. L’icône, dans l’orthodoxie chrétienne, est très importante. Ce sont à la fois des objets de vénération et des images. J’ai l’habitude d’avoir un rapport personnel de vénération, de prière aux icônes. Même quand je les vois dans un musée, elles restent pour moi un objet d’adoration.

J’ai grandi avec cette imagerie et il est important de comprendre ce langage culturel, qui est très différent du langage culturel de l’art occidental, de déchiffrer ces codes, jusqu’à apprendre à en créer moi-même, à entraîner ma main dans ce geste. J’ose faire mes premiers pas en réalisant des copies à la température à l’œuf.

 Le thème de l’autoportrait et du miroir a une résonnance forte dans votre pratique, pouvez-vous nous dire ce qui se joue avec « Woman with apples » ? 

C’était très intuitif et instinctif tout en partant d’une réflexion sur la figure d’Ève. La figure est dans une sorte de position de prière dans un mélange d’inspirations entre spiritualité chrétienne, mythes judéo-chrétiens.

Le geste de la main est assez intrigant : que nous indique-t-il ? 

Ce geste est dans une sorte de geste incantatoire. De plus cette figure est rétro éclairée par une lumière jaune au-dessus de son épaule avec devant des pommes, comme une nature morte. Cela rejoint une forme d’imaginaire pour moi. Il y a une opposition entre un visage en trois dimensions et le corps bidimensionnel presque que comme une sorte de dessin animé. 

Autre auto portrait « Femme au miroir », dans des couleurs violines, mauves rejoue certains codes de la grande peinture mais avec votre propre histoire 

Cela s’inscrit également dans la thématique de Ève mais dans une posture plus figée. 

J’ai du mal à la décrire. Elle me rappelle quelque chose lié au sacré mais dans la tradition occidentale du volume, de la profondeur, de la posture. 

En matière de processus créatif : agissez-vous toujours de manière instinctive ? et revenez-vous sur certaines toiles comme on peut le deviner ? 

C’est intuitif même si dans ce processus intuitif, il y a énormément de moments d’effacement de recouvrement, jusqu’à trouver la forme finale. Il y a certaines peintures que je réalise en un seul jet ce qui se voit, mais en général, il y a beaucoup de recherches et de phases de latence. 

De repentirs ?

Je dirais plutôt de choses qui bougent, qui circulent. Comme une nouvelle vie.  

Infos pratiques :

Elene Shatberashvili

QUATRE 

Jusqu’au 11 avril 2026 

La Verrière,

Entrée libre 

Bd de Waterloo, 50, Bruxelles 

https://www.fondationdentreprisehermes.org/fr/projet/quatre-la-verriere

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