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Art Brut d’Iran à la Halle Saint Pierre, entre traditions millénaires et cosmogonies contemporaines 

Farideh, Sans titre, Feutre sur papier, 2022 courtoisie de l’artiste 

La nouvelle exposition de la Halle Saint Pierre se penche sur le phénomène de l’art brut iranien sur la scène internationale à travers 24 artistes réunis par le commissaire et artiste invité Morteza Zahedi. Le public parisien avait eu l’occasion de le découvrir lors de sa résidence en 2018 à la Cité internationale des arts (programme du Musée d’Art contemporain de Téhéran) avec l’artiste Sarvenaz Farsian, présente dans le parcours. 

L’exposition propose un dialogue entre les traditions culturelles millénaires de l’Iran et des expressions artistiques contemporaines. Certains artistes réinterprètent et transforment les éléments de leur héritage culturel en constructions imaginaires, tandis que d’autres, concentrés sur leur vision intérieure, élaborent des cosmogonies énigmatiques. 

Malgré des apparences naïves de ces artistes dont nombreux sont autodidactes, l’influence du zoroastrisme, du soufisme, de la littérature, de l’architecture, des jardins et de l’artisanat traditionnel sont essentielles pour comprendre les arcanes de leurs hallucinations ou visions prophétiques.

Le Zoroastrisme et le Soufisme sont deux courants spirituels, qui ont façonné la pensée et la culture iraniennes. Ils se traduisent dans l’art brut à travers des visions du monde où la dualité du bien et du mal, le mysticisme et la recherche de la lumière intérieure, occupent une place centrale. Le zoroastrisme, avec sa vision du cosmos structuré autour de forces opposées mais complémentaires, peut être retrouvé dans les œuvres d’art brut qui présentent des cosmos imaginaires ou des architectures mentales en quête d’équilibre. De même, le soufisme, avec sa quête spirituelle de l’unité divine et l’extase mystique, inspire de nombreuses créations où les frontières entre le visible et l’invisible disparaissent, la réalité se transformant en une quête de transcendance.

Davood Koochaki, Sans titre, Crayon sur papier, 2019 courtoisie de l’artiste 

La littérature épique et la poésie mystique : L’Iran est le berceau de poètes mystiques et épiques tels que Firdawsî (auteur de Shahnameh), Rûmî et Hâfez. Ces écrivains ont exploré des thèmes de l’éternité, de l’âme humaine, de l’amour divin et de la quête de la vérité. L’art brut iranien rend hommage à cette tradition littéraire par des œuvres qui réinterprètent les mythes, les légendes et les thèmes philosophiques de ces grands poètes. Certaines œuvres créent des liens visuels ou métaphoriques avec les personnages mythologiques ou les métaphores mystiques des épopées et de la poésie iranienne.

Architecture, jardins et décorations traditionnelles : L’architecture iranienne, notamment dans ses mosquées, ses palais et ses jardins, est célèbre pour sa recherche de la beauté à travers des structures géométriques et une harmonie entre l’artifice et la nature. De même, le raffinement des jardins perses qui cherchent à recréer le paradis sur terre inspire souvent les formes et les couleurs dans l’art brut iranien, créant des compositions luxuriantes et parfois surréalistes, à l’image des jardins suspendus ou des concepts cosmiques. L’art brut iranien peut aussi intégrer des éléments décoratifs directement influencés par l’art de la miniature et la calligraphie, notamment à travers des motifs ornementaux qui rappellent les enchevêtrements de formes et de symboles présents dans ces arts traditionnels.

Nazanin Tayebeh, Sans titre, Feutre sur papier, 2024 courtoisie de l’artiste 

Les motifs géométriques et les représentations stylisées de la nature ou de l’humain, typiques des miniatures perses, peuvent se retrouver dans des œuvres d’art brut qui transforment ces éléments traditionnels pour en faire des représentations plus intuitives ou libres. De plus, la calligraphie persane est un art sacré en Iran, perçu comme une manifestation divine. Cela se reflète dans certaines créations d’art brut qui utilisent des formes de lettres ou des tracés abstraits pour évoquer une recherche de sens ou d’unité spirituelle.

L’artisanat traditionnel se trouve notamment dans le tissage qui reflète la construction complexe et entrelacée de certains motifs dans les œuvres. L’art textile est également un vecteur de ces traditions stylistiques.

Ainsi, l’art brut iranien, ne se contente pas de refléter l’héritage culturel du pays ; il l’interprète, l’actualise et le transcende, tout en créant des ponts entre des traditions anciennes et des visions contemporaines et intérieures.

Dépassant les frontières, l’exposition démontre que des créateurs en dehors des normes sociales ou éprouvant un sentiment d’exil intérieur peuvent accéder à des réalités non ordinaires, exploitant des ressources mentales, culturelles, éthiques et thérapeutiques parfois négligées par leur culture, comme cela se retrouve dans d’autres pays.

Un éclairage singulier qui poursuit l’exploration de la Halle Saint Pierre, fidèle aux arts de la marge et au pouvoir transformateur de l’art face à la différence, au handicap, à la maladie et aux assignations de toutes sortes. 

A noter que les artistes Farnood Esbati et Davood Koochaki sont représentés par la galerie Christian Berst, Paris qui les a déjà exposés. La galerie Claire Corcia (Paris) aux côtés de la galerie Polysémie à Marseille a également déjà exploré ce courant de l’art brut iranien en réaction à l’oppression des femmes.

Liste des artistes : Limoo Ahmadi, Abolfazl Amin Bidokhti, Jamshid Aminfar, Alireza Asbahi sisi (CC), Mohsen Asgariyan, Ali Azizi, Mohammad Banissi, Kiyavash Danesh, Mohammadali Dehghanizadeh, Farnood Esbati, Kazem Ezi, Farideh, Sarvenaz Farsian, Fatemeh Khanoom Khodabandeh, Haaj Mohammad Harati, Hasan Hazermoshar, Salim Karami, Reyhaneh Kazamzadeh, Davood Koochaki, Mahmoodkhan, Alireza Maleki, Zabihollah Mohammadi, Abbas Mohammadi Arvajeh, Nazanin Tayebeh.

A l’occasion de l’exposition, Morteza Zahedi et Sarvenaz Farsian séjournent tous deux au Couvent des Récollets pendant les mois de février, mars et avril.

Infos pratiques :

Art Brut d’Iran

Jusqu’au 31 juillet 2025

Halle Saint Pierre

2 rue Ronsard, 75018 Paris

https://www.hallesaintpierre.org/category/exposition/en-cours

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