Accueil A LA UNE Interview Nathalie Herschdorfer, Photo Elysée : Deborah Turbeville, Richard Mosse…

Interview Nathalie Herschdorfer, Photo Elysée : Deborah Turbeville, Richard Mosse…

Vernissage de l’expositon Deborah Trubeville, Photocollage » à Photo Elysée, 2023 © Khashayar Javanmardi / Photo Elysée

Pour cette nouvelle saison,  Nathalie Herschdorfer, directrice de Photo Elysée, invite des artistes qui échappent à toute classification. Richard Mosse part du photojournalisme pour interroger la nature du medium à partir de captations infrarouges et d’une caméra multispectrale de son invention, Deborah Turbeville surtout identifiée comme une photographe de mode, invente un univers fictionnel qui est à l’opposé du glamour de la photographie de mode à partir d’expérimentations en chambre noire et de collages artisanaux, tandis que Virginie Otth mène toute une recherche sur le regard photographique à travers des jeux d’optique et d’échelle et la matérialité de la photographie. Chacun à leur manière participe à définir ce que représente la photographie pour Nathalie Herschdorfer comme elle nous le confie. Elle revient sur la genèse de ces ambitieux projets et leur caractère inédit.

Portrait de Nathalie Herschdorfer © William Gammuto 

Les origines du projet de Deborah Turbeville

Il faut remonter à l’exposition que j’avais organisée pour le Palais Galliera « 100 ans de photographie de mode » qui avait donné lieu au livre intitulé « Papier glacé ». L’exposition programmée par Olivier Saillard alors directeur, était conçue à partir des archives de Condé Nast, dont j’avais eu alors accès à New York, Paris, Londres et Milan, ce qui représentait 7 millions d’images. Une demande tout à fait inédite pour une commissaire extérieure à  Condé Nast, la maison d’édition ayant compris l’intérêt patrimonial et la mise en valeur potentielle. J’ai passé 2 ans à faire des recherches.

Quand la Collection MUUS a racheté le fonds de Deborah Turbeville en 2020, ils m’ont appelé en se référant à cette exposition qui avait eu un fort retentissement – itinérance dans 15 pays avec un livre traduit en 6 langues, en me sollicitant au départ pour une exposition consacrée à cette photographe de mode. A l’instar de ce que j’avais fait avec Condé Nast, j’ai laissé faire le hasard en parcourant peu à peu les archives de Deborah Turbeville.

En termes de méthodologie, il m’a fallu trouver un angle au sein des 7 millions de photographies qui constituent les archives Condé Nast tout refusant de m’intéresser aux icônes mais en cherchant à montrer comment Condé Nast a gardé cette capacité à mettre en avant de nouveaux talents. Rappelons qu’Helmut Newton a travaillé pendant 40 ans pour cet éditeur, Irving Penn 60 ans, Richard Avedon une grande partie de sa carrière. J’ai alors orienté mon projet sur les premières années – les débuts de carrière des photographes de mode. En ouvrant ces boîtes, je suis tombée aussi sur les images de Deborah Turbeville sachant qu’à l’époque et contrairement à aujourd’hui, toute la production des photographes restait pour le magazine et était triée par dates de publication. Devant la fameuse série The Bath House de Deborah Turbeville, publiée dans le Vogue américain en 1975, j’ai réalisé qu’il s’agissait des débuts de sa carrière de photographe. Je lui avais demandé à l’époque l’autorisation de publier ses images et elle m’avait répondu qu’il était dommage que l’on ne parle que de ce corpus, ce qui m’avait frappé.

Suite à l’invitation de la Collection MUUS, je me suis plongée dans les archives de Turbeville. En triant son travail, nous avons découvert la série Passeport, que j’ai placée au centre de l’exposition, des collages faits main tout à fait étonnants. Puis, en poursuivant les recherches dans les archives, j’ai compris que cet intérêt pour le collage ne se limitait pas à Passeport. Elle a mené ce travail avec ses propres archives photographiques durant 40 ans.

Vernissage des expositions à Photo Elysée, 2023 © Khashayar Javanmardi / Photo Elysée

L’univers de Deborah Turbeville est-il en corrélation avec sa vie ?

Les personnages de Turbeville sont dans une sorte de mal être, d’isolement, l’ambiance est sombre, les lieux semblent abandonnés. J’avais l’impression d’avoir à faire à une personne assez isolée de la société, ce qui ne ressemblait pas à l’image que ses proches avaient d’elle. Elle a construit un univers fictif qui ne correspondait pas à son époque, elle nous plonge dans un temps révolu, dans un décor du début du siècle, de façon très cinématographique. Malgré cet univers brumeux qui caractérise ses images,  elle a réussi à convaincre les magazines.

Ce que je trouve aussi intéressant est son positionnement sur la figure et le regard féminin. Ses modèles ne sont pas des mannequins classiques mais des personnages de film. On est à mille lieux des corps glamour et sexuels que nous vendent les magazines de mode. Turbeville porte ainsi un regard féminin sur ses personnages. Cette notion de regard est aujourd’hui très actuelle même si cela a pris du temps pour comprendre que le regard masculin, auquel nous sommes tant habitué, n’est pas un regard neutre.

