Eugène Delacroix (1798-1863) Le lit défait Vers 1824
Graphite et aquarelle sur papier
18,3 x 29,8 cm
Paris, musée national Eugene-Delacroix
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Rachel Prat
Si le sommeil est un véritable enjeu de société avec une part croissante d’insomnies et de troubles (la faute aux écrans ?), le sujet a toujours été une source d’inspiration pour les artistes. Entre le rêve et la semi-conscience, le vertige de l’au-delà et les puissances occultes, les cauchemars et les prophéties, l’abandon et le ravissement … les interprétations possibles sont nombreuses. C’est ce que propose le Musée Marmottan Monet à travers une remarquable traversée réunissant 130 œuvres de prestigieuse provenance (privées et institutionnelles) sous le commissariat de Laura Bossi, neurologue et historienne des sciences (à l’origine de l’exposition Crime et châtiment et Mélancolie) et de Sylvie Carlier, directrice des collections du musée. Si le musée du Luxembourg s’était penché en2013 sur la Renaissance et le rêve, l’angle historique couvert par Marmottan Monet est plus large avec une large part au XIXème, Freud oblige. L’un des tableaux qui peut servir comme porte d’entrée est l’exceptionnel « Apollon endormi » de Lorenzo Lotto du musée des Beaux-Arts de Budapest dont le titre en entier « avec les muses qui se dispersent et la Renommée qui s’enfuit » souligne le poids de la mythologie dans cette vision apaisée du Parnasse face à des influences plus débridées. Le « songe de la raison produit des monstres » nous avertit Goya dans ses célèbres caprichos, autre grande figure de l’exposition en filigrane.
Le parcours est volontairement chrono-thématique avec l’influence de la Bible et la mythologie en ouverture : « l’Ivresse de Noé » par Giovanni Bellini (Musée de Besançon) ou l’épisode de « la Résurrection de la Fille de Jaïre », l’un des miracles de Jésus par Gabriel von Max (musée des Beaux-arts de Montréal).
Evelyn De Morgan (1855-1919) Nuit et Sommeil [Night and Sleep] 1878
Huile sur toile
108,8 x 157,8 cm
Barnsley, De Morgan Foundation
© Trustees of the De Morgan Foundation
La fusion entre le sommeil (Hypnos) et la mort (Thanatos), deux frères engendrés par la Nuit est particulièrement propice à l’imaginaire avec la superbe toile de la peintre britannique Evelyn De Morgan (1855-1919) qui annonce le symbolisme préraphaélite dans l’Angleterre victorienne avec ces deux figures ailées : la Nuit enveloppée de draperies et le Sommeil qui répand sur la terre des coquelicots cramoisis, symbole du repos et du rêve. Sur un fond crépusculaire aux couleurs chatoyantes, cette vision d’une grande force est à l’image des puissances de l’invisible. C’est l’un des chefs d’œuvres de l’exposition.
Vue de l’exposition « L’Empire du sommeil » Musée Marmo8an Monet
Du 9 octobre 2025 au 1er mars 2026
© Studio Chris-an Baraja SLB
La tradition des portraits post mortem très troublante et d’une grande popularité au XIXème au moment du développement de la photographie est évoquée, de même que des représentations parmi les peintres que ce soit Hodler qui se penche sur l’agonie de sa compagne Valentine atteinte d’un cancer ou de Monet qui enveloppe la tête de sa chère Camille d’un voile en tulle de mariée comme pour masquer les ravages de la maladie sur son visage. On est loin de son jeune fils, Jean, saisi dans son berceau pendant la sieste et tenant une poupée, du début du parcours consacré aux enfants.
Félix Vallotton (1865-1925) Femme nue assise dans un fauteuil 1897
Huile sur carton marouflé sur contre-plaqué 28 x 27,5 cm
Grenoble, musée de Grenoble
© Musée de Grenoble – J.L Lacroix
Avec l’épisode de « Psyché dévoilant Éros endormi » il est question de la dualité entre l’âme et le désir, le dévoilement du corps nu, la curiosité et l’incertitude de l’après, la contemplation et le ravissement. La beauté endormie devient objet de possible prédation avec la belle Antiope endormie, assaillie par Jupiter métamorphosé en satyre de Jean Auguste Ingres. Le peintre symboliste George Frederic Watts représente le jeune berger Endimion d’une grande beauté dont le sommeil est observé par Séléné, la déesse de la pleine lune. Chez Valloton il y a souvent une note dissonante comme avec la « Femme nue assise dans un fauteuil », abandonnée et fragile. Le rouge du fauteuil (sang ? menace ? ) se fond dans le rouge du tapis.
John Faed (1819-1902) Le Rêve du poète 1881 – 1882
Huile sur toile
104,7 x 142,9 cm
Edimbourg, Royal Scottish Academy of Art & Architecture Collections (RSA)
© RSA Collections, Edinburgh
Avec Les portes du rêve et le Sommeil troublé, climax et moment suspendu, entre l’hypnose chez la Somnambule de Maximilan Pirner ou la Voyante de Gustave Courbet, le sublime dans le paysage avec John Faed « le Rêve du poète », clin d’œil à Caspar Friedrich, le mythe d’Ophélie et ses nombreuses représentations par Goya, la noirceur cruelle d’Alfred Kubin avec « Chaque nuit, un rêve nous rend visite ». Un Gothique dark à fleur de peau !
Maximilián Pirner (1854-1924) La Somnambule [Namsina] 1878
Huile sur toile
157 × 87 cm
Prague, Národní galerie / National Gallery © Photo National Gallery Prague 2025
Moment de répit bienvenu avec la dernière séquence intitulée « Au lit ! » qui se consacre à l’univers douillet et rassurant de la chambre avec notamment La Jeune fille endormie de Federico Zandomeneghi cette adolescente assoupie dans un intérieur de style très Nabi ou le Lit Défait d’Eugène Delacroix, tout en plis qui témoignent de la présence du corps, sans oublier « la Chambre d’un collectionneur d’art romantique » de Charles Matton, étonnante maquette d’une chambre en relatif désordre dont les murs sont tapissés de chefs d’œuvres.
George Frederic Watts (1817-1904) Endymion 1903 – 1904
Huile sur toile
104, 1 x 121,9 cm
Compton, Surrey, Watts Gallery
© Watts Gallery Trust
Terminons par le personnage de Little Nemo, premier chef d’œuvre de bande dessinée signé Windsor Mc Cay et publié dans le New York Herald à partir de 1905 avec ce jeune garçon solitaire, qui, invité par Morphée, fait différentes expériences plus ou moins agréables. Une virtuosité graphique qui va inspirer de nombreux artistes et créateurs et des thèmes sous-jacents liés aux cauchemars urbains. Un onirisme plein de fulgurances comme cette exposition que l’on quitte à regret ! Un parcours très riche et dense qui mérite de prendre le temps, de s’arrêter, de décrypter. Comme le ferait un insomniaque…
Catalogue pour prolonger l’expérience :
Coédition musée Marmottan Monet/Editions In fine, 248 pages, 35 euros. Disponible à la libraire-boutique du musée
Infos pratiques :
L’Empire du sommeil
Jusqu’au 1er mars 2026
Tarifs
Plein 14 euros
Réduit 9 euros
Musée Marmottan Monet
