MAMAC : l’intranquille Thu-Van Tran convoque la mémoire coloniale contaminée de la France et du Vietnam

Vue de l’exposition Nous vivons dans l’éclat MAMAC Nice © Thu-Van Tran / ADAGP Paris, 2023. Photo : Jean-Christophe LETT

« J’aime que le visiteur soit pris en étau entre une masse matérielle puissante et une source immatérielle pesante. Il aura le choix de vivre l’expérience dans une pure contemplation abstraite des oeuvres ou dans le signifiant et la lutte des matériaux mis en oeuvre. «  Thu-Van Tran, catalogue de l’exposition.

Hélène Guénin, directrice du MAMAC, Nice a donné carte blanche à l’artiste Thu-Van Tran pour une magistrale exposition construite en 3 temps comme elle nous l’avait dévoilé lors d’un entretien récent. Cette démarche s’inscrit dans le prolongement d’une première invitation à l’occasion de l’exposition collective Cosmogonies. De l’aube au crépuscule, du petit matin à la lumière aveuglante, des moiteurs de la nuit aux fantômes de la mémoire persistante il s’agit de convoquer ce destin contrarié entre le Vietnam et la France, ce passif et lourd tribut qui contamine les écosystèmes de manière irréversible et mortifère. Comme une sorte de rituel de passage, de métamorphose des consciences engourdies qui se voient piégées par un sortilège, une dramaturgie dont l’artiste a le secret. 

L’on peut s’en tenir à un premier niveau de lecture, méditatif et faussement apaisant mais si l’on creuse sous les strates de ces paysages silencieux, l’on est pris de vertige. Ainsi « d’Arc-en-ciel d’herbicides, les Couleurs du gris, Du vert d’orange » désigne eau delà de leur intense variation chromatique, en réalité, les défoliants chimiques déversés par l’armée américaine sur les sols. De vastes opérations d’épandage  dont les conséquences se font encore sentir. De même avec l’extraction du caoutchouc dans les anciennes plantations Michelin avec les premiers soulèvements et actes de révolte à l’oppression coloniale. Le film « Des genres démesurément contraints – De récolte à révolte » et le bronze retracent ces rapports de domination, l’hévéa étant régulièrement convoqué par l’artiste par le truchement de la littérature (Joseh Conrad, Marguerite Duras) et de la charge symbolique. 

Entre déliquescence et disparition, un phénomène persiste : la réminiscence, comme le souligne Helène Guénin et Thu-van Tran dans un entretien passionnant repris dans le catalogue. Convoquer le passé à travers une filiation avec l’histoire de l’art que ce soit dans l’art de la fresque, des moulages de corps de Pompéi (Peau blanche), de la statuaire de gisants du Moyen Age, une histoire du geste, de l’empreinte, du moulage, rejouée par la fulgurance de l’émotion et du présent. Comment construire sur des cendres ? Comment s’inscrire dans la pensée bouddhique d’une possible renaissance ? Comment décoloniser nos imaginaires ? 

Autant de questions philosophiques et existentielles qui traversent l’oeuvre de l’artiste. Une exposition qui résonne à l’aune des défis écologiques auxquels nous sommes confrontés sans pour autant la circonscrire à cette dimension. L’artiste dont la stature internationale n’a de cesse de s’imposer est également visible à la Bourse de Commerce, autre temple de l’histoire coloniale, dans l’exposition collective Avant l’Orage.

Indispensable Catalogue de l’exposition aux édition Dilecta, 32 euros (en vente à la librairie du musée)

A découvrir également Caroline Trucco « Oui mais des mots étendards » sous le commissariat de Rebecca François entre réflexions ethnographiques, souvenirs de voyages, enquêtes de terrain, écriture intime et mémoire traumatique. 

Relire l’interview d’Hélène Guénin (lien vers)

Une visite s’impose d’autant que le MAMAC va fermer prochainement pour travaux.

Infos pratiques :

Thu-Van Tran 

Nous vivons dans l’éclat 

Caroline Trucco Oui mais des mots étendards

Marcel Alocco La peinture en fragments

Flora Moscovici Ville songe, intervention in situ

jusqu’au 1er octobre

www.mamac-nice.org