La série « Unseen Versailles » a une place à part

C’est par l’intermédiaire de Jackie Onassis que l’artiste a obtenu un accès privilégié au Château de Versailles. Elle y traque les fantômes. La découverte des cadres chinés et ceux du Mexique a été un émerveillement. Leur caractère artisanal est tout à fait exceptionnel.

L’exposition va-t-elle voyager ?

Le catalogue est une façon d’inscrire le travail de même que l’itinérance. Après Lausanne, l’exposition  part à Huis Marseille à Amsterdam et nous espérons d’autres escales en Europe, dont la France, à laquelle l’artiste était très attachée même si elle reste pour beaucoup d’institutions, souvent cantonnée à la photo de mode. Mon intention est de la sortir des catégories. De plus, Deborah Turbeville n’a pas cherché à correspondre au goût de l’époque, ce qui était assez admirable.

Virginie Otth : quels enjeux ?

J’essaie toujours de concevoir mes programmations avec des fils rouges, ce qui est assez évident entre Deborah et Virginie autour de cette matérialité et la fragilité du carton, un matériau pauvre. Virginie Otth réfléchit beaucoup au photographique comme le fait Deborah Turbeville. De nombreux liens se nouent entre les deux démarches comme ce questionnement autour du regard.

Je connaissais son travail depuis de nombreuses années. Elle reste assez modeste comme Turbeville ne cherchant pas à pousser sa carrière. Son père est un grand artiste vidéaste, Jean Otth. Dans le monde de l’art contemporain cela a sans doute été un obstacle dont elle a dû s’affranchir.

La carte blanche « L’un pour l’autre »

En tant qu’enseignante, je suis sensible à cette idée que l’école permette de nombreux échanges, des moments privilégiés que les photographes ne retrouvent plus ensuite étant souvent isolés ou en concurrence les uns des autres. La question du collectif est rare. Je savais que Virginie était professeure, c’est pourquoi je lui ai proposé d’inviter ses étudiants mais elle a préféré convoquer des amis ou contacts liés à l’école, c’est-à-dire sa famille artistique. Cela correspondait bien à mon idée de départ.

Vernissage de l’expositonde « Richard Mosse. Broken Spectre » à Photo Elysée, 2023 © Khashayar Javanmardi / Photo Elysée

Richard Mosse

De même que Turbeville ne peut être enfermée dans la case photographie de mode, Richard Mosse ne peut l’être dans la case photojournaliste. Depuis ses débuts, il se revendique comme un artiste qui documente l’état du monde. Ce qui est intéressant est son passage de la photographie de guerre à la crise climatique. Un passage que je constate souvent à présent chez les photojournalistes, ces questions ayant pris le devant. Ses réflexions autour de l’image, des technologies et de la nature des images, le relie à la démarche  de Deborah Turbeville qui a créé un travail autour du médium photographique. Evidemment il s’agit d’un tout autre langage chez Richard Mosse, d’une autre génération.

Dernière question : Qu’est-ce que la photographie pour vous ?

La photographie est une question de regard et de cadre. Ce qu’il y a dans le cadre est une façon de signifier aussi l’existence d’un hors champ. De plus, ce que l’on a mis dans ce rectangle n’est pas qu’une image brute. Il y a la composition mais il y a aussi, et les photographes le savent depuis le début, l’objet lui-même. Cet écran de 19 mètres de long chez Richard Mosse fait plonger le spectateur au cœur de la forêt amazonienne. Si la photographie m’intéresse autant, c’est parce qu’elle a des vies multiples, qu’elle voyage d’un support à l’autre. Les auteurs qui m’intéressent nous montrent que l’on ne peut pas enfermer la photographie. Il faut rappeler que si nous sommes aussi attirés par les images, c’est parce que nous sommes tous et toutes photographes et très éduqués à l’image avec un œil très exercé. Les travaux que nous exposons nous montrent que la photographie est une matière à explorer. La photographie va bien au-delà de la représentation. Sur papier, sur écran, monumental ou petite vignette, le médium n’a pas fini de nous surprendre !

A noter que l’appel à candidatures pour le Prix Elysée 2025 est ouvert du 10 novembre 2023 au 28 janvier 2024.

Lauréate 2023 :

La photographe américaine Debi Cornwall remporte le Prix Elysée 2023 pour son projet « Citoyens modèles ».

Détails et modalités :

https://site.picter.com/prix-elysee-2025

A l’occasion de Paris Photo : Lancement du livre Deborah Turbeville : Photocollage à la librairie 7 L le jeudi 9 novembre à 18h30 (signature et converstion entre Nathalie Herschdorfer et Christiana Cacouris, MUUS Collection)

Infos pratiques :

Deborah Turbeville, Photocollage

Richard Mosse, Broken spectre

Virginie Otth, un lac dans l’oeil

L’un pour l’autre, carte blanche

Mathieu Bernard-Reymond x La Muette.  D’après Ramuz

Horaires :

lu, me, ve, sa, di : 10h-18h

je : 10h-20h

ma : fermé

Photo Elysée,

Place de la Gare 17

CH-1003 Lausanne

Photo Elysée – Musée cantonal pour la photographie (elysee.ch)

A découvrir également lors de votre visite : « Space is the new place » au mudac et « Immersion. Les origines » au MCBA.

Billet 3 musées, 3 mois :

Plateforme 10 – Le nouveau quartier des arts – Lausanne – Plateforme 